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Anatomie de la droite [France 2012]

Propos de Nicolas Lebourg recueillis par Maud Vergnol. Entretien préparatoire à "Table ronde : quelle recomposition idéologique à droite ?", L'Humanité, 29 juin 2012, pp. 11-12.

La campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy a été marquée par ses appels du pied à l’électorat d’extrême droite. S’agit-il pour vous d’une « rupture » dans l’histoire de la droite républicaine ?

Nicolas Lebourg : Il y a toujours eu des porosités entre droites et extrêmes droites, qu’il s’agisse de capital humain ou idéologique. Il y a souvent eu des tentatives de récupération menant à légitimer le FN – pensez à 1991 quand Giscard parle de « colonisation » de la France, quand des ténors disent que la préférence nationale est une idée convenable, etc.

La différence structurelle est que jamais il ne s’était agi d’un Président de la République sortant, appuyé sur son ministre de l’Intérieur. La « rupture » dans l’histoire de la droite républicaine c’est, en soi, le sarkozysme.

Pensez-vous que cela peut présager une recomposition de la droite française avec le FN, à l’instar de ce qui a été réalisé dans d’autres pays européens, ou au contraire une « recentrage » après le vide laissé par François Bayrou ?

Le souhait d’une alliance entre l’UMP et le FN est passé chez les sympathisants de l’UMP d’un tiers à la moitié des sondés entre le discours de Grenoble (2010) et aujourd’hui. Cependant, l’altérophobie du FN heurte les gaullistes et les humanistes. Sa conception du protectionnisme heurte les libéraux. Vous noterez que les gaullistes sont plus ouverts au protectionnisme, et la Droite populaire très libérale… Prendre le FN tel qu’il est cela aboutit à faire exploser l’UMP. C’est justement le vœu de Marine Le Pen. Son offre d’une souveraineté globale (nationale, populaire et sociale) n’est compatible avec aucun groupe de droite. Des convergences existent, mais à l’échelle globale aujourd’hui ce serait activer des forces centrifuges dans l’UMP. La recomposition de l’ensemble des droites dépend donc de l’issue du combat au sein de l’UMP. Lors de la conférence de lancement de la campagne des législatives, Marine Le Pen a conspué plusieurs fois « l’homme de gauche » Alain Juppé et n’a pas émis de critique contre Jean-François Copé.

Après de nombreuses défaites électorales consécutives, la droite annonce vouloir engager un débats sur ses « valeurs ». Quelles sont-elles aujourd’hui ?

L’UMP a le choix entre deux systèmes de valeurs. L’un qui conjugue libéralisme et occidentalisme et se tourne vers un populisme anti-assistanat et identitaire. Il assigne les individus à une identité ethno-religieuse. Résultat, le marché social peut se réguler par le discriminant ethno-national (on s’ouvre au concept de préférence nationale) et les tensions sociales sont apaisées par la répression de ce qui serait une concurrence arabo-musulmane déloyale en termes de culture et d’accès aux droits sociaux. L’autre système réhabilite la nation et la production dans le cadre de la construction européenne. Il réintègre les classes populaires et moyennes, laminées par la mondialisation, en exposant que la République assure l’autorité et un cadre culturel légitimes contre les inquiétudes identitaires, économiques et sociales… La première ligne poursuit la stratégie qui a perdu toutes les élections depuis 2007. Mais elle s’appréhende bien plus aisément, c’est un « produit » homogène qui correspond bien à la politique conçue comme un marché. Il à noter que le FN est assez plastique pour être hybridable aux deux systèmes.

L’UMP, créée en 2002,  pourra-t-elle survivre à cette recomposition idéologique ?

L’UMP devait rassembler les droites françaises. Elle les a idéologiquement liquidées dans le bougisme sarkozyste. Ceux qui avaient un corpus idéologique structurant ont fui (François Bayrou, Nicolas Dupont-Aignan), ou ont été marginalisés (Alain Juppé). Elle n’a ensuite pas compris le transfert des voix de 2007. Il n’était pas motivé par l’altérophobie mais par « travailler plus pour gagner plus », la promesse d’un ordre social avec une hiérarchie légitime (par exemple chez les travailleurs indépendants le vote FN était passé de 22% en 2002, à 9% en 2007). En analysant mal ce transfert, la ligne Buisson a sauvé le FN. Mais les législatives ont été sans appel pour les tenants de la droitisation. Par ailleurs, l’introduction de la proportionnelle retirera peut-être l’UMP vers le centre : il est plus aisé de s’entendre avec des centristes conciliants qu’avec des frontistes intransigeants. Bref, tout dépendra du niveau intellectuel des futurs chefs de l’UMP. S’ils sont encore de ceux qui pensent que Patrick Buisson et Guillaume Peltier font des prophéties, ils feront involontairement le lit de Marine Le Pen pour 2017 et seront ensuite contraints à l’alliance. Jusqu’à là, le bateau ira cahin-caha.

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