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La Dialectique de la dédiabolisation

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Extrait des « Très Riches Heures du duc de Berry » (XVè siècle)

φ Propos de Sylvain Crépon recueillis par Dominique Albertini, «Le FN aura toujours besoin de la radicalité», Libération, 22 juillet 2015.

Jean-Marie Le Pen peut-il espérer remporter le rapport de force noué avec sa fille ?

Sylvain Crépon : J’ai le sentiment que l’on assiste au chant du cygne de Jean-Marie Le Pen. En 2010-2011, lorsque celui-ci se préparait à passer la main, j’ai rencontré beaucoup de frontistes radicaux ou historiques. Ils auraient pu soutenir Bruno Gollnisch, mais beaucoup d’entre eux ont choisi Marine Le Pen.

Quand on a milité pendant dix ou quinze ans, les logiques groupusculaires perdent de leur attrait, on veut marcher au pouvoir. Et tout le monde a compris aujourd’hui que seule Marine Le Pen incarnait cette possibilité, comme l’ont montré les scores obtenus par le parti depuis 2011. Dans cette configuration, Jean-Marie Le Pen conserve sans aucun doute un pouvoir de nuisance, mais pas beaucoup plus.

En dénonçant une «gauchisation du parti», Jean-Marie Le Pen peut-il rencontrer un écho auprès des militants ?

Ce n’est pas impossible. On présente souvent l’électorat populaire du FN comme «venu de la gauche». Or, les études sérieuses sur le sujet montrent que les frontistes ouvriers sont… de droite. Leur discours, leur identité politique sont de droite. Pour les séduire, en 2007, Sarkozy n’a pas eu besoin de recourir à des thématiques de gauche.

C’est aussi pour cela que le FN va fatalement devoir retoucher son discours, notamment en affichant une ligne économique plus libérale. Le problème pour Jean-Marie Le Pen, c’est que les dissidences actuelles concernent la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca). Et qu’en Paca, la candidate est Marion Maréchal-Le Pen, qui représente justement une ligne droitière au sein du parti. Celle-ci joue sur les deux tableaux, en affichant une image plus jeune et plus respectable que son grand-père, tout en donnant des gages de radicalité – par exemple en intégrant l’identitaire Philippe Vardon sur ses listes.

Marine Le Pen émerge au FN au début des années 2000. A cette époque, on la sait déjà sur une ligne «ni droite ni gauche». Depuis, elle n’a jamais été associée à un positionnement droitier. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’émergence de Florian Philippot au sein du parti. C’est Marine Le Pen qui explique Philippot, et non l’inverse.

La «dédiabolisation» du FN serait-elle achevée une fois réglé le cas Jean-Marie Le Pen ?

La dédiabolisation ne va pas toute seule, c’est une dialectique. Le FN a besoin d’être «dédiabolisé» pour prétendre au pouvoir ; mais il a aussi besoin de donner des gages de radicalité pour se distinguer du reste de l’offre politique. Ce qui disparaîtra avec Jean-Marie Le Pen, c’est la transgression par rapport à deux référents essentiels : la Shoah et la Résistance. Il n’est plus possible de gagner en politique quand on est en porte-à-faux sur ces sujets. Même après, cependant, le FN aura toujours besoin du registre de l’outrance ou de la radicalité pour marquer sa différence. Quand bien même ils voudraient s’en extraire, Marine Le Pen et Florian Philippot resteraient tributaires de cet impératif politique.

φ Propos de Jean-Yves Camus recueillis par Rachel Binhas, « Investiture de Philippe Vardon sur la liste de Marion Maréchal Le Pen : plus qu’un coming-out idéologique, une étape stratégique », Atlantico, 23 juillet 2015.

Quelle est la stratégie de Marion Maréchal-Le Pen aujourd’hui ?

Jean-Yves Camus : Sa stratégie est d’abord d’arriver en tête, si possible devant l’UMP, aux élections régionales de décembre prochain. Et arriver en tête en siphonnant le maximum de voix à une UMP qui du point de vue de ses électeurs et de ses sympathisants, est poreuse en région PACA vis-à-vis du Front national. La droite dans cette région admet certaines spécificités. Ce n’est pas une droite gaulliste dans la période de l’après-guerre outre des exceptions. Quelqu’un comme Charles Pasqua, bien qu’originaire de Corse ne s’y est pas implanté politiquement.

La droite en Paca est historiquement celle d’un Jacques Médecin à Nice, c’est une droite UDF dans le Var, et une droite marseillaise avec Jean-Claude Gaudin qui revendique sa non-appartenance à la droite gaulliste. Ce n’est donc pas la même droite qu’ailleurs.

Il existe un contentieux historique des pieds-noirs au moins de la première et deuxième générations. Chez elles, tout se qui s’apparente à du néo-gaullisme est encore anathème. La perte de l’Algérie et la manière dont de Gaulle a traité ses partisans a laissé des traces. Ceux qui ont connu le Front national dans les années 1970-1980 ont gardé cette tradition, cette continuité historique avec l’Algérie française.

Que sait-on de l’idéologie de cette jeune femme politique âgée de 26 ans ? Est-elle différente de celle de sa tante, Marine Le Pen ?

Je ne me prononce pas sur la colonne vertébrale idéologique de l’une et de l’autre. Mais à travers leur attitude et leurs déclarations, Marion Maréchal est sans doute plus conservatrice en matière sociétale et libérale sur le plan économique. Il faut préciser que le libéralisme ce n’est pas la concurrence sauvage. Il ne s’agit pas du libéralisme de Milton Friedman. J’entends par libéralisme la liberté d’entreprendre, la responsabilité individuelle, la libération des énergies productives. C’est finalement un Etat qui se mêle le moins possible d’interférer avec la vie des citoyens y compris sur le plan des libertés publiques.

Il ne s’agit pas de l’ouverture des frontières. C’est le libéralisme à l’ancienne ! Ceux des anciens indépendants et paysans, le libéralisme d’Antoine Pinay.

Je ne suis pas convaincu que l’arrivée de Philippe Vardon sur les listes frontistes relève d’une importance capitale. Je ne pense pas que cela marque véritablement un tournant. D’abord parce que des cadres du bloc identitaire ont été candidats aux élections municipales sur les listes frontistes en 2014. Il y en a eu même plusieurs dizaines.

Le bloc est avant tout un vivier de cadres. Ce dernier n’a pas vocation à devenir un parti national. Des personnes comme Philippe Vardon se rapprochent naturellement du Parti avec lequel ils sont le plus proches.

Après avoir exclu toute alliance électorale avec le Bloc identitaire en novembre 2013 et refoulé du Rassemblement Bleu Marine Philippe Vardon, lors des élections départementales d’avril 2015, plusieurs candidats frontistes présentés à Nice étaient issus de Nissa Rebela. L’ancienne figure du Bloc identitaire Philippe Vardon sera à la 5ème place de la liste FN pour les élections régionales dans les Alpes-Maritimes, selon une information de Mediapart. Quels liens entretient Marion Maréchal Le Pen avec les courants identitaires ?

En politique, le pragmatisme est la règle.

A Nice et dans les environs, l’implantation du bloc identitaire n’est pas négligeable. Ces gens sont bien insérés dans leur quartier et savent mobiliser ce qui représente un atout. C’est un moyen de permettre au Front de prendre un tournant dans les Alpes Maritimes. Avec la situation interne actuelle, il y a besoin de trouver du sang neuf dans une Fédération qui a du mal à vivre.

Le discours de Marion Maréchal sur l’identité, l’immigration, avec la notion du grand remplacement est partagé avec le bloc identitaire. Il y a des convergences idéologiques. Jean-Marie Le Pen craignait la nouvelle génération. Il avait participé à un débat avec Philippe Vardon sur France 3 Côte d’Azur qui s’était mal passé et il avait été un peu vexé d’avoir été chahuté par un jeune. Il y a aussi le problème du régionalisme et ce n’est pas terminé. Une personnalité comme Frédéric Mistral n’est pas séparatiste. Il est simplement attaché à la mise en valeur de la Provence dans un cadre monarchique. L’idéologie identitaire est comparable à une poupée gigogne. Vous avez une identité locale, une identité nationale, et au-dessus une identité civilisationnelle européenne.

Marion Maréchal Le Pen risque-t-elle de menacer Marine Le Pen ?

Nous n’en sommes pas là. Même si elle est brillante et qu’elle a été adoubée par le suffrage universel, car elle est députée, elle est très jeune. Et Marine Le Pen n’est pas très vieille, elle n’aura que 47 ans en août. Lorsqu’elle se présentera en 2022 elle n’aura que 54 ans, ce qui est jeune en politique française. Je ne crois pas à l’éclatement du Front national. Je ne crois pas à une guerre de succession Marion-Marine dans un laps de temps rapproché et je ne pense pas que la performance de Marine Le Pen en 2017 soit catastrophique. Cela évitera un grand mouvement de fond interne et un chamboulement de l’organigramme. Si Marion Maréchal Le Pen doit émerger comme numéro 1 du front ce sera plus tard.

Dans quelle mesure la jeune députée frontiste pourrait représenter un courant spécifique au sein du FN ?

Le front n’a jamais institutionnalisé des courants. Il y a des différences de sensibilité à l’image de celle portée par Florian Philippot ou ceux qui sont plus tournés vers le catholicisme traditionnel. Depuis la scission de 1998-1999 qui a été particulièrement sévère en PACA, tout le monde sait que prendre la porte ou faire une liste dissidente c’est la certitude d’être marginalisé. Si des listes dissidentes se font c’est uniquement pour empêcher Marion Maréchal Le Pen d’arriver en tête en la privant de quelques pourcents. Il faut rester dans la même maison pour exister. Il y aura un renouvellement générationnel notamment en PACA. Ceux qui prennent fait et cause pour Jean-Marie Le Pen et qui sont au Front depuis 20 ou 30 ans seront amenés à partir et c’est là que les militants du bloc identitaires ont leur importance. Pas seulement parce qu’ils sont jeunes, mais parce qu’ils ont une vraie implantation locale avec une activité.

Du coté de la direction, Jean-Marie Le Pen avait peur que l’arrivée de Philippe Vardon fasse remonter à la surface des polémiques, des frasques de jeunesse des militants en question. Les gens peuvent changer, ils peuvent avoir abandonné un certain nombre de schémas idéologiques. Le risque est qu’on ait une petite salve d’article rappelant le passé de l’un ou de l’autre, mais il faut relativiser car si je me souviens bien, le meilleur score aux dernières élections cantonales à Nice a été réalisé par un candidat issu de la mouvance identitaire. C’est la preuve par les urnes. Entre 3 % et 5 % des suffrages à Nice et dans l’arrière pays se jouent. Ce qui n’est pas négligeable.

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