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Le Vote Marine Le Pen et la Périphérie. Une étude de cas : la Basse-Normandie

Par Cyril Crespin

Le 22 avril 2012, Marine Le Pen rassemblait sur son nom près de 17.9% des suffrages exprimés. Mais bien plus que ce score, la surprise réside surtout dans le nombre de voix recueilli par la nouvelle patronne du Front national. En effet, elle totalise 6 421 802 voix contre 4 804 713 pour son père lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Le différentiel est donc de plus de 1,6 millions de voix. A cela, si on raisonne en termes de champ de l'extrême droite, il faut ajouter le nombre de voix obtenu par Bruno Mégret, soit 667 026 ; la progression de Marine Le Pen est donc de 950 063 voix soit près de 17.4%. Or, c’est précisément cette augmentation substantielle des suffrages obtenus par Marine Le Pen qui mérite une analyse approfondie. En Basse-Normandie, Marine Le Pen recueille 150 810 voix au soir du premier tour.

Elle obtient donc 28 114 voix de plus que les deux candidats d’extrême-droite soit près de 22.9% d’électeurs en plus. Il s’agit d’un chiffre nettement supérieur à la situation sur l’ensemble du pays. Cette augmentation est plus marquée dans le département du Calvados et de la Manche que dans le département de l’Orne. Cela signifie d’emblée que la candidate progresse davantage dans des zones qui, jusqu’au 22 avril 2012, étaient plus réfractaires au vote national-populiste. Elle obtient certes un meilleur score dans l’Orne, avec près de 20% des suffrages exprimés contre 16.2% et 16.6% dans les départements du Calvados et de la Manche. Mais si le raisonnement porte sur la progression de la candidate frontiste la lecture des résultats est tout autre.

Département

Nombre de voix obtenu par Marine Le Pen (2012)

Nombre de voix obtenu par Jean-Marie Le Pen (2002)

Nombre de voix obtenu par Bruno Mégret (2002)

Différence

Calvados

65 126

46 258

6497

+12 371

Manche

50 927

34 069

4567

+12 291

Orne

34 757

28 076

3229

+3 452

Cette progression du FN est visible dans quasiment tous les cantons de la Basse-Normandie. En retenant comme critère le nombre de voix obtenu par Marine Le Pen et par les candidats d’extrême-droite lors de l’élection présidentielle de 2002, on constate que la fille de Jean-Marie Le Pen ne régresse que dans 7 cantons soit 5.1% de l’ensemble des cantons bas-normand. C’est le cas par exemple dans le canton de Trouville-sur-Mer où elle perd 181 voix1. Mais cette progression de la candidate frontiste n’est pas linéaire en Basse-Normandie. Dans 60 cantons la candidate du FN réussit à augmenter de plus de 25% le nombre d’électeurs ayant voté pour son parti par rapport au 21 avril 2002. A l’inverse dans 14 cantons sa progression en terme de suffrages est moins nette2. Le premier chiffre mis en avant témoigne tout de même de la force du score de Marine le Pen dans cette région. On retrouve dans cette géographie électorale les zones de force traditionnelle du lepénisme à savoir un arc allant du Nord du département du Calvados jusqu’au Sud-Est du département de l’Orne. Mais également un espace à l’Ouest du département du Calvados. Enfin, émergent des cantons à l’Ouest du département de la Manche ; et, enfin, un espace proche de l’agglomération cherbourgeoise incluant les cantons de Saint-Pierre-Eglise, de Quettehou et de Sainte-Mère-Eglise. Mais la force de Marine Le Pen réside surtout dans sa capacité à agglomérer autour d’elle de nouveaux électeurs traduisant alors une percée dans des cantons périphériques des zones urbaines et dans des cantons ruraux.

Ainsi, la cartographie de la progression du FN fait apparaitre un arc de cercle autour de l’agglomération caennaise allant, à l’Est, du canton de Troarn3 pour se prolonger, à l’Ouest, vers Tilly-sur-Seulles4. Ce phénomène se reproduit également autour de l’agglomération cherbourgeoise. En effet, la candidate FN réussit une percée aussi spectaculaire qu’inattendue dans les cantons d’Equeurdreville-Hainneville5 et de Tourlaville6. Ancrés à gauche7, ils étaient jusqu’à 2012 des terres de mission pour le FN. Enfin, dans les trois cantons d’Alençon la candidate du FN parvient une progression spectaculaire en y obtenant 45% d’électeurs de plus que Bruno Mégret et Jean-Marie Le Pen au soir du 21 avril 2002.

Ces cantons présentent un dénominateur commun : l’urbanité. Ils sont situés à la périphérie d’une agglomération. Par ailleurs, ce qui marque fortement c’est le poids des ouvriers dans ces cantons. Par exemple dans le canton d’Equeurdreville le pourcentage des ouvriers dans la population active est de 22.2%. Ce taux est de 33.7% dans le canton d’Equeurdreville et de 35.4% dans le canton de Troarn. Enfin, ce sont des cantons où la population est en forte augmentation. De 1990 à 1999 la population dans le Calvados augmente de 4.8% mais dans le canton de Troarn cette augmentation est de 6.7%. Ce phénomène est encore plus marqué dans les cantons de Dozulé8 et de Tilly-sur-Seulles9. Lors de la décennie suivante si la population calvadosienne est en progression de 4%, celui-ci est 9.7% dans le canton de Troarn. Ces cantons ont donc connu une forte augmentation de leur population due notamment à l’installation de nouveaux ménages quittant la ville de Caen.

Mais sa progression est également perceptible dans des cantons ruraux traditionnellement favorables à la droite notabiliaire. C’est le cas par exemple dans le Sud du département de la Manche. Le Mortainais est une région fortement marquée par la prédominance de la droite10. A titre d’exemple, les deux principaux candidats de droite cumulent dans la circonscription d’Avranches-Mortain, lors du premier tour des élections législatives de 2007, 65.1% des suffrages exprimés11. Le FN avait, jusqu’au 22 avril, de multiples difficultés à s’y implanter réellement. Marine Le Pen est parvenue à surmonter ce handicap. A Isigny-le-Buat elle obtient près de 47% de voix de plus que les deux candidats d’extrême-droite lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Ce phénomène est visible dans dix12 cantons sur 16 que composent cette circonscription. Sociologiquement cet espace est notamment marqué par le poids de l’agriculture. Ainsi, dans le canton d’Isigny-le-Buat on dénombre, selon l’INSEE, 17.1% d’agriculteurs exploitants dans la population active, soit près de 9 points de plus que la moyenne du département de la Manche13. Cette caractéristique est visible dans les cantons de Juvigny-le-Tertre14, de Saint-Pois15 ou de Sartilly16. De même, dans le Coutançais ce phénomène est perceptible. Or, ces deux zones rurales sont traditionnellement des terres favorables à la droite et dans lesquelles le FN connait des difficultés électorales. Dans le canton de Coutances Jean-Marie Le Pen recueille, le 21 avril 2002, un score de 10.47% des SE soit 2.84 points de moins que sur l’ensemble du département. A l’inverse François Bayrou voit son score le 21 avril 2002 majoré de 2.64 points17. Il y aurait donc en Basse-Normandie une double progression dans les périphéries des agglomérations et dans les campagnes. Émergent alors « des marinistes des villes » et « des marinistes des champs ».

Cette dichotomie traduit surtout le vote d’électeurs ayant le sentiment d’être délaissés, déconsidérés voire proches du déclassement social. Ce phénomène est mis en avant par divers spécialistes. Laurent Bouvet et Stéphane Rozès mettent en relief, afin d’expliquer cette percée, des explications de types économiques et sociales ; mais également des explications culturelles liées à l’interprétation des conséquences de l’immigration18. L’inquiétude serait donc l’un des dénominateurs communs de cet électorat mariniste. C’est également l’une des hypothèses d’Alain Mergier19. En effet, cet électorat, bien que hétéroclite, présente un trait commun : l’inquiétude, qui parfois se mue en désespoir ou en colère. Certes, cette inquiétude ne repose pas sur les mêmes causes, mais elle constitue un puissant levier poussant vers le vote Marine Le Pen. Dans les cantons ruraux, c’est l’inquiétude face à un certain abandon et un certain désinvestissement de l’État qui sont à prendre en considération. Nous le percevons par exemple dans les cantons du Sud de la Manche. Dans les périphéries urbaines, la désindustrialisation associée parfois à des sentiments de frustration conduisent à ce vote. Parallèlement la gauche ne suscite pas un enthousiasme grandissant. Le vote ouvrier ne se reportant pas alors sur les candidats de gauche. C’est le cas par exemple à Equeurdreville. Le vote ouvrier pour le Front national bien qu’ancien dans certaines régions20 prend une nouvelle dimension en Basse-Normandie.

Φ

Cette percée spectaculaire du FN traduit la dynamique de ce parti, mais démontre aussi l’hétérogénéité de son électorat. Sociologiquement, on retrouve le monde de la boutique, celui du commerce ainsi que des ouvriers et des employés. C’était déjà le cas les décennies précédentes. Mais sont venus se greffer un nouvel électorat. Ce sont des jeunes électeurs, des femmes et des personnes issues d’une classe moyenne. Cet agglomérat complexe se retrouve en Basse-Normandie. La pénétration du « marinisme » s’est fait lors du premier tour de l’élection présidentielle à la ville comme à la campagne. Les Bas-normands ont exprimé autre chose qu’une simple colère. Le ressort profond est un sentiment d’insécurité sociale, économique voire culturel. Cela traduit la force de Marine le Pen qui est parvenue à s’implanter dans des espaces pourtant hétérogènes. Néanmoins, ces espaces présentent un point commun celui d’avoir connu, ces derniers années, de profonds bouleversements structurels qui ont déstabilisé et ont conduit parfois au vote en faveur de Marine Le Pen.

Notes

1 Elle obtient 2054 voix alors que son père et Bruno Mégret atteignaient 2235 suffrages.

2 En effet, dans ces cantons son score oscille entre +9% et -2%.

3 Elle recueille 2229 voix contre 1829 pour les deux candidats d’extrême-droite en 2002 soit 800 électeurs de plus.

4 Elle recueille 1660 voix contre 1342 pour les deux candidats d’extrême-droite en 2002 soit 318 électeurs de plus.

5 Elle recueille 2118 voix contre 1711 pour les deux candidats d’extrême-droite en 2002 soit 407 électeurs de plus.

6 Elle recueille 2399 voix contre 1917 pour les deux candidats d’extrême-droite en 2002 soit 482 électeurs de plus.

7 Dans le canton d’Equeurdreville-Hainneville la gauche obtient lors de chaque élection présidentielle d’excellents scores. Ainsi, en 2002, lors du premier tour elle totalise près des 56% des suffrages exprimés. 5 ans plus tard, au second tour, Ségolène Royal y obtient près des 57% des suffrages exprimés ; et enfin, le 6 mai dernier, François Hollande recueille 66% des suffrages exprimés.

8 L’augmentation est de 9.8% de 1990 à 1999

9 L’augmentation est de 9.7% de 1990 à 1999

10 Voir par exemple les divers travaux de Michel Boivin sur la vie politique dans la Manche.

11 Ils obtiennent respectivement 33.7% pour Philippe Bas (UMP) et 31.4% pour Guénhaël Huet (DVD).

12 Il s’agit des cantons suivants : Avranches, Brécey, Ducey, La Haye-Pesnel, Isigny-le-Buat, Juvigny-le-Tertre, Pontorson, Saint-Hilaire-du-Harcouët, Saint-Pois et Sartilly.

13 Le taux d’agriculteurs exploitants étant de 8%

14 Le taux d’agriculteurs exploitants étant de 32.3%

15 Le taux d’agriculteurs exploitants étant de 31.6%

16 Le taux d’agriculteurs exploitants étant de 17.4%

17 Il totalise 9.28% dans ce canton contre 6.64% sur l’ensemble du département de la Manche.

18 Tribune de Laurent Bouvet in Le Monde

19 Voir son interview dans Les Echos, 23 avril 2012.

20 Voir le concept d’ouvriéro-lepénisme développé par Nona Mayer dès la fin des années 1990

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