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Face au Front National, la droite fait fausse route

Propos de Joseph Beauregard et Nicolas Lebourg recueillis par Sylvie Coma

Charlie Hebdo : Nicolas Sarkozy fait campagne sur la Nation, les racines catholiques de la France, le terroir…, l’immigration. Autant de thèmes qui sont le fond de commerce de l’extrême droite, mais ne semblent pas lui réussir…

Nicolas Lebourg : Sarkozy et ses conseillers ont mal analysé le transfert du vote FN, en 2007. Ils n’ont pas compris que les électeurs frontistes réclamaient une hiérarchie sociale légitime. Certes, « Travailler plus pour gagner plus », c'était dire « il n'y aura pas d'obscènes gains au-dessus, ni des fainéants jouissant d'allocations que vous payez avec vos impôts, en deça ». Mais les électeurs frontistes n'y ont pas trouvé leur compte.

Du coup, aujourd’hui, Marine Le Pen s’empare de la thématique de la justice sociale à travers le thème discriminatoire de la « préférence nationale ». Conclusion, la branche de la droite qui croyait récupérer l’électorat frontiste sur les thèmes populistes, altérophobes, n’a fait que justifier les marqueurs culturels FN, sans parvenir à dissimuler son échec.

Joseph Beauregard : Cela illustre exactement la stratégie inventée par François Duprat, il y a trente ans, quand il a créé le slogan « un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés en trop ». Il expliquait que sur ce thème social – et non raciste -, l’extrême droite capterait des voix qu’immanquablement la droite chercherait à récupérer. Et que, par là-même, l’extrême droite, fustigée à l’époque comme vichyste et créditée de seulement 1% des voix, redeviendrait légitime. Il avait une formule que Jean-Marie Le Pen lui a reprise en la rendant célèbre : « l’électeur préfère toujours l’original à la copie ».

Charlie Hebdo : Comment l’UMP, depuis l’arrivée de Sarkozy au pouvoir, est-elle tombée à deux pieds dans ce piège tendu par le FN ?

Nicolas Lebourg : L’UMP n’a pas admis que, pour tuer à son profit le national-populisme, il ne fallait pas seulement « l’identité nationale » mais aussi le social. Ce fut le Fouquet’s comme symbole plutôt que Valmy. Résultat, c’est le FN qui parle de la République et de la protection des classes paupérisées. La « prolophobie » dont parle Patrick Buisson est d’abord la sienne : les classes populaires ne se résument pas au racisme, elles ont une exigence de hiérarchie sociale légitime. Par ailleurs, les thèmes de diversion, comme celui de l’islam, ne font qu’avaliser un avant-gardisme de l’extrême droite.

Joseph Beauregard : C’est l’exacte poursuite de l’erreur stratégique de la droite sur l’immigration. Quand en 1991, Giscard parle d’ « invasion » et Chirac du « bruit et de l’odeur », que des députés et des sénateurs de droite réclament toute l’année une alliance avec le FN et que certains prônent d’instaurer la « préférence nationale » sur certains secteurs…, les sondages montrent une explosion de la crédibilité prêtée à Jean-Marie Le Pen.

Charlie Hebdo : Pourquoi, historiquement, le thème de l’immigration est-il devenu cette martingale que s’arrachent aujourd’hui la droite et l’extrême droite ?

Nicolas Lebourg : Dans l’entre-deux-guerres, la France était le premier pays d’immigration au monde. Puis vint la Crise. Les prolétaires réagirent contre les immigrés représentant une concurrence sur le marché du travail. Et dans les élites, ont commencé à se diffuser des discours sur leur inassimilabilité et le risque de chaos social qu’ils induisaient. Jusqu’à ce qu’en 1938, un décret permette l’internement des « indésirables étrangers » en « camps de concentration »… C’est sur cette base juridique qu’à partir de 1939, pour les réfugiés espagnols (avez vous remarqué qu’on parle des « clandestins » pour les Libyens, les Irakiens, les Afghans, et non de « réfugiés » ?), puis ensuite pour les Européens juifs, on a fait fonctionner les camps.

Joseph Beauregard : À la suite de la guerre d’Algérie, l’extrême droite a tenté de se reconstruire sur des discours racistes. Mais ça a été un échec total car le souvenir de l’Extermination rendait ce discours inaudible. L’attaque s’est alors axée sur l’angle social. Et, là, à chaque fois, l’extrême droite a pu progresser : au début des années 1990, quand Giscard d’Estaing parle d’ « invasion », Mégret lui répond que c’est en fait une « colonisation »… Dans les années 2000, on a même vu se répandre massivement une resucée du fantasme du complot juif international avec le thème d’Eurabia qui affirmait l’existence d’un vaste complot visant à arabiser l’Europe.

Charlie Hebdo : Comment se fait-il que ce soit aujourd’hui le thème de la laïcité qui menace la cohésion interne de la droite républicaine ?

Nicolas Lebourg : La laïcité est aujourd’hui une valeur partagée en France. Il n’y a donc aucun objet de débat en-soi. Mais cela me fait songer au propos de Jean-Gilles Malliarakis, un cadre de l’extrême droite, disant, il y a 20 ans, qu’il fallait donner aux gens de gauche des arguments de gauche contre l’immigration. On a vu ça avec Riposte laïque, passé de la gauche à l’extrême droite. Eh bien, cela se diffuse désormais dans les droites. Or, celles-ci n’ont plus de logiciel idéologique. Elles ont commencé par abandonner le gaullisme pour le libéralisme. Puis, elles ont abandonné le libéralisme stricto sensu. Et ce vide idéologique les a ouvertes aux quatre vents. Ce n’est pas un hasard si ce sont d’abord les derniers tenants de l’héritage gaulliste, comme Alain Juppé, qui défendent aujourd’hui l’honneur de la droite…

Joseph Beauregard : La religion est un objet manipulable par l’extrême droite contre le centre. Dans les années 1970, quand le FN se met à attaquer l’IVG, c’est sur la base d’une motion proposée par Duprat, qui était athée et se fichait pas mal de la question. Mais qui avait compris que, d’une part, le FN pouvait arracher à la droite des militants et des électeurs sensibles à ce thème et que, d’autre part, il ne fallait surtout pas se positionner sur le fond spirituel, de par la laïcité de la société française. Quand on viole le contrat républicain – dont la laïcité fait partie -, pourquoi s’étonner que cela profite aux anti-républicains ?

Charlie Hebdo : Finalement qui va remporter la mise ?

Nicolas Lebourg : Le FN dit souhaiter un second tour Le Pen-DSK parce que ce serait le nationalisme contre le mondialisme. C’est surtout parce que si la droite est éliminée du second tour, l’électorat de gauche sera surmobilisé. Il battra Le Pen et gagnera les législatives. Et c’est précisément sur cet échec que le FN peut espérer faire exploser l’UMP et obtenir une recomposition des droites.

Joseph Beauregard : Nicolas Sarkozy avait dit être le DRH de la gauche. Au vu des élections, on peut dire qu’il a surtout été le directeur des relations publiques des extrémistes de droite et des socialistes. Sa stratégie aboutit à légitimer le transfert des voix UMP au FN et à mobiliser les électorats de gauche face à cela…

Première parution : « Sarkozy : suicide mode d’emploi », Charlie Hebdo, 6 avril 2011.

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