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Le Front National, Israël et les juifs

rubik's cube {source inconnue]Première parution : Jean-Yves Camus, "Front National", Dictionnaire du judaïsme français depuis 1944, Armand Colin, 2013. 

Parti politique français créé à Paris le 5 octobre 1972, présidé par Jean-Marie Le Pen, de sa fondation au 15 janvier 2011, date à laquelle il en a été nommé président d’honneur. Sa fille Marine Le Pen (née en 1968) a pris sa succession, ayant été élue par 67,65 % des militants contre 32,35 % à Bruno Gollnisch. Au premier tour des élections présidentielles de 2012 elle a remporté 17,90 % des suffrages et le FN deux sièges lors des élections législatives qui ont suivi. Défavorisé par le scrutin majoritaire, comme toutes les formations politiques refusant la bipolarisation, le FN réclame l’instauration du scrutin proportionnel pour l’élection des députés et s’est néanmoins installé depuis 1984 en tant que troisième force politique française. Il n’a cependant jamais participé ni à un gouvernement ni durablement à une majorité régionale. Le FN a longtemps attribué le refus par la droite de conclure un accord avec lui, par un supposé « serment » de ne jamais s’allier avec l’extrême-droite, que des dirigeants du RPR et de l’UDF auraient prêté en 1986 devant le Bnai Brith.

La barre des 10 % du corps électoral 

De sa création jusqu’en 1980 environ, le FN accepte dans ses rangs, sans exclusive aucune, des militants se réclamant de tous les courants de l’extrême-droite traditionnelle : royalistes formés par l’Action française ; républicains plébiscitaires venus du poujadisme, des droites conservatrices ou du combat pour l’Algérie française ; anciens des Ligues et de la Collaboration mais aussi de la Résistance anti-communiste. Le FN est alors une organisation-parapluie au sein de laquelle militent des membres de groupuscules néo-fascistes et néo-nazis cherchant à rompre avec la marginalisation qui frappe leur famille politique depuis 1944. Président de la commission électorale du parti, le négationniste et antisioniste radical François Duprat amène avec lui les membres de ses Groupes Nationalistes Révolutionnaires (GNR) et ceux de la FANE nationale-socialiste, tandis que les anciens Francistes ou PPF qui publient la revue Militant constituent une quasi-fraction au sein du FN. Jean-Marie Le Pen accepte ces recrues qui compensent ses effectifs très réduits et une audience alors inférieure à 1% du corps électoral. Lui-même nationaliste et réactionnaire avant tout, il a toujours pratiqué la politique du « pas d’ennemi à droite » : le néo-fasciste Maurice Bardèche affirme d’ailleurs dans ses Souvenirs (1993) qu’il fut un des « consultants » de sa revue Défense de l’Occident, d’orientation racialiste, négationniste et opposée à l’existence d’Israël.

A la mort de Duprat en 1978 Jean-Pierre Stirbois, devenu le « numéro deux » du FN, entreprend de transformer cette formation marginale en parti politique organisé et s’inscrivant dans la durée, avec pour objectif la conquête du pouvoir par la voie électorale. Estimant que la présence des militants radicaux, notamment antisémites et négationnistes, nuit à son entreprise il évince, entre 1981 et sa mort en 1988, les nationalistes-révolutionnaires et les néo-nazis. Cette tactique paye puisque le FN dépasse la barre de 10% des voix.

Le « cordon sanitaire » 

La communauté juive des années 80 s’inquiète de la percée électorale du FN aux élections européennes de 1984 puis de son entrée à l’Assemblée nationale, en 1986. Dès 1983, le CRIF, le FSJU et la section française du CJM, prenant la mesure de la renaissance de l’extrême-droite, créent à l’initiative d’André Womser le CERAC (Centre d’étude et de recherche sur l’antisémitisme contemporain), qui publie l’année suivante une étude sur l’ascension frontiste ; Nelly Hansson et Jacques Tarnero y entament également un travail pionnier sur le développement de l’antisionisme tiers-mondiste. Depuis cette époque les institutions communautaires juives refusent tout contact avec le FN et en condamnent le programme. En janvier 2012 le Grand-Rabbin de France Gilles Bernheim, déclare que « les valeurs du judaïsme sont incompatibles avec celles du FN ». La première raison de cette attitude est la multiplicité des déclarations de Jean-Marie Le Pen et d’autres militants du parti, pouvant être interprétées comme étant anti-juives. La communauté organisée est également hostile par principe à plusieurs points du programme frontiste : la préférence nationale, l’interdiction de l’abattage rituel, la suppression des subventions aux associations antiracistes et « communautaristes », l’interdiction de la double nationalité et l’abrogation de la loi Gayssot (1990) qui pénalise la négation de la Shoah. Ce « cordon sanitaire », symétrique parfait de celui qui est maintenu en vigueur par les partis politiques de la droite parlementaire à l’égard du FN, conduit les institutions juives à être plutôt favorables au comportement dit de « front républicain ».

Cependant, alors qu’elles considéraient jusqu’en 2000 le FN comme le principal vecteur de l’antisémitisme, elles accordent désormais une attention au moins égale à l’antisémitisme issu des milieux arabo-musulmans et à l’antisionisme de la gauche radicale.

La place  de l’antisémitisme

Cette mutation s’explique par l’évolution du FN sur la question de l’antisémitisme. En 1987 puis en 1995, Jean-Marie Le Pen qualifie les chambres à gaz de « détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale ».  En 1988 son jeu de mots : « Durafour-crématoire », déclenche la levée de son immunité de parlementaire européen. En 2005 il affirme à l’hebdomadaire Rivarol que « l’occupation allemande n’avait pas été particulièrement inhumaine ». L’idée d’une renaissance de l’antisémitisme causée par la percée électorale du FN était acquise dans le débat politique français des années 80-90 : le parti a même été tenu pour responsable du climat qui a conduit à la profanation du cimetière juif de Carpentras (1990), voire de l’acte lui-même, commis par des néo-nazis du Parti Nationaliste Français et Européens (PNFE).

Or si l’antisémitisme existe chez les militants frontistes, il n’a jamais été une motivation majeure de ses électeurs dont les préoccupations essentielles sont le rejet de la classe politique, la sécurité, l’immigration et l’islam. Un sondage Opinion Way réalisé en 2011 pour Lyon capitale montre que si 37% des électeurs FN se disent « plutôt racistes » ou « un peu racistes », la proportion d’antisémites avoués n’est que de 16%.

Le FN n’ignore pas que ce soupçon d’antisémitisme est ce qui a rendu impossible une alliance au plan local que 64 % des électeurs frontistes et 55 % de ceux de l’UMP  souhaitaient pour les élections législatives de 2012. Autre changement : l’encadrement frontiste connaît un changement générationnel. Depuis la fin des années 90 ceux des dirigeants qui avaient appartenu aux Ligues ou aux partis collaborationnistes sont morts ou ont cessé de militer, l’espèce particulière des polémistes anti-juifs s’éteignant en 2012 avec François Brigneau.

Enfin jusqu’en 2002 inclus et malgré la création en 1986 par Robert Hemmerdinger du Cercle national des français juifs (CNJF), les efforts frontistes pour attirer l’électorat juif, en présentant le parti comme le meilleur rempart contre l’islamisation de la France, recueillent un écho très faible : selon l’institut IFOP en 2002, Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret ont obtenu 6,1% des voix juives contre 19,2% au plan national. Le score de Marine Le Pen dans ce même électorat en 2012 semble s’être beaucoup rapproché de la moyenne.

Marine Le Pen 

Avant et après son élection à la présidence du FN, Marine Le Pen et ses proches ont tenté, dans le cadre de leur entreprise de « normalisation » du parti, de modifier l’image de celui-ci auprès des juifs et de l’opinion publique sur les questions liées à l’antisémitisme. Si le programme frontiste reste fidèle à l’option de soutenir l’existence de deux Etats israélien et palestinien, des voix se font entendre comme celle de Michel Thooris, conseiller de la présidente, pour défendre la légitimité de la souveraineté juive en Judée-Samarie[1]. Bien que les autorités israéliennes refusent toujours de recevoir Marine Le Pen, celle-ci a rencontré en novembre 2011 à New-York l’ambassadeur d’Israël à l’ONU et le mois suivant le vice-président Louis Aliot, s’est rendu en Israël. L’Union des Français juifs a succédé au CNJF, sans acquérir une représentativité supérieure. Surtout Marine Le Pen a désavoué les propos de son père sur l’occupation allemande et a fait exclure au printemps 2011 plusieurs frontistes, dont des élus locaux, jugés trop proches de l’Oeuvre française, un mouvement nationaliste se réclamant de Drumont et du maréchal Pétain.

La supposée complaisance de Marine Le Pen et du FN actuel vis-à-vis du sionisme, des juifs et d’Israël est une des facteurs de création d’une extrême-droite radicale estimant que le parti a trahi son idéologie et son histoire. Si la phobie de l’islam dépasse, au sein du parti, la détestation des juifs, le FN n’a pas (encore ?) accompli la métamorphose que Gianfranco Fini a imposée à l’ancienne formation néo-fasciste italienne : ses dirigeants actuels refusent toujours de désavouer publiquement et politiquement les déclarations les plus polémiques de Jean-Marie Le Pen.  

Bibliographie. Nonna Mayer, Pascal Perrineau (Éd.), Le Front national à découvert, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1989, rééd.Olivier Guland, Le Pen, Mégret et les Juifs, L’obsession du « complot mondialiste », La Découverte, 2000. Nicolas Lebourg, Joseph Beauregard, François Duprat. L’Homme qui inventa le Front national, Denoël, 2012. Abel Mestre, Caroline Monnot, Le système Le Pen. Enquête sur les réseaux du Front national, Denoël, 2011.

Note

[1] Dénomination utilisée par Israël pour désigner le territoire appelé Cisjordanie par les résolutions 181 et 242 du conseil de sécurité de l’ONU. Israel considère qu’elle « administre » la région alors que le droit international y voit des « territoires occupés ».

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