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« Le FN a besoin de la diabolisation »

diable

Plan d’un diable (source inconnue)

Propos de Sylvain Crépon recueillis par Cédric Clérin, L’Humanité dimanche, 30 octobre 2015, à propos de la parution des Faux-semblants du Front national.

Vos travaux amènent à une certaine démystification de la dédiabolisation revendiquée par le Front national…

SYLVAIN CRÉPON. Notre ouvrage n’a paspour vocation de s’attaquer à la stratégie du FN, nous n’avons pas d’intention politicienne, mais il s’agit de prendre au sérieux le FN et ses évolutions. Si on regarde du point de vue historique, cette stratégie de dédiabolisation existe dès la création du mouvement. En 1972, Ordre nouveau crée déjà le FN pour élargir son audience, participer aux élections et se notabiliser. Puis Bruno Mégret, dans les années 1990, voulait lui aussi dédiaboliser le FN, en faire un parti efficace dans la compétition électorale. Ce n’est pas un hasard si, lorsqu’elle entame sa conquête du pouvoir, Marine Le Pen fait appel à d’anciens mégrétistes. Mise en perspective, cette logique n’est donc pas nouvelle, mais tout indique que la principale ressource politique du FN reste la radicalité pour se distinguer et exister dans l’arène électorale. Il est aujourd’hui sur une ligne de crête : s’il se radicalise, il se marginalise ; s’il se normalise trop, il se banalise. Il mène donc aujourd’hui une double stratégie de normalité et de radicalité. Toutes nos enquêtes montrent qu’en réalité le FN ne peut pas se passer de sa diabolisation.

HD. Selon vos travaux, le FN a-t-il néanmoins changé, comme il l’affirme ?

S. C. Oui et non. Oui sur certains aspects idéologiques. Sur la Shoah, quand Marine Le Pen dit « c’est le summum de la barbarie », on ne peut pas dire qu’il ne s’est rien passé. Elle s’oppose à son père sur cette question-là, même si elle a mis beaucoup de temps. De même, elle s’approprie les thématiques républicaines, elle est « gay friendly ».

Mais est-ce que le programme a changé ? Nos travaux montrent que non. Il y a des éléments de nuances entre le père et la fille. Dans l’entourage de Marine Le Pen, certains n’ont idéologiquement rien à envier à son père et ça ne la dérange absolument pas. La pierre angulaire du programme reste l’identité, y compris sur le plan économique et sur le plan social avec la « priorité nationale ». Avec la fermeture des frontières ou la sortie de l’Europe, le FN est toujours dans une logique nationaliste. Il propose également le droit du sang avec une perspective ethnique de la nationalité. Il n’a pas rompu avec sa logique de parti extrême droite. Marine Le Pen utilise un registre davantage social, mais il faut le mettre en perspective avec son implantation électorale dans le Nord-Pas-de-Calais et la volonté de s’adresser à un électorat ouvrier socialement défavorisé. Le discours de Marion Maréchal-Le Pen, dans le Sud-Est, est dans un registre beaucoup plus libéral. Il n’y a pas véritablement de cohérence au niveau du parti.

HD. Vous étudiez également les causes extérieures de la progression du FN : tout le monde n’y concourt-il pas finalement ?

S. C. Le FN est un parti qui rend fou. Tout le monde fait un peu n’importe quoi, quitte à servir ses desseins. Tout le monde le sert et tout le monde s’en sert : il est rentable pour les médias et se nourrit également des stratégies des autres partis politiques basées sur la montée du FN. C’est vrai chez Les Républicains (LR), du point de vue idéologique, qui s’inspirent de ses thématiques. Alors que toutes les recherches menées en Europe montrent que, quand la droite court après l’extrême droite, c’est cette dernière qui en profite. À gauche, le FN sert à tenter de remobiliser un électorat déçu. On tente de susciter une mobilisation en agitant une peur de l’extrême droite pour reconquérir un électorat perdu ou passé au FN. Sur ce dernier point, nos travaux montrent que les ouvriers votent FN de façon très significative mais viennent très majoritairement de la droite. La plupart du temps les ouvriers de gauche s’abstiennent.

HD. Pourquoi estimez-vous que le FN n’est pas (encore) aux portes du pouvoir ?

S. C. Certains cadres très proches de la direction conviennent qu’ils sont dans une sorte d’impasse : comment conquérir le pouvoir quand on est anti-système ? Le FN est obligé à des alliances, or, aujourd’hui, toute alliance est impossible. Si LR court après eux sur les thématiques d’insécurité et d’immigration, l’électorat ne se ralliera pas au FN tant qu’il prônera la sortie de l’euro. Et la direction du parti ne semble pas prête à des alliances avec LR, bien que ce soit pourtant le seul moyen réaliste pour exercer des responsabilités à l’échelle nationale. De même, le FN est très loin d’être le premier parti de France comme il le revendique. S’il est arrivé en tête aux élections européennes, en termes d’élus ou de militants il est encore très loin d’autres partis. Ni les conditions d’une victoire à la présidentielle ni celles d’une majorité à l’Assemblée nationale ne sont aujourd’hui réunies, puisqu’une majorité de Français restent hostiles aux idées du Front national.

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