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Des violences faites aux femmes

Kiss V de Roy LichtensteinPar Dominique Sistach

À notre époque, les violences faites aux femmes dans le monde posent un ensemble de questions : en premier lieu, la violence ordinaire du quotidien, au cœur même du rapport social le plus commun entre adultes, est-elle exclusive de son objet de souffrance ? La violence contre les femmes est-elle donc typique ? Deuxième interrogation, la réduction de la violence instituée en rituel, telle que la guerre, influe-t-elle sur la constance des violences ordinaires ? L’ensemble de ces violences dans les pays développés, beaucoup plus graves dans les nations en développement, ne diminue pas avec l’érosion des vieux cadres de soumission des femmes.

Ni la transformation des vieilles structures patriarcales, ni l’effacement des principes des monothéismes, ni l’émancipation des droits des femmes, n’ont infléchi la courbe des violences ordinaires. La question centrale demeure : les violences faites aux femmes sont-elles alors une forme anthropologique plus qu’historique ? Une structure sociale plus qu’une conjoncture de l’économie politique ?

De l’ordre

L’histoire contemporaine des luttes et de la reconnaissance des femmes à l’égalité marque un changement de civilisation. En manifestant leur aptitude et leur volonté d’être l’égal de l’homme, tant en ce qui concerne leur statut civil que politique qu’en ce qui concerne leur traitement social et économique, les femmes s’émancipent de l’emprise de la domination masculine. La revendication des femmes ne normalise pas une situation ordinaire. Elle n’est pas une requête propre à une époque, a fortiori, de notre époque contemporaine. Non, cette revendication est un acte fondateur, politique et social, pour cette communauté féminine donc, mais aussi pour l’ensemble de l’humanité qui se trouve confronté à la question d’une domination fondée par la division des sexes et des genres. Ces luttes, bien que souvent cataloguées comme minoritaires, s’avèrent être au final un engagement civilisationnel de reprogrammation de l’ensemble de l’organisation humaine.

Les violences faites aux femmes pourraient alors s’appréhender comme une réaction en chaîne, individuée, multipliée, et répercutée, comme autant de coups qui les meurtrissent au quotidien. À chaque instant dans ce monde, une femme connaît un déchaînement de violence de son conjoint, une femme subit des harcèlements sur son lieu de travail, une femme se fait violer, une femme se fait mutiler, une femme se fait brutaliser, une femme se fait assassiner, une majorité écrasante de femmes se soumet à la contrainte d’un système normé par la masculinité. Si l’on observe le cas français, fort d’une préconception d’une société développée, les résultats de l’enquête Enveff en 2000 (Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France) font saillir deux caractéristiques troublantes : une femme sur dix est victime de violences conjugales, quelles qu’en soient les formes, et 50 000 viols furent perpétrés durant les trois dernières années avant publication de l’enquête. Au niveau mondial, si l’on réunit les différentes enquêtes menées par les ONG, on constate que les taux de violences physiques au sein des couples tout au long de la vie peuvent atteindre 50 % (Pérou), et s’établir au plus bas entre 15 et 20 % (Suisse, Japon), tout en révélant que les taux peuvent dépasser les clivages du développement (les taux sont quasi identiques pour les États-Unis ou la République Dominicaine).

Cette violence est ainsi difficile à appréhender. Non seulement, parce que, comme pour tous les vaincus, leurs histoires ne laissent pas de traces tangibles, mais aussi parce que la continuité de cette domination permet de disposer qu’elle est une domination normale, imposée par une certaine loi de la nature : la femme est différente de l’homme ; la femme est plus faible physiquement (et par voie de conséquence psychologiquement) ; la femme est mineure (et ce, aux deux sens du terme mineur : sans attrait particulier, secondaire, mais aussi, par ailleurs, incapable civilement et politiquement, comme un enfant). Cependant, cette violence n’est pas que le résultat d’un état déséquilibré des genres convenu par la seule prégnance de la force physique. Le déséquilibre permanent du lien sexuel, la femme ayant seule cette capacité de la jouissance continue, l’homme étant sexuellement faible, correspond à l’asymétrie totale des liens de pouvoir, l’homme ayant la capacité de la puissance productive, la femme étant marginalisé à la seule reproduction. « L’asymétrie de genre », pour reprendre la formule de Gail Pheterson, est une tératologie de la puissance instituée par défaut : la faiblesse sexuelle masculine (improductivité, jouissance limitée) crée la puissance politique masculine (productivité, domination continue). Les violences de genre seraient l’expression de l’impuissance masculine à ne pas s’ériger comme puissance politique légitime. Les gifles, les coups, les menaces, les contraintes sexuelles seraient autant d’écho à la base vide de tout pouvoir.

On pourrait nous opposer que cette violence n’en n’est qu’une parmi tant d’autres, et donc que les violences subies par les femmes n’ont rien de particulier, notamment quand on connaît l’état de violence maximum que fut l’état contemporain de la guerre. Si l’on suit le raisonnement de René Girard, la violence ne peut se comprendre que comme un état social de l’homme menaçant et menacé. Toute société d’hommes choisirait alors pour sa survie des boucs émissaires servant à expurger cette violence. Cette conception politique schmittienne suffirait largement à comprendre la dualité du monde des forts et des faibles, au-delà des classes et des nations, dans l’espace quotidien de la cuisine. La femme serait l’ennemi de l’intérieur, mais un ennemi irréductible puisque seule source de la reproduction de l’espèce. Cette approche n’offre pas de perspective à la connaissance. À l’inverse, elle ouvre des voix idéologiques à ceux qui veulent naturaliser des comportements violents en des micropolitiques de domination.

Si l’on postule que la violence est l’instauration d’une rivalité mimétique qui se développe à partir de conflits, pour l’obtention d’une chose, on comprend que la femme est exclue de ce combat, pour devenir par ailleurs, la chose sexuellement convoitée par les mâles. Si l’on établit que la violence est une modalité sociale et un mode politique de domination, on comprend la correspondance anthropologique entre chaque coup reçu par une femme du XXe siècle, et la horde qui rue, frappe et mord, aussi bien par brimade que pour obtenir du plaisir. Cependant, cette violence n’est pas unique ; elle aussi universelle et touche l’ensemble du genre humain. La violence est aussi l’humeur de la frustration, le sentiment de l’impasse. Elle est donc un mode comportemental, signifiant autant la situation du violent, que la situation de la violentée : elle est la marque de la nécessité structurelle de la violence qui ne trouve aucun espace ritualisé et institutionnalisé pour s’exercer. Il y a là, un mimétisme ou une sorte de transfert de l’angoisse de l’un sur l’autre. Comme si l’homme mauvais transmettait le mal à sa victime, et légitimait le sien en l’imposant en retour par sa coercition illégitime. Certains ont vu dans cette frustration, dans l’origine de cette sourde colère qui explose d’un coup, le refoulement sévère de l’homosexualité et/ou de l’impuissance. Les constats, là encore, ne sont pas toujours probants, même s’ils sont sérieux et fondés à plus d’un endroit.

De même, la reproduction sociale de la violence est très forte, puisque l’on détermine à l’époque contemporaine qu’un bon tiers des maris violents ne font que reproduire la violence sociale qu’ils ont connue dans leur prime enfance, ou encore, une forte proportion d’individus violents détient à l’ordinaire une autorité professionnelle. Le sociologue Michel Wieviorka le rappelle, la violence est un phénomène indiscernable pour l’entendement commun, tant sa structure fonde la civilisation et limite la civilisation. Elle n’est pas naturelle, à l’origine, elle est coextensive de notre survie et de ses modalités, et de nos jours, elle est à l’opposé, une menace pour notre survie sociale.

De l’ordre social

Globalement, toutes ces explications ne suffisent pas à expliciter pourquoi ces violences sont encore légitimes pour un très grand nombre d’hommes. Pourquoi des hommes s’organisent ils en mouvement, en pensée, en action, pour contrecarrer ces projets d’émancipation en annonçant la fin de l’homme (viril) et de l’humanité (civilisée) ? En nous menaçant d’une structuration matriarcale, dont on sait qu’elle n’exista guère à l’échelle d’une société, si ce n’est en mythe ou en fantasme, la rupture de civilisation que nous évoquions en tête de propos devient une rivalité plus triviale, une véritable guerre des sexes, ou face à la radicalisation des discours féministes, ceux de Valérie Solanas notamment, la vacuité des postures « masculinistes » s’intensifie en Amérique du Nord et en Europe (le journaliste Éric Zemmour est un cas prototypique en France).

Les violences faites aux femmes ne peuvent se résumer à ce constat « viriliste », ni par ailleurs se fonder sur un constat exclusif d’une domination unicausale. La violence sociale sexuée n’a à voir qu’avec le processus sociopolitique de division. Nos sociétés sont tributaires de la division sociale, fondatrice du principe de représentation, de communauté et de l’État détachés du destin humain. Les institutions fondées en nature peuvent l’être en raison, une fois naturalisées, elles peuvent être simultanément un fondement et une règle. Mary Douglas donne le cas de l’État originaire fondé sur les analogies homme/femme, droite/gauche, père/fils. Autrement dit, toute institution est élaborée puis légitimée par sa reconnaissance d’un ordre de la nature qui conditionne la culture. La distinction que pose Claude Lévi-Strauss, entre nature et culture, s’entrecroise à la division homme/femme, l’homme du côté de la culture et la femme du côté de l’animalité, produisant les couples suivants : culture/nature, nature humaine/nature animale, masculin/féminin. La production de la différence sexuée est simultanément un mimétisme hasardeux se référant à l’ordre de la nature, et également, la hiérarchisation de nos sens à percevoir cette différence. La vision l’emporte encore largement sur la réflexion.

À la sortie de ces siècles obscurs qui précédent l’Antiquité méditerranéenne, référence récurrente d’un éternel retour à ses fondements civilisateurs, l’histoire européenne s’est toujours fondée sur cette naturalisation de la division. Ainsi, dans la société grecque présocratique, dans ce monde pastoral sans État, la division des tâches socialisait l’état de nature et l’ordre du visible, ainsi que celui des nécessités de la survie. L’homme était le pasteur du troupeau, source de la production de la vie, alors que la femme dirigeait les affaires domestiques, dans l’espace de la réalisation de la vie. Malgré tout, le peu de femmes dans certaines îles imposait le rapt de femmes d’autres communautés ; malgré tout, le temps des menstrues était le temps de la segregatio qui excluait la femme temporairement de l’espace domestique. Déjà, dans ce monde qui nous est encore grandement inconnu, se côtoyaient la répartition sexuée des tâches et l’expression radicale de la violence contre celles qui doivent assurer notre pérennité.

Avec la genèse des villes, et d’une première modernité dictée par la capacité de ses sociétés à se mettre en scène, et à se mémoriser par leurs grands textes fondateurs, la femme devient chose commune de l’exploitation économique et politique des hommes. La femme athénienne n’a ni droit ni autorité ; elle ne vit que sous l’ombre tutélaire d’un homme. Le mariage est un contrat civil patrimonial (le mot mariage ne trouve pas de traduction qui signifierait l’union d’un homme et d’une femme, mais signifie l’acte patrimonial qui se formule comme une caution ou un gage). La structure de l’économie politique est fondée naturellement pour être violente contre la féminité. La famille nucléaire athénienne est ainsi un centre souverain de l’homme libre, citoyen (parlant) et producteur (acteur), autour de laquelle gravitent les périphéries féminines majoritaires en nombre, mais sans pouvoir propre, si ce n’est celui qui est rattachable à la fonction de chacune : la femme légitime (reproduction et production), les filles légitimes (idem), la nourrice (idem), éventuellement la concubine (plaisir), et enfin les esclaves (reproduction, production et plaisir). La compartimentation des fonctions de reproduction, de production et de plaisir montre comment l’organisation sociale de référence est centrée sur le patriarche. La femme athénienne est un objet social de l’exploitation, l’une des sources du développement de ces cités, vers un monde qui ne tarde pas à s’accroître avec la genèse du monde romain.

En bonne logique, c’est à Sparte, cité souvent décrite comme forme prémoderne de la confusion de la société et de l’État, que l’égalité des droits entre homme et femme est engendrée. Le ou la spartiate est propriété de l’État (communautaire) : l’État produit des combattants et des reproductrices. Dans cette société de la modernité reculée, la division des fonctions sociales n’a vocation qu’à établir la puissance de la représentation de la force. D’où cet incroyable constat qui fait de cette société, une communauté où se confondent les genres unifiés par la force (la jeune mariée est rasée et masculinisée pour vivre sa nuit de noces). Le projet spartiate est alors autrement plus ambitieux que celui d’Athènes ou de Gortyne, puisqu’il tente de réduire le corps de la femme à une fonction virile, hors du contexte de la reproduction. La femme n’est pas seulement réduite politiquement par le partriarcat à se reproduire, elle est également réduite à se représenter comme un possible masculin du pouvoir. » La spartiate est le cauchemar des romans de science fiction des années 1970 : l’absorption masculine du genre comme modèle politique d’inclusion sociale et de soumission des subjectivités produit la forme de totalitarisme la plus radicale (Enki Bilal en donne une illustration effrayante dans sa description de cités États futuristes où la ville fasciste, sans femmes apparentes dans la société dominante, est surclassée par la ville communiste, où les femmes sont à égalité des hommes par leur puissance à les imiter et à les dépasser – La foire aux immortels).

Le monde romain est en continuité avec son antériorité hellénique. Même s’il laisse le pouvoir à la marâtre, même si des émancipations économiques et politiques sont tangibles, notamment, par la consécration de quelques immunités féminines exceptionnelles, la femme reste une chose d’exploitation source de la richesse des familles alliées. La légitimation de cette domination se fait par la valorisation des activités masculines et par des mythes où les femmes sont souvent représentées comme des êtres rebelles et tyranniques, d’où la nécessité de les soumettre à l’ordre social qu’elles menacent par leur nature irascible ou fluctuante. Cette conception menstruelle de la femme est largement répandue dans l’Antiquité gréco-latine et dans la société judéo-chrétienne : par exemple, à Rome, le proverbe dit : « femina est mutabile », la femme est un être changeant.

Dans le monde gallo-romain, puis au fondement même de la France, lors de la première Renaissance au XIIe siècle, si les femmes connaissent une émancipation certaine, notamment par le partage de l’activité agricole et artisanale avec l’époux, le retour du droit romain conditionne à nouveau le destin des femmes à celui de la chose exploitable. Les figures de la Sainte et de la mère trouvent comme opposées les figures de la sorcière et de la courtisane. La « Peur en occident », pour emprunter au titre d’ouvrage de Jean Delumeau, se fonde socialement par la présence de la Gorgone, de l’être différent qui est aussi un même, et qui menace l’ordre social par ses nouvelles capacités sociales et économiques. Les sorcières, les juifs, les gitans, les musulmans habitent l’univers fantasmé par la terreur religieuse, puis, se relaient les homosexuels, les prostitués et les pauvres errants qui élargissent les figures de la peur à tous les points sociaux de l’anormalité. À la Renaissance, alors que le monde vient de prendre de l’ampleur avec la découverte des Amériques, l’Europe des royaumes apparaît tout à coup plus petite. Les peurs font désormais corps avec la société environnante. L’ennemi est partout, y compris, au plus proche de soi, le malin prenant des formes féminines. Au final, les historiens estiment le nombre des victimes à environ 60 000 « sorcières ».

Il serait aisé dans conclure que nous assistons là à un des nombreux meurtres de masse. Il semble plus adéquat de dire, avec Norbert Élias, que la construction de l’État renforce le principe de légitimité de la violence, pour lui-même, comme pour la société qui s’y réfère. Cependant, à l’époque classique, le processus de civilisation consiste dans la matérialisation de la bienséance sociale, propre au modèle des sociétés de cours. Si la violence populaire s’exprime toujours contre les femmes, la noblesse s’érige, au-delà de son héroïsme proclamé, par un contrôle des émotions qui bannit des expressions violentes. La société se coupe en deux dans une forme « dualisée » de deux cultures de classes. La violence contre les femmes est sortie du cadre de la seule nature, pour entrer de plain-pied dans celui d’une culture de classe. L’érection définitive, mais non achevée, de l’État produit la ressource post-théologique qui permet de justifier et de légitimer l’usage de la violence comme mode de gouvernement, désormais séculairement institué.

De l’ordre de la guerre

Le temps des guerres entre nations transforme les pratiques du viol et du pillage, en meurtre de masse politique, tel que nous le connûmes pendant la chute du IIIe Reich en 1945, le nombre de femmes allemandes violées par l’armée soviétique étant estimé à 2 millions ; le témoignage d’une jeune berlinoise, consigné dans son journal, est un des plus troublants documents (Une femme à Berlin. Journal. 20 avril-22 juin 1945). Il en sera de même à Chypre durant le régime des colonels grecs, au Congo-Brazzaville durant les guerres de 1998-2000, en Irak en 2003, au Rwanda, en Ex-Yougoslavie, au Darfour encore récemment. Le viol en temps de guerre est aussi une pratique accessoire livrée au destin de chaque histoire dont on a appris récemment l’ordre des quantités. L’historien américain J. Robert Tilly dans son ouvrage La Face cachée des GI’s rapporte que plus de 17 000 viols ont été commis par les militaires américains au Royaume-Uni, en France et en Allemagne. Ainsi, la stratégie militaire coexiste avec la réalisation de dizaine de milliers de viols isolés, produits par l’état de guerre, chaque homme livré à ses pulsions dans un temps où tout est permis. Depuis 1945, la fin de la guerre, pour reprendre l’hypothèse de Dominique Gros, serait cet espace/temps où le rejaillissement de la violence civile et privée se commuerait à la violence guerrière et totale.

Il est ainsi très difficile d’admettre ce que concluent tous les rapports officiels portant sur les violences conjugales contemporaines, tous complètement sous l’emprise de données crimino-sanitaires, vides ou coupés de toutes références à la structure globale d’une domination masculine. Le nombre de femmes maltraitées relève souvent d’estimation portant sur les seuls dépôts de plaintes, qui ne représentent qu’un très faible nombre identifié de cas. Même quand l’OMS commandite des enquêtes sociologiques poussées, les résultats varient de 15 à 70 % sur l’ensemble des femmes interrogées. De même, les profils des hommes violents n’examinent qu’en surface les immatures, les égocentriques ou les individus présentant de graves troubles de la personnalité [rapport du Dr Coutanceau – Ministère de la Cohésion sociale – 2006]. Il reste toutes les violences commises, aussi bien sur les enfants d’ailleurs, par tous ceux à qui on n’obéit pas. Dans ce cas, c’est la reproduction sociologique de la violence familiale, de son père sur sa mère, et contre soi-même, qui sert de référence. Le dépassement du clivage des classes violentes et non violentes est attesté par le rôle joué par la désinhibation alcoolique. Comme l’a relevé le psychiatre Donald Winnicott, la consommation d’alcool ou de stupéfiant permet au sujet de se constituer un faux-soi, une autre personnalité, dont l’objet est d’assouvir une pulsion vitale de violence, tout autant que de se constituer un argument justifiant son comportement.

Se trouve dans la division entre hommes et femmes un exemple paradigmatique de structuration du pouvoir de domination : violence physique et légitimation par des pratiques et des discours qui imposent les valeurs du dominant. Durant notre période contemporaine, les efforts pour réduire les violences faites aux femmes correspondent à l’infléchissement du texte du monde. Ce mouvement civilisationnel est en cours. Il est juridiquement intégré à la production d’un nouveau texte référentiel du monde social. Dans Le Livre noir de la condition des femmes, le raisonnement se fonde sur le non-respect des principes fondamentaux réservé aux hommes : la sécurité, l’intégrité, la liberté, la dignité, et l’égalité. La femme est désormais un sujet de droit en voie de reconnaissance à l’échelle planétaire. Cependant, l’énonciation juridique de cette reconnaissance est insuffisante, sous peine de produire l’effet inverse de ce qu’escompté : le droit qui ne s’applique pas ne protège pas les individus concernés, et pire, sa seule existence justifie de l’action sans rien changer à la situation qu’il était censé « normer ». Si la Suède, et beaucoup de nations nord-européennes, ont atteint un haut niveau d’intégration des nouvelles valeurs, que le droit, imposé par la violence, y est devenu une norme sociale limitant l’usage de l’autorité, c’est parce que fondamentalement l’action publique travaille l’ordre des discours sociaux dans tous les espaces publics d’éducation.

Cependant, l’action publique ou les coordinations sociales, si elles doivent toujours mieux accueillir, protéger, héberger, conseiller, doivent aussi savoir prendre en charge les hommes violents. Une telle prise en charge, peut se révéler très efficace comme le montre le traitement du problème dans des pays comme l’Espagne ou le Canada. Toutefois, il est très difficile de croire à une amélioration des dispositifs en France, pas seulement par manque de moyens. Le désinvestissement des institutions tend à nous laisser penser que les progressistes ne l’emportent pas dans ce pays, loin de là. Comment la société pourrait-elle utiliser des dispositifs d’aide, d’accueil et de soins qui permettent des thérapies individuelles et de couple, à une époque où le chef de l’État déclare l’inutilité professionnelle des études portant sur les sciences cognitives ?

Φ

Du droit

La manifestation et la reproduction des violences faites aux femmes ne pourront se limiter qu’à compter du moment où l’économie politique mondiale permettra d’intégrer leur statut humain. Tant que l’ensemble des discriminations faites à leur encontre ne sera pas réduit, puis anéanti, ne diminueront pas les violences, réelles et symboliques, dont elles souffrent. Une fois cette œuvre accomplie, il resterait à changer l’homme… à modifier son comportement, par l’intégration de valeurs renouvelées, à changer son éducation, à assimiler le partage quotidien des tâches, du travail, de la richesse, mais aussi, à accepter que le corps de la femme ne soit pas qu’un objet de désir, mais la forme symbolique désirante d’un sujet qui est son égal. De ce point de vue, si l’institutionnalisation des droits est une chose relativement aisée, la reconnaissance des femmes comme non exclusivement des objets de désir ou de dénégation est plus difficile. Sur les routes avoisinantes des milliers de femmes se prostituent. Sur internet, à portée d’un clic, des millions de photographies et de films pornographiques particulièrement violents et avilissants constituent l’imaginaire érotique masculin. La contradiction posée entre le sujet de droit féminin et l’objet d’exploitation pornocratique, pour reprendre la juste formule de Beatriz Preciado, agrandit l’écart entre le devoir-être du droit et les réalités sociales tendues par l’univers mental de la dominance masculine. Autrement dit, à cette domination que justifie l’exploitation légitime de l’économie politique, correspond une domination masculine que justifie l’éros légitime de l’hétéronormativité des mâles. Défaire l’homme de sa pulsion prédatrice, de cette justification zoologique de la possession des corps et des vies, est une œuvre en cours qui ne fait que débuter.

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