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Nouvelles frontières de la prostitution dans l’Europe libérale : le cas catalan

Par Dominique Sistach

La frontière franco-espagnole, coupant les deux Catalognes, disparaissait entre 1992 et 2010. Des accords européens instituant l’espace Schengen jusqu’à l’application définitive des conventions de l’Union européenne, en début d’année 2010, l’espace frontalier catalan connaissait des changements économiques et sociaux d’envergure. Ces mutations structurelles du marché modifiaient les comportements habituels de la clientèle transfrontalière du tabac et de l’alcool et permettaient l’introduction de commerces beaucoup plus licencieux :la prostitution et le trafic de stupéfiants. À partir de 2002, le gouvernement catalan libéralisait l’exploitation de la prostitution en instituant ce commerce et en soumettant l’ouverture de lieux d’exploitation à autorisation administrative. À la différence de ce que connaissaient les politiques du nord de l’Europe, néerlandaise ou allemande notamment, l’autorité politique catalane permettait l’exploitation hôtelière et festive

, sans faire pour autant que les exploitants traditionnels puissent retirer directement les fruits de ce commerce. Le principe était de ne pas transformer les commerçants en proxénètes, et de garantir ainsi un minimum l’autonomie économique des travailleuses du sexe. La législation sur les stupéfiants n’était pas modifiée, interdisant le trafic, limitant la consommation. Cependant, les pratiques institutionnelles étaient pourtant orientées différemment, depuis que les autorités de prévention et de répression tendaient à contrôler l’économie de ces transactions, en les renvoyant de l’espace public vers des espaces privés institués, l’espace des « clubs » s’affiliant curieusement aux salles de « shoot ».

L’ouverture massive des « puticlubs », notamment à la proximité de la Junquera, à peine à une dizaine de kilomètres de la frontière, attirait une nouvelle clientèle, en instituant un tourisme sexuel de masse, notamment en provenance du grand sud français, mais aussi en saison, en provenance de toute l’Union européenne. À l’insu de tous, l’Alt Empordà devint un des espaces prostitutionnels les plus importants d’Europe. Pourtant, tant du côté français que du côté espagnol de la Catalogne, les prises de conscience étaient plus que limitées. Pour l’essentiel, les représentations se matérialisaient dans l’espace discursif et tenaient La Junquera à distance des réalités sociales communes du travail et de la famille. Probablement aussi, les recherches et leurs divulgations ne révélaient que très peu sur la clientèle prostitutionnelle. Les représentations communes des clients (les routiers et les pervers) apparaissaient comme des illusions permettant de déresponsabiliser les exploitants et les consommateurs. Il se pose alors la question de savoir qui sont les clients de cette prostitution massive ? Également, quelles sont les modifi cations structurelles de l’espace d’échange ? Enfin, quelles sont les implications sociologiques dans cet espace transfrontalier dont peu veulent parler ? Notre propos porte sur la description du phénomène de consommation des prostituées, de l’économie politique qui le permet, et de la sociologie des normes que cela implique pour les clients et pour l’ordre social dans son ensemble.

La dérégulation des États, voulue pour laisser cours aux fl ux de personnes, de biens et d’échanges, abandonne les lieux à toutes les formes légales et illégales de commerce. L’État à distance («enable state») s’institue négativement par son recul, avouant ainsi sans peine aux observateurs que le développement passe désormais par sa disparition. Cette postmodernité étatique laisse à nu l’espace des subjectivités, où la fonction de la domination consiste à ne reconnaître que la jouissance masculine et à effacer les liens produits par cette domination de la jouissance, en laissant les déclassés et les travailleuses du sexe à leurs destins invisibles. La postmodernité étant par essence un temps vécu comme inachevé, il n’est que le temps de ces « autres », femmes et étrangères exploitées. L’homme consommateur vit libre dans l’espace vide de la souveraineté, à la seule condition de respecter les lois en vigueur, soit de ne pas troubler l’ordre public : la subjectivité du dominant appartient « forcément » à l’ordre de la civilisation ; l’efficacité du dispositif procède par l’absence de réflexivité du sujet dominant, qui, en rupture avec les habitus de domination du XIXe siècle, ne se perçoit jamais comme tel. La normalisation de la déviance n’est pas qu’accoutumance ou habituation sociale, elle est avant toute acceptation organisationnelle des acteurs, une institution juridique soumise à la loi du consentement commun. « C’est pourquoi l’explication de la déviance doit faire appelautant aux origines et aux changements des règles qu’aux comportements que les règles interdisent ». (Cohen A.K., La Déviance, (1966), Duculot, 1971)

Façonnés en Roussillon par l’échange d’informations sublimées et étouffées, aiguillés par la nouvelle discursivité du web, sur l’existence de « l’espace catalan », sur ses pratiques, sur ses tarifs, instrumentalisés et dressés par l’intégration des postures et des normes de la pornographie, les clients ressemblent étrangement à une colonie de fourmis attirée par un instinct et des codes mystérieux. En approfondissant l’investigation, on révèle une sorte de monde en ruine, un monde social abîmé et sorti de son temps, qui ne peut être décrit que comme un temps présent déconstruit. La Junquera est le coeur d’un espace de capture dont l’apparente normalité consumériste cache assez mal la force d’attraction de ce que l’on peut dénommer primitivement comme une économie politique libidinale. Il existe une production économique du désir et du plaisir, qui les concrétise, les répète et les annule progressivement, pour les faire recommencer jusqu’à l’épuisement du sujet. Parallèlement, il y a une infinité de relations sociales qui dépassent l’unique objet du désir ou du plaisir. Il n’est pas surprenant alors de découvrir que la première sociologie de la clientèle des prostituées est intrinsèquement une sociologie économique. Il existe bien une prédétermination des informations et des habitus qui soumis à la loi des flux deviennent autant de potentialités exprimées par les acteurs. Les consommateurs traditionnels du sexe et de la drogue, correspondant aux lois du vieux monde dissout dans la postmodernité, se mélangent aux nouveaux, à la masse des consommateurs dépersonnalisés par les réseaux d’informations et de normes, initiant les chalands ordinaires à une consommation sexuelle banalisée.

La « fête » devient le pôle d’attraction permettant de constituer de nouvelles socialités, de vivre des instants qui soudent, qui unissent et qui soulagent. Les nouvelles clientèles apparaissent comme des groupes constitués par l’offre et non par la demande : ce ne sont pas des clientèles conduites par des besoins (sexuels et/ou affectifs) mais des groupes institués de clientèles façonnées par les normes du marketing de la compulsion. Les « solitaires », les « nostalgiques », les consommateurs de « déviances », les sadiens qui prennent du plaisir par la vénalité de la relation, viennent ainsi se mêler à la masse de ceux qui se présentent comme « normaux » et qui ritualisent la fête par l’usage de stupéfiants et la consommation de « filles ».

L’espace de la prostitution de masse est constitué par la force attractive de cette mystérieuse « fête »,qui performe la dialectique de rupture et de perpétuation du lien social. Elle façonne des liens nouveaux et transgresse des liens plus convenus. La fête et le festif montrent bien le temps de l’ambivalence et de l’hésitation propre à cette époque. La fête ne s’oppose plus au quotidien, elle se multiplie et se perpétue en continuité, pour constituer une sorte d’éternel présent. Durant la fête, « cette troublante incapacité à localiser les frontières de notre corps nous conduirait à une confusion entre ces paramètres corporels et les espaces représentés, nous poussant à abandonner notre identité propre pour nous fondre dans un espace environnant volontairement flou en jouant d’identités différenciées » (Crozat D., Fournier S., « De la fête aux loisirs : évènement, marchandisation et invention des lieux, » Annales de Géographie, n°643, 2005, p.310).

La petite ville de La Junquera accueille des individus pluriels et ambivalents, qui, en équilibre sur ces nouvelles frontières peuvent osciller entre l’unité de comportement à être soi-même, comme les autres attendent qu’ils se conduisent, chez eux, et « l’éclatement » des postures à être quelqu’un d’autre comme l’espace de tous les possibles le permet ici. L’enjeu sociologique n’est plus économique, l’enjeu est celui des normes, de la production de la valeur, de la production d’un soi multiple, de l’institutionnalisation et de la socialisation de la déviance par des « espaces » sans frontières communes.

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