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Front national ? « Hic Rhodus, hic salta »

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Représentation du colosse de Rhodes

Première parution : Nicolas Lebourg, « Le parti frontiste est handicapé par sa ligne économique », Le Monde, 10 janvier 2015, p. 13.

Le Front national vit une crise sans égale depuis la scission de 1998-1999. Justement, toute son activité depuis plusieurs années n’a eu d’autre but que de le ramener au niveau de l’avant-scission. Retour des militants, production d’élus locaux, couverture médiatique permanente présentant le parti en irrésistible ascension : le pari est réussi, le FN est à l’état de l’avant-scission. De la même manière qu’alors, les cadres en sont venus à penser qu’entre eux et le pouvoir il n’y a plus guère que… Jean-Marie Le Pen. En 1998, ce dernier avait réagi à la pression réclamant qu’il ne soit plus que le président d’honneur du parti en déclarant « ce qui me différencie de César, qu’approchait Brutus le couteau à la main et qui releva sa toge pour se couvrir la tête, c’est que, moi, je sors mon épée et je tue Brutus avant qu’il me tue ! ». Devenu finalement ce président d’honneur, il présente toujours le même caractère et pense toujours que la vie est un combat. Néanmoins, les convergences ne doivent pas cacher les divergences entre ces situations. Celles-ci soulignent l’aspect structurel de cette confrontation.

Les mégretistes reprochaient à Jean-Marie Le Pen de nuire à la conquête du pouvoir par ses dérapages, mais eux-mêmes prônaient une conception ethnique de la nationalité et entretenaient force équivoques avec le souvenir des régimes totalitaires. Le président du FN avait pu contre-attaquer médiatiquement en mettant en cause les « racialistes » et les « extrémistes » entourant Bruno Mégret. Dans sa présente interview à Rivarol, c’est lui qui se réfère à des conceptions ethniques. Il est en cela en décalage avec l’essentiel des positions officielles actuelles du parti – néanmoins emplies d’ambiguïté, le sénateur-maire frontiste Stéphane Ravier tenant par exemple lui-aussi des propos ethnicistes sans que cela ait nui à sa notabilisation, bien au contraire. En revanche, Jean-Marie Le Pen est ainsi en communion avec une importante part de la base, plus proche des conceptions défendues par un blog comme Fdesouche, qui agit tel un lobby pour maintenir la ligne ethno-culturelle dans le parti.

Ce point souligne l’ambiguïté stratégique à l’œuvre. Le FN cherche à recomposer les droites en en étant l’axe central. Les enquêtes d’opinion démontrent que l’électorat UMP est désormais proche du FN sur les questions de l’immigration, de la nationalité et de la sécurité. Le Rubicon n’est plus tant sur les valeurs, mais sur la question de la sortie de l’euro, qui paraît fantasque et dangereuse à l’électorat de droite. Une ligne plus libérale que celle de Florian Philippot est défendue par des personnalités comme la député Marion Maréchal-Le Pen ou le maire Robert Ménard. On constate d’emblée que ceux-ci, au contraire de Florian Philippot, ont un mandat personnel, signe que leur ligne a été validée par l’électorat. Aux récentes élections départementales, le transfert des votes au second tour de l’UMP vers le FN a été en-deça des espoirs du parti d’extrême droite (soit environ 40%).

C’est-à-dire que la ligne économique du FN est aujourd’hui un obstacle à sa propre stratégie. Les résultats électoraux montrent que la ligne portée par Marion Maréchal-Le Pen eût sans doute été plus performante. Or, le congrès de 2014 avait vu celle-ci recevoir le plus grand nombre de mandats des militants, Florian Philippot n’arrivant que quatrième. C’est pourtant lui dont Marine Le Pen a consolidé la position après le congrès et dont elle a repris la ligne…

Dire que les provocations de Jean-Marie Le Pen constituent une gêne à la progression du FN est exact. Mais, de la part des cadres frontistes, dire cela permet de dissimuler ce constat : en l’état, ce qui a handicapé le parti est la ligne choisie par Marine Le Pen, et cela est dû à un manque d’écoute de sa base qui avait clairement exprimé ses penchants droitiers au récent congrès.

L’écosystème frontiste est également en question. En s’exprimant dans Rivarol, en y faisant référence à des doctrinaires ethnicistes, en lavant le maréchal Pétain de ses crimes, Jean-Marie Le Pen exprime une idée constante chez lui : l’extrême droite est un champ politique, où les populistes côtoient les radicaux. Or, depuis 2011, Marine Le Pen n’a cessé de vouloir démarquer son parti des personnalités et groupuscules de l’extrême droite radicale. Dans sa conception, l’union de tendances se fait dans le Rassemblement Bleu Marine et avec le respect d’un code de bonne conduite langagière, tandis que le FN est une écurie présidentielle entièrement axé sur son programme et sa personne. Au vu des poids sociologiques respectifs de l’extrême droite radicale d’une part et de la droite radicalisée d’autre part, c’est ici la stratégie de Marine Le Pen qui est factuellement la plus efficiente.

Le FN a un problème qui va bien au-delà des querelles familiales. La présidente et le président d’honneur proposent des voies divergentes et, lorsqu’on les regarde avec neutralité, il est patent que chacun d’entre elles porte une part de la stratégie gagnante ­ la synthèse étant assurée par la petite-fille et nièce.

Dans un parti qui ne serait pas d’extrême droite, les choses pourraient se régler avec le degré de violence normal de la vie politique. Mais, il fait partie de la particularité même de l’extrême droite que ses partis ne disposent pas d’un fonctionnement démocratique. Père et fille ont tous deux exclu et liquidé les militants en travers de leur route, et savent donc que le respect des statuts est une question esthétique non conforme au fonctionnement empirique. Le fait que divers cadres aient conjointement des propos très forts contre le président d’honneur montrent qu’ils savent que pour tuer « César » il faut agir en groupe.

Au congrès de 2007, dans la perspective de la succession, Carl Lang avait glissé à Bruno Gollnisch à propos des Le Pen « ils vont s’essuyer les semelles sur toi, et après ils te finiront à coups de talons ». Face à la virulence de Jean-Marie Le Pen, sa fille n’a guère d’autre choix que de tenter d’appliquer cette manœuvre à celui qui, outre son père, est aussi le président de la Cotelec, structure de financement du parti… Tuer « Le Pen » est aussi un risque personnel que Marine Le Pen mésestime peut-être : c’est rendre possible de disjoindre ce patronyme de la légitimité à mener le FN. Dans une vie politique accélérée par le quinquennat, c’est là placer son propre pouvoir bien proche de la roche tarpéienne. L’extrême droite radicale adore citer une locution latine : « hic Rhodus, hic salta », pour signifier que là où il est dangereux d’agir, il faut le faire. C’est là la situation où est le FN.

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