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Extrême droite : la part du national et celle du social

man ray

Man Ray, 1917.

Propos de Joël Gombin et Nicolas Lebourg recueillis par Pierre Chaillan, table ronde publiée dans L’Humanité, 13 mars 2015.

La version intégrale de ces entretiens croisés, avec également Valérie Igounet, est disponible sur le site de L’Humanité.

L’Humanité Comment l’extrême droite française, qui s’est reconstituée il y a quatre décennies sur des bases factieuses, traditionalistes et libérales, a-t-elle su à ce point détourner l’expression populaire de toute une partie du peuple 
de France ? Le Front national prétend aujourd’hui représenter la classe ouvrière à l’aide d’un discours social. Comment démasquer l’imposture de ce mouvement d’extrême droite ?

Nicolas Lebourg Quand le FN se constitue, il se présente comme la « droite nationale, sociale et populaire ». Il est vite marqué par les thèses néolibérales, et son programme de 1978 incorpore l’économie à une conception darwiniste sociale. Le tournant social se produit dans les années 1990, avec la disparition de l’ennemi soviétique, une sociologie électorale et militante marquée par une prolétarisation, et le besoin de théoriser son isolement par la revendication d’une originalité : « Ni droite ni gauche. » Son positionnement n’est pas une imposture : dès le XIXe siècle, l’extrême droite revendique le mot « socialisme », mais affirme que ce dernier consiste d’abord à unir la nation. Pour elle, les questions ethno-nationale et sociale sont les deux revers de la même pièce. La question identitaire est d’ailleurs forte en milieu ouvrier. Avant le 21 avril 2002, une enquête avait montré que, quelle soit leur préférence partisane, les ouvriers avaient en premières préoccupations l’immigration et l’insécurité.

Joël Gombin Attention à ne pas caricaturer ce qu’a été et ce qu’est le Front national. Incontestablement, le « compromis national » (c’est-à-dire la coalition des « nationaux » et des « nationalistes »), formé en 1972, ne repose pas sur une analyse en termes de classe. Pour autant, on ne peut considérer l’extrême droite contemporaine comme un avatar moderne de ce que René Rémond appelait la « droite légitimiste », c’est-à-dire contre-révolutionnaire. Elle propose, dans la lignée des théories élaborées à la fin du XIXe siècle, une solution à la question sociale qui passe par la mise en avant de la solidarité nationale comme solidarité première. La notion même de classe ouvrière est absente de cette idéologie ; elle est remplacée par un peuple délimité horizontalement (les nationaux contre les étrangers) et verticalement (le peuple contre les élites cosmopolites et corrompues).

Le peuple de France s’est constitué de l’apport des immigrations : hier, à l’image du résistant FTP-MOI Missak Manouchian – mort pour ses idéaux républicains et de justice sociale – , de ces étrangers qui ont écrit son histoire, et encore aujourd’hui, à l’image de ce jeune Albanais sans papiers nommé « premier apprenti de France ». En tournant le dos à cet héritage républicain, le FN n’est-il pas en train de défaire l’exception française issue de la Révolution et du Conseil national de la Résistance ?

Nicolas Lebourg La France a effectivement opté pour le droit du sol en 1889. Mais, à la classique définition de la nation de Renan en 1882 (un patrimoine que nous enrichissons et sur lequel nous faisons un plébiscite quotidien), déjà d’aucuns répondaient que, pour recevoir un héritage, il faut avoir des ancêtres communs. Avec l’historien Abderahmen Moumen, on a montré, à partir du camp de Rivesaltes (où sont passés les républicains espagnols, puis les juifs, gitans, harkis, immigrés clandestins), qu’il existe une rencontre entre une demande sociale soucieuse de canalisation économique, politique et biologique des groupes minoritaires, et une offre étatique de gestion technocratique des flux humains. La cohésion sociale réclame que les « indésirables » soient repoussés à la périphérie, mais aussi que leurs conditions de vie soient inférieures à celles des couches sociales certes les plus paupérisées mais nationales. L’unitarisme est le cœur de la culture française depuis plusieurs siècles et, pour parodier Renan, l’antiracisme et la laïcité sont des combats de tous les jours. Dire que le FN ne correspond pas aux valeurs républicaines est donc une chose, mais quand on cite celles-ci on s’arrête bien souvent soit au légalisme soit au verbalisme incantatoire. Il faut faire vivre la République comme référent éthique, ce que paraît avoir compris la ministre de l’Éducation nationale à la suite du 11 janvier, mais aussi comme ascenseur social méritocratique et solidaire, et là on ne voit guère de chemins ouverts.

Joël Gombin L’héritage est toujours complexe et sujet à interprétations. On ignore souvent que le droit du sol, appuyé sur la conception dite « ouverte » de la nationalité de Renan, repose sur la volonté de revanche en Alsace-Moselle et appuie donc la pulsion nationaliste… N’idéalisons pas le passé : on a connu des épisodes, parfois très violents, de conflits au sein de la classe ouvrière entre Français et étrangers, comme lors du massacre des ouvriers italiens d’Aigues-Mortes en 1893. Il n’en reste pas moins qu’en effet, la France a su bâtir un cadre institutionnel, juridique, économique et social qui a permis à notre pays de s’ajuster à sa vocation naturelle de pays traversé par les migrations. Aujourd’hui, la capacité de notre pays à assurer cette intégration semble parfois rencontrer ses limites. L’enjeu me semble alors plus d’inventer des modalités de conception de la nationalité adaptées à un monde de plus en plus mobile, que de vouloir se replier sur un droit du sang contraire à notre tradition et notre imaginaire nationaux.

Comment déjouer le piège de la régression humaine et sociale tendu par le néofascisme à tous ceux qui refusent l’ordre établi en rejetant les responsabilités de la crise sur les étrangers et en dédouanant le capitalisme ?

Joël Gombin Il faut d’abord souligner que le terme de néofascisme n’apporte rien à la compréhension du phénomène qu’est le FN. Par ailleurs, dire que le FN, comme d’autres partis comparables en Europe, dédouane le système financier n’est pas exact : la dénonciation de la finance cosmopolite, des banquiers, est souvent au cœur de ses discours. Mais, pour lui, la finance n’est au fond qu’un autre nom de ceux qui manipulent le monde à leur profit, désignés plus ou moins explicitement : « élites cosmopolites », « juifs », etc. La frontière est parfois fine entre ces visions complotistes du monde et une analyse systémique des effets de la financiarisation du monde, mais elle est éminemment nécessaire. Le plus efficace me semble encore de produire une analyse du monde et de son évolution adaptée à la réalité contemporaine telle qu’elle peut être vécue par le plus grand nombre, et de construire un programme, une vision du monde, un projet pour le monde d’aujourd’hui. Ni la simple nostalgie d’un mouvement ouvrier éclos dans des conditions historiques radicalement différentes, ni l’invocation sans contenu de la modernité ne sauraient y suffire.

Nicolas Lebourg Le FN n’est pas impérialiste, ne veut pas un d’État total, ni d’homme nouveau. Il ne correspond pas à la tradition fasciste, mais à celle du national-populisme. Quand celle-ci s’établit, vers 1887, on retrouve, autour du général Boulanger, des anciens de la Commune comme du royalisme, tant le national-populisme sait allier valeurs sociales de gauche et valeurs politiques de droite. Face à la postmodernité et la globalisation, Marine Le Pen sait offrir un discours unitariste et protecteur. Notre pays est marqué par une demande sociale autoritaire et une ethnicisation du social. Cela va avec un rejet fort de « l’assistanat », et souvent une équation « assistés = immigrés et Français d’origine arabo-musulmane ». Cela s’inscrit dans une droitisation qui est occidentale et que l’on peut faire remonter au premier choc pétrolier, en 1973. Il s’agit d’un démantèlement de l’État social et de l’humanisme égalitaire, lié à une ethnicisation des questions et représentations sociales, au profit d’un accroissement de l’État pénal. Le FN y répond par un programme cohérent mettant la souveraineté face à la globalisation. Ceux qui s’opposent à la lepénisation du politique doivent y répondre non par la morale, mais par la production d’offres politiques crédibles face à la globalisation.

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