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Antisémitisme : ceci n’est pas un documentaire

Source ‘: oeuvre de Banksy.

Après une polémique, Arte a finalement diffusé un film intitulé « les Nouveaux visages de l’antisémitisme » ce mercredi 21 juin. Télérama propose cet objet en replay sur son site internet. Le jour de sa diffusion, le même journal a demandé l’avis de trois historiens : Johan Chapoutot, Samuel Ghiles-Meilhac, et Nicolas Lebourg. Vous pouvez retrouver la réaction de celui-ci ci-dessous  (les hyperliens ont été ajoutés par nos soins), et nous vous conseillons la lecture complémentaire des deux premiers et signalons enfin ce beau commentaire d’Henry Rousso : « Il fallait diffuser ce film, degré zéro du documentaire historique » :

« Dans ce film qu’on ne saurait qualifier de documentaire, le spectateur de vidéos conspirationnistes retrouvera avec plaisir des infographies où une image de la Terre se couvre des noms des entreprises, organisations, personnes soutiens du mouvement BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions) : la pieuvre transnationale anti-israélienne est partout, brasse des colossaux flux d’argent, oriente les médias et la politique… A propos d’une caricature d’Emmanuel Macron on s’inquiétait il y a peu des usages des représentations antisémites. On voit ici comment le conspirationnisme épouse la société de l’image, au bénéfice de segments idéologiques autres que l’antisémitisme. Deux procédés typiques de la pensée conspirationniste sont en permanence utilisés : l’amalgame et la confusion entre la partie et le tout.

L’antisémitisme, l’antijudaïsme et la critique de la politique israélienne sont traités comme un seul objet, si bien que le christianisme, l’islam et la civilisation européenne sont représentés comme fondamentalement antijuifs. Le nazisme est réduit à l’Extermination, l’islamisme aux massacres antijuifs, et le tout mixé. Le procédé permet d’effacer le temps. Quand une brochure allemande invente le terme « antisémitisme » en 1879, c’était pourtant bien pour ouvrir une nouvelle ère. Ici, nous passons du président palestinien à un dignitaire nazi, traversons la Seconde guerre mondiale uniquement à travers le personnage du Grand Mufti, les 900 000 hommes de la Waffen SS sont réduits aux volontaires musulmans bosniaques, et, après avoir ainsi réduit le nazisme au Grand Mufti, c’est l’Organisation de Libération de la Palestine qui est réduite à son cas… de là on passe à Arafat, décrit sans évolution, et à l’argent que l’Europe dépense pour les Palestiniens. Un argent dilapidé car les territoires palestiniens bénéficieraient d’un développement économique et technologique permis par Israël mais hélas détruit par la corruption : on est là dans une représentation coloniale typique en même temps que dans ce processus de confusion entre parties et totalité des phénomènes.

En fait, si l’Europe aide les Palestiniens ce serait une poursuite de son antisémitisme, les militants BDS seraient négationnistes et antisémites. Que la critique d’Israël serve de masque à l’antisémitisme nombre de fois est une évidence, ramener toute critique de son gouvernement à cela est encore confondre la part et le tout.

Enfin, conformément à la vulgate islamophobe ce sont les gauches et les populations d’origine immigrée qui seraient responsables. Le spectateur entendra « Laurent », un monsieur passé voir Nuit Debout, expliquer que la critique du capitalisme ne saurait recouvrir que celle du banquier juif… En France, il était revenu au néofasciste François Duprat de convertir son camp à l’antisionisme en l’amalgamant à l’antisémitisme et au négationnisme, pour assurer qu’un complot sioniste était à l’œuvre derrière la globalisation. Le spectateur n’en entendra pas parler, car l’extrême droite ne sert ici que de référentiel pour l’Extermination. Résultat, il ne saura pas non plus comment les enquêtes d’opinion démontrent que l’antisémitisme et l’hostilité à Israël relèvent aujourd’hui encore d’abord de ce segment de façon massive. Si les stéréotypes antisémites sont plus forts dans la population d’origine immigrée, les agressions antisémites ne relèvent pas d’abord de jeunes afro-maghrébins antisionistes – selon les données policières, que l’on ne saurait mettre en cause autrement qu’en pensant qu’il s’agit là encore d’un complot… Comme le film n’utilise pas ces données, il fait un patchwork en allant du Gang des barbares au massacre du Bataclan.

Finalement, ce film ne lève aucun « tabou » comme il l’affirme : les thèses présentées ici sont diffusées en France depuis 1999. Il ne repose sur aucune donnée historique ou sociologique. Alors que la question de l’agitation et de la normalisation sociale de l’antisémitisme est un réel problème, il participe de l’entretien d’un esprit de guerre civile, activité à laquelle s’adonnent nombre de producteurs culturels. Le hasard veut qu’il soit diffusé juste après que Le Monde a choisi de publier une pétition en défense de Houria Bouteldja, leader du Parti des Indigènes de la République qui représente la réification groupusculaire de nombre des fantasmes des documentaristes. Comme si, par incapacité à comprendre les crises actuelles, un pan entier des producteurs de biens culturels n’était plus capable que de s’engouffrer dans les querelles identitaires. »

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