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A Droite de la droite

Igor MorskiPar Nicolas Lebourg, compte-rendu paru dans Revue historique, n°665, janvier 2013, p. 235-236. 

Roger Griffin appelait dans un numéro récent de la revue Vingtième siècle à un plus grand débat historiographique franco-britannique quant au fascisme. Actes de colloque, l’ouvrage coordonné par Philippe Vervaecke répond à ce vœu mais ne s’y limite pas (À droite de la droite. Droites radicales en France et en Grande-Bretagne au XXe siècle,  Philippe Vervaecke (éd.), Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2012, 562 p.).

20 contributions se répartissent dans quatre parties : 1) les cultures politiques comparées ; 2) les relations entre droites classiques et radicales ; 3) la place des femmes ; 4) la circulation des idées.

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Le concept de « droite radicale » n’est pas ici qu’une transposition de l’anglais au français mais permet, d’une contribution l’autre, de dessiner le continent des droites radicalisées, des ligues aux néofascismes. La question de « l’allergie au fascisme » de ces deux espaces si liés à l’histoire du libéralisme en Europe sert non à perpétuer un débat envasé, mais témoigne que, si la recherche d’un fascisme chimiquement pur ou le procès en fascisation d’autres courants politiques butent souvent sur la réalité empirique, l’analyse des éléments de radicalité des droites (ethno-nationalisme, nationalisme impérialiste) permet de dépasser les cloisonnement taxinomiques et de mieux comprendre un système politique droitier qui s’avère connaître de nombreuses souplesses, tant se perçoivent des enchevêtrements et coulissements entre ces droites.

Les crises sociales et culturelles des années 1930 et 1970 apparaissent comme ayant entraîné une radicalisation des droites conservatrices. Quoique cette dernière ait plutôt touché des formations non prépondérantes, elle a contribué à redessiner le paysage politique de son temps. L’étude des interactions transnationales entre les droites radicales montrent d’ailleurs d’une part que les formations de marge jouent un rôle non négligeable de passerelles et d’incubateurs pour le reste du champ politique, d’autre part que les influences idéologiques peuvent achever leur voyage très loin de leur émetteur initial, ainsi dans le travaillisme ou l’européanisme libéral.

Un certain nombre de ces redondances et chevauchements entre droites relèvent des conséquences de crises de l’Etat-nation et/ou du libéralisme (l’importance du ruralisme, du corporatisme, du planisme, de la figure autoritaire) d’autres des concurrences et congruences entre formations politiques (la place du Parti Social Français, du Parti Populaire Français ou d’Enoch Powell dans leur environnement respectif). L’ouvrage permet ici tout à la fois de mieux comprendre « ce qui fait droite » et l’importance des inter-influences tant internationales que nationales. L’expression de «cartographie» qui est utilisée correspond tout à fait à son objet.

Il en ressort une impression d’importante hétéronomie sur les droites : fortes sur leurs valeurs, très réactives quant au reste. Être de droite, de tant de droites de deux pays, correspond semble-t-il, même lors du primat de l’économisme, bien plus à une « vision du monde » qu’à l’adhésion à un corpus théorique – ce qui justifie pleinement le choix fait d’une approche intégrant nettement les dimensions culturelles des faits politiques étudiés. Il est néanmoins à relever que le cadre national lui-même est peu interrogé (hormis la transformation du rapport des droites radicales  au couple nation / Empire) de même que les contextes de guerre (« chaude » ou « froide ») pourtant d’importance dans les redéfinitions des droites ouest-européennes (la question de la violence étant d’ailleurs ici paradoxalement circonscrite au cas de l’antifascisme mouvementiste britannique). Toutefois, cela souligne également le caractère second de certaines dynamiques qui de prime abord paraissent souvent centrales : les Empires peuvent disparaître, l’Union soviétique émerger puis s’écrouler, cela n’entame en rien la perpétuation et le redéploiement de ces droites.

Le livre désigne ainsi en creux un fonctionnement structurel : se dégage la permanence d’une tradition politique extrémiste marginale et sa rencontre régulière, pour des motifs contextuels, avec des éléments radicalisés des droites institutionnelles. La première est en quête de débouchés, les seconds recherchent une charge idéologique qui leur manque quant à ce qui est souvent une question à laquelle leur cadre ne répond pas avec toute la vigueur qu’ils souhaitent (contre le bolchevisme, le multi-culturalisme, etc.).

Peut-être est-ce un effet dû au caractère bi-national de l’équipe et de l’influence des gender studies mais l’ouvrage propose en revanche un chapitre important sur la place des femmes. La question est certes révélatrice, mais elle correspond peut-être moins à la « racine » de ces droites (pour se situer dans l’étymologie du terme « radical » comme le rappelle l’introduction) qu’aux questions de notre temps.

Il est vrai que l’ouvrage n’a pas vocation à uniquement interroger le passé. Comme le souligne  Philippe Vervaecke « des deux côtés de la Manche, la droite vire sans conteste à droite en ce début de XXIe siècle ». Sans conteste, en démontrant au fil des contributions, comment la radicalisation des droites se fait en grande part par l’impact social et culturel de problèmes économiques et politiques que la droite et la gauche ne parviennent pas à bien traiter dans le cadre de l’Etat-nation libéral, ce livre interroge également notre avenir.

Il parvient ainsi conjointement à éclairer l’objet de son intitulé mais aussi, par-delà, à dessiner comment ce dernier se produit et s’accroît comme une résultante des « vaincus » de la mondialisation. Sa conclusion se propose de déduire des contributions ce qu’est le champ de la droite radicalisée. On sait l’ampleur et la délicatesse des débats autour de la définition de « l’extrême droite ». Il est ici souligné que la notion de « radicalité » se construit par rapport à la temporalité, étant « un phénomène en mouvement dans l’espace politique ». On souscrira à cette remarque comme à l’importance énoncée d’une conception organisciste.

Deux autres points emportent moins notre adhésion. D’une part, l’idée que la droite radicale se distingue « par des attitudes violentes et agressives… au rebours des attitudes policées et délibératives ». En effet, ce qui fait la force du néo-populisme actuellement à l’oeuvre en Europe est bien sa capacité à mobiliser les valeurs libérales (défense des femmes, des gays, des juifs face à ce qui est désigné comme « le totalitarisme islamique », promotion d’une démocratie référendaire contre la confiscation oligarchique du pouvoir) pour subvertir l’humanisme égalitaire. D’autre part, l’idée que « l’ultra-libéralisme » des années 1980 est une radicalisation, puisque ciblant le consensus sur la « démocratie sociale » établi en 1945.

Cela renvoie la radicalité non plus seulement au mouvement mais à une oscillation, à un jeu de permutations au sein du système politique où serait «radical» celui qui s’oppose au paradigme en vigueur et/ou qui met en cause le marché politique existant. Si les conceptions ultra-libérales furent portées d’abord en France par l’extrême droite radicale (le Club de l’Horloge y voyant le moyen d’un néo-darwinsime social total), n’en demeure pas moins que l’univers des droites permet la totalité des modes étatico-économiques (que l’on songe même au national-bolchevisme dont Louis Dupeux démontra comment il constituait « la plus extrême droite », et aux actes du colloque sur les droites et l’économie récemment publiés par Olivier Dard et Gilles Richard) et qu’il s’agit plus, dès lors, d’un déplacement au sein de cette sphère des droites que d’une radicalisation.

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Cela nous renvoie à la notion de circulation, d’ailleurs mise en avant dans la dernière partie de l’ouvrage, mais aussi au questionnement sur ce qui fait transformation et structuration du système politique : si le planisme ou le néo-libéralisme ont pu être partagées à droite et à gauche cela validerait-il la conception des doctrinaires de droite qui estiment que le politique est avant tout « vision du monde » ? Ce serait là l’objet d’un autre débat.

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