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Le Fantasme de l’extrême droite au pouvoir

Nouveaux mondesTribune d’Alexandre Dézé, parue dans Libération, 1er mai 2013.

«Violences extrémistes» ; «Réveil des groupuscules» ; «Situation potentiellement explosive» ; «Dédiabolisation du Front national» ; «Rapprochement UMP-FN» ; «Marine Le Pen présente au second tour de la présidentielle de 2017»… A lire les titres des médias au cours de ces dernières semaines, la France serait en proie à une menace politique des plus sérieuses : celle de l’extrême droite. Pour d’aucuns, il faudrait même s’attendre au pire : dans un entretien récemment accordé aux Inrockuptibles, le philosophe Bernard Stiegler affirmait ainsi que «si la gauche n’ouvre pas très vite une perspective nouvelle, l’extrême droite sera au pouvoir dans quatre ans». Si une telle prophétie ne peut manquer de laisser songeur, elle n’en illustre pas moins le registre fantasmatique avec lequel nombre d’observateurs ont pris désormais l’habitude de traiter l’extrême droite, projetant sur le phénomène une réalité pour le moins déformée.

Il convient de commencer par rappeler que les groupuscules d’extrême droite qui se sont illustrés en marge des manifestations d’opposition au «mariage pour tous» ne rassemblent en France que quelques milliers de membres, qui évoluent pour la plupart aux confins de la marginalité politique et que leur visibilité dépend pour partie de celle qu’on veut bien leur donner. Sans sous-estimer le caractère violent de leurs interventions, on peut se demander s’il était bien nécessaire d’accorder à ces groupes une telle couverture médiatique (unes de journaux, reportages, interviews d’experts, etc.) au risque de leur donner une importance qu’ils n’ont pas. De la même manière, comment ne pas s’étonner du registre employé par certains commentateurs qui, face à l’agitation de ces groupes, n’ont pas hésité à brandir la menace d’un «retour des années 30» ou d’un nouveau«6 février 1934». Ces réactions disproportionnées, faites de comparaisons aussi douteuses qu’inappropriées, n’auront pas manqué de satisfaire les agitateurs en question. Mais elles auront également contribué à gonfler le danger qu’ils représentent réellement.

C’est sur un même mode anxiogène qu’ont été évoqués les rapprochements entre l’UMP et le FN à l’occasion des mobilisations hostiles au «mariage pour tous». La présence de Gilbert Collard aux côtés d’élus de droite lors de la «manif pour tous» du 21 avril n’a pas manqué d’émouvoir, à gauche comme à droite, et a relancé la question des alliances entre les deux formations lors des élections municipales de 2014. Pourtant, ces rapprochements constituent tout sauf une nouveauté. Depuis les municipales de 1983, il y a toujours eu des ententes au niveau local entre droite et extrême droite. Celles-ci ont même pris une ampleur exceptionnelle à la fin des années 90. A la veille des élections régionales de 1998, Libération recensait ainsi plus d’une vingtaine de personnalités de droite favorables ou prêtes à des alliances avec le FN. Et à l’époque, cinq présidents de région UDF avaient été élus avec l’apport des voix frontistes. Il n’y a donc rien de bien nouveau dans ce jeu de relations, qui reste aussi condamnable hier qu’aujourd’hui, et qui procède bien plus de petits arrangements tactiques que d’une réelle collusion idéologique. Malgré tout, nombre d’observateurs semblent prendre plaisir à spéculer sur un rapprochement UMP-FN (qui, n’en doutons pas, prendra bien la forme d’alliances locales lors des prochaines élections), en jouant sur la peur d’une arrivée prochaine du FN au pouvoir, tout en faisant de ce rapprochement un indicateur supplémentaire de la «dédiabolisation» du parti.

Pourtant, cette dédiabolisation relève surtout aujourd’hui du mirage sondagier et médiatique. Depuis deux ans, une véritable fiction s’est ainsi construite autour d’un «FN banalisé», alors même que l’organisation, la stratégie, le programme, l’électorat ou encore la base militante du parti n’ont toujours pas changé. On présente certes la nouvelle présidente du parti comme une personne «normalisée» sous prétexte qu’elle est une femme, qu’elle serait plus moderne que son père ou qu’elle est invitée dans des émissions d’infotainment. Mais d’une part, le FN ne se réduit pas à sa présidente. D’autre part, il est utile de se souvenir que Marine Le Pen est actuellement visée par une demande de levée de son immunité parlementaire à la suite de ses propos comparant les prières de rue des musulmans à une«occupation». Son odieuse conférence de presse devant un camp de Roms installé à Wissous dans l’Essonne (le 25 avril) est également venue rappeler que la dédiabolisation ne constitue qu’un pan de la stratégie du parti, et que pour exister en politique, tout comme pour conforter le noyau dur de ses soutiens, le FN doit continuer d’entretenir ce qui fait sa singularité, c’est-à-dire sa radicalité. A Wissous, il s’agissait bien en l’occurrence de redonner corps au vieux slogan de la propagande frontiste : «immigration = insécurité».

Il reste que l’idée d’un «FN normalisé» s’est imposée aujourd’hui, alimentée notamment par un flux ininterrompu d’enquêtes d’opinion souvent favorables à Marine Le Pen. 51 % des personnes interrogées par l’Ifop en février la voyaient ainsi au second tour de l’élection présidentielle de 2017. 22 % voteraient pour elle si le premier tour de l’élection présidentielle de 2017 avait lieu demain, soit autant que pour François Hollande, selon une autre enquête réalisée par l’Ifop en avril. Mais au-delà de l’incapacité des instituts à mesurer avec précision le soutien de l’électorat au FN (car une partie des personnes interrogées n’osent toujours pas avouer ce soutien), il faut réaffirmer ici que ces questions irréelles produisent des résultats qui sont tout autant irréels. Car le premier tour de l’élection présidentielle n’aura pas lieu demain et il est fort à parier que de nombreux événements seront alors advenus. Dans une certaine mesure, ces résultats de sondages contribuent donc également à nourrir un peu plus le fantasme d’une extrême droite aux portes du pouvoir.

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