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Penser la contre-insurrection

Source inconnue

Par Olivier Schmitt

Le premier auteur à avoir évoqué la possibilité d’employer des tactiques irrégulières est probablement Sun Tsu qui, dans son Art de la Guerre, écrit « celui qui sait comment utiliser à la fois des forces grandes et petites sera victorieux ». Dans le cinquième chapitre, consacré à l’énergie, Sun Tsu recommande d’utiliser les forces régulières pour l’engagement, et les forces « extraordinaires » pour la victoire, ce qui montre une compréhension du rôle stratégique que peuvent jouer de petites unités.

Cette importance du rôle des unités légères est comprise au XVIII° siècle par les théoriciens de la « petite guerre » qui, malgré le mépris de caste exercé à l’encontre de cette forme de combat vue comme peu glorieuse par les tenants des actions d’éclat, suscite une réflexion théorique approfondie à travers l’Europe. L’ouvrage de Sandrine Picaud-Monnerat est la référence incontournable sur le sujet. Le lieutenant-colonel Le Roy de Grandmaison publie quant à lui en 1756 un ouvrage de plus de 400 pages : La Petite Guerre ou Traité du Service des Troupes Légères en Campagne. L’ouvrage sera traduit en Allemand, en Anglais, en Espagnol, en Danois et en Polonais, et sera même utilisé par Frédéric II pour l’instruction de ses officiers. Grandmaison sert comme officier durant la guerre de succession d’Autriche, où il peut observer la valeur des hussards hongrois et s’illustre durant les campagnes de Flandre entre 1744 et 1748. Lorsqu’il rédige son ouvrage, Grandmaison répond à un besoin.

Empiriquement, la pratique française de la petite guerre obtient des résultats : elle est militairement efficace, mais la théorisation tactique n’est pas à jour. Grandmaison souligne l’utilité des troupes légères en insistant sur leur flexibilité : ces troupes sont capables de conduire des reconnaissances, mais également de se porter rapidement e différents points du théâtre d’opérations pour soutenir une action en cours ou créer des diversions. Il touche au niveau stratégique (en l’occurrence la stratégie des moyens) lorsqu’il observe que la France étant régulièrement en guerre contre l’Empire, il est dans son intérêt de conserver des troupes légères afin de faire pièce aux uhlans et hussards hongrois.

Grandmaison est le premier auteur à systématiser les différentes parties de la petite guerre, analysant méthodiquement la façon de prendre un poste, de le défendre, de dresser une embuscade, d’enlever des fourrageurs, etc. Comme Maurice de Saxe dans ses Rêveries, Grandmaison accorde une grande place au « détail », c’est-à-dire à la composition du corps, à l’équipement, à l’armement, à la subsistance des troupes légères, car la qualité des hommes influe sur la qualité de leur conduite au combat. Au final, son traité est plus tactique que stratégique, mais il constitue la première systématisation de la « petite guerre » du XVIII° siècle.

La réflexion sur la guerre irrégulière conduite par le fort va connaître un nouveau développement à partir du XIX° siècle et la colonisation de vastes territoires allant de l’Afrique à l’Asie par les Européens. Deux auteurs vont particulièrement marquer la réflexion : le Français Lyautey et le Britannique Callwell.

La colonisation par la France d’un certain nombre de territoires conduit les militaires à pratiquer un nouveau type de combat, qui prend bientôt le nom de « pacification ». Le Général Bugeaud en Algérie avait déjà expérimenté une combinaison de méthodes coercitives (razzias) et « développementalistes », qui seront reprises et affinées par Gallieni et son aide de camp Lyautey, en particulier en Indochine puis en Afrique du Nord.

Lorsque Lyautey écrit, il est donc à la fois héritier et acteur d’une pratique militaire déjà vieille de plus d’un demi-siècle. Il a écrit à plusieurs reprises sur la pacification, par exemple dans Le Rôle Colonial de l’Armée (1900) ou Lettres de Tonkin et de Madagascar (publié en 1920). Ces différents écrits ont été réunis en 2010 par Maxime Gillet, qui les a édités sous le titre Principes de Pacification du Maréchal Lyautey. Lyautey a une approche complète de la pacification, prenant en compte les populations locales à chacune des étapes de son raisonnement. Selon lui, l’officier doit s’impliquer dans sa mission, et être à la fois un chef militaire, politique et administratif. Il doit adopter une méthode de « conquête en réseau », dont l’élément principal est l’empathie avec la population locale, dont il faut connaître et respecter les coutumes. Cette connaissance reste un préalable à la réussite de « la politique de tasse de thé » où les relations publiques constituent de véritables actions psychologiques. Les chefs de tribus représentent des cibles privilégiées qu’il s’agit parfois de neutraliser en amoindrissant leur légitimité, en jouant des rivalités intertribales et en affermissant la légitimité des chefs alliés.

De même, la conquête par triangulation représente une manœuvre tactique en trois étapes étudiée au Tonkin, affinée à Madagascar et mise en œuvre au Maroc par Lyautey. Tout d’abord, des colonnes convergent et neutralisent les ennemis dans leur zone de déploiement (à l’instar du Général Bugeaud pour la campagne algérienne) puis l’extrémité du triangle de marche construit une fortification et pacifie le secteur conquis en armant enfin les populations soumises qui défendent à leur tour leur territoire. Cette méthode offre un maillage progressif auquel il convient d’ajouter des groupes mobiles afin d’assurer la sécurité dans les intervalles car « on ne se garde que par le mouvement ».

La célèbre politique dite de « la tâche d’huile » consiste en la combinaison des actions politiques et militaires afin de développer un réseau social. Pour ce faire, Lyautey met au point une méthode de politique de territoire et un maillage administratif. Ce découpage comporte trois aires géographiques : le secteur avec un capitaine à sa tête, le cercle commandé par un officier supérieur et le territoire tout en associant les élites indigènes dans l’administration. Le développement économique repose entre autres sur les voies de communication, notamment le chemin de fer qui représente à la fois un vecteur de puissance, un outil de conquête territoriale et de contre insurrection.

Deux conditions doivent être remplies pour assurer la réussite de cette politique ; l’action doit s’inscrire dans la durée et les chefs territoriaux doivent bénéficier de la plénitude du commandement en conservant l’initiative.

D’une part, il faut du temps pour pacifier et désarmer les populations, développer les infrastructures nécessaires et comprendre l’environnement en tissant des liens avec les indigènes.

D’autre part, l’approche du chef militaire reste totale car il détient le pouvoir politique local et tous les moyens d’action. Ainsi, Lyautey défend l’idée d’une armée coloniale professionnelle et autonome spécialisée dans ces missions de pacification dans les colonies.

Se basant lui aussi sur une expérience militaire concrète, Charles Callwell publie en 1896 son ouvrage Small Wars, qui sera réédité en 1899 et 1906. Pour lui, les « small wars » recouvrent les combats entre soldats réguliers et irréguliers, principalement conduits en adoptant des tactiques de guérilla. Les conceptions victoriennes de l’auteur se retrouvent dans son langage, puisqu’il n’hésite pas à parler de sauvages et de races « semi-civilisées » qu’il convient de contenir. En fait, Callwell distingue trois types d’activités militaires dans les « small wars » : la conquête, les représailles et la pacification.

La conquête est portée par le projet impérial britannique, et comprend donc l’instauration d’un gouvernement à la solde de la couronne. Les représailles s’apparentent aux razzias de Bugeaud : il s’agit d’un usage court et brutal de la violence afin de dissuader un groupe ennemi d’agir. Enfin, la pacification, la plus difficile à conduire, consiste à s’assurer qu’une puissance potentiellement dangereuse ne soit pas une menace (par exemple : mater une révolte). Callwell note que, bien souvent et malgré les intentions initiales, ce type de campagne se transforme en conquête. Callwell est un auteur de la période coloniale.

A ce titre, il observe que les troupes européennes peuvent compenser leur infériorité numérique par leur maîtrise de la technologie et la discipline. Il considère ainsi qu’il n’est d’autre issue pour les troupes régulières que l’offensive. Elle seule peut ainsi disloquer la masse de sauvages, renvoyant chacun à ses peurs et à son individualisme. En effet, quelle que soit sa valeur et son idéologie, le guerrier irrégulier ne peut s’élever à la hauteur du guerrier discipliné bien commandé et agissant de manière collective et organisée. De la même manière, les objectifs visés par ces campagnes dépendront évidemment du pays, de son degré d’organisation et de sa cohésion. Mais ils seront presque systématiquement la capitale s’il y a un gouvernement, l’armée si celle-ci est puissante ou bien ce qui a du prix aux yeux des guerriers irréguliers si l’ennemi n’attache pas d’importance aux deux précédentes sources du pouvoir.

Quoi qu’il en soit, au-delà de cette diversité potentielle d’objectifs, il s’agit bien de viser avant tout une défaite morale bien plus que physique de ces guerriers irréguliers. Ayant le souci d’illustrer ses propos par des principes d’emploi simples et exploitables, Callwell décrit les formations et modes d’action qui peuvent permettre de répondre à ces exigences. Tous doivent tendre vers la hardiesse dans l’offensive. Il faut pour cela privilégier la souplesse et la liberté, car pour ne laisser aucun répit à l’ennemi, il faut apprendre à le battre sur son terrain. Les colonnes mobiles et indépendantes sont efficaces et permettent de s’affranchir partiellement de la lourdeur logistique et renforcent les probabilités de succès. La sûreté ne doit jamais être négligée face à des guerriers qui rechercheront l’embuscade ou l’attaque brutale par surprise. De même les troupes régulières devront privilégier les attaques de front si possible combinées à des attaques de flanc, afin de tirer profit de leur puissance de feu et de la solidité de leur organisation. Au-delà de ces principes tactiques, la recherche systématique de l’initiative, le renseignement et la prise en compte du facteur psychologique sont des éléments clés du succès. Callwell est ainsi fortement marqué par les conceptions de son temps, notamment une vision raciste de la supériorité technologique occidentale, mais il perçoit bien certaines des difficultés qui se posent à celui voulant conduire une guerre irrégulière.

La génération suivante de travaux intellectuels sur la guerre irrégulière intervient, dans un mouvement de balancier historique, au moment de la décolonisation et, une fois de plus, les pensées françaises et britanniques sont plutôt riches. Plusieurs auteurs pourraient être évoqués, comme Roger Trinquier, auteur de La Guerre Moderne, Lacheroy, Hogard, Lucien Poirier et même le Général Beaufre. Chez les Britanniques, c’est principalement la figure de Robert Thompson qui pourrait être convoquée. Galula a influencé la doctrine américaine de contre-insurrection, et à sa compréhension de la nature fondamentalement politique de ce type de conflits.

Dans son ouvrage Counterinsurgency warfare : theory and practice publié aux Etats-Unis en 1964, Galula identifie les conditions nécessaires à une insurrection et qui vont influencer son succès. Il s’agit d’une cause perçue comme légitime de la part des insurgés et capable de toucher la population, un régime politique faible, une situation de crise, l’existence d’un soutien extérieur ainsi que des caractéristiques géographiques (géographie physique et humaine) et économiques (structure économique agraire ou industrielle). A partir de ces conditions, Galula identifie deux types de guérilla :

– la guérilla maoïste traditionnelle correspond au modèle en trois étapes décrit précédemment

– le modèle « bourgeois-nationaliste » qui correspond plus au cas algérien. Dans ce cas, la phase de noyautage et d’endoctrinement est remplacée par une phase de terrorisme (d’abord aveugle puis dirigé plus précisément contre les représentants de l’État). Une fois la population coupée de l’administration, elle est prête à être prise en main par l’insurgé qui peut par la suite organiser la guérilla et rejoindre le schéma orthodoxe.

Galula préconise d’éliminer les rebelles zone par zone, en suivant les étapes suivantes. Tout d’abord, il faut anéantir ou disperser le gros des forces rebelles par des opérations militaires d’ampleur. Une fois la dispersion obtenue, des unités statiques doivent être déployées pour tenir le terrain. La troisième étape consiste en l’établissement de contacts avec la population, dont on contrôlera les mouvements. Une fois le contact établi, les renseignements obtenus de la population permettent l’élimination de l’organisation politique clandestine des insurgés. Une fois ce contrôle politique éradiqué, des élections libres permettent de désigner des autorités locales provisoires. Ces autorités doivent être testées, en leur fournissant des tâches concrètes d’organisation et de gestion de la population, et organisées dans un même parti aux niveaux régionaux et nationaux. Cette formation politique (qui peut s’appuyer sur des partis existants ou créés pour l’occasion) permet de délégitimer le mouvement insurrectionnel. Enfin, la dernière étape consiste en l’élimination définitive des insurgés obtenue avec l’appui de la population par l’anéantissement ou la négociation.

Galula intègre ainsi une véritable réflexion stratégique à son analyse des moyens de la lutte contre-insurrectionnelle, en souhaitant trouver des solutions politiques à un conflit fondamentalement politique. Dans son approche, la coercition et le soutien à la population sont en constante interaction, fruit de sa réflexion sur la nature et les facteurs de succès d’une insurrection.

Les écrits de Galula sur la contre-insurrection vont redevenir à la mode aux Etats-Unis à partir de 2005-2006 lorsque les échecs en Irak vont permettre à une génération d’officiers ambitieux, David Petreaus à leur tête, d’influer sur le développement doctrinal américain, en particulier à travers la rédaction du célèbre FM 3-24 en 2006. On observe alors l’émergence d’un groupe d’auteurs spécialisés sur la contre-insurrection, dont font partie John Nagl, David Petreaus, Conrad Crane et David Kilcullen, sur qui je vais m’attarder ici. Kilcullen est un officier australien, docteur en anthropologie, qui a été conseillé du général Petreaus sur les questions de contre-insurrection. Il est principalement connu pour sa liste de 28 principes de contre-insurrection au niveau de la compagnie, qui sont une référence aux 27 principes de l’insurrection de Lawrence, mais sa réflexion va au-delà des approches tactiques.

S’inspirant de Galula, Kilcullen identifie la nature politique de la contre-insurrection, qu’il définit comme une compétition avec les insurgés pour le droit et la capacité de gagner le cœur, l’esprit et l’assentiment de la population. Il fait donc partie de ce courant surnommé « contre-insurrection populo-centrée », cherchant à s’assurer du soutien de la population, qui est parfois opposé de manière un peu caricaturale à une approche plus coercitive de la contre-insurrection. Les 28 principes de Kilcullen sont donc orientés vers des actions tactiques visant à renforcer les liens entre la force contre-insurrectionnelle et la population : comprendre la culture, créer des réseaux locaux, intégrer des actions civiles, etc.

L’action du commandant de compagnie doit viser à la sécurisation de la population, tout en maintenant une flexibilité opérationnelle suffisante pour pouvoir agir efficacement contre l’ennemi. Kilcullen est souvent vu comme un penseur de la contre-insurrection au niveau de la compagnie, qui réduirait la contre-insurrection à un ensemble de tactiques sans véritable stratégie. Pourtant, Kilcullen a développé une vision globale de la lutte contre-insurrectionnelle, qui est beaucoup moins connue, mais particulièrement intéressante. Tout d’abord, dans un article de 2005 dans le Journal of Strategic Studies intitulé « Countering Global Insurgencies » il avance que la désormais célèbre « lutte contre le terrorisme «  est en fait un combat à mort contre une insurrection islamiste globalisée cherchant à renverser le statu quo actuel à travers des actes de subversion, d’activisme politique, de conflits armés et de terrorisme.

Différents groupes nourris d’une idéologie similaire, coordonnés entre eux ou non, cherchent à fondamentalement redéfinir l’ordre mondial en attaquant l’ennemi occidental sur son territoire ou lorsque les occasions de combat se présentent, comme en Afghanistan et en Irak. Pour contrer cette insurrection mondiale, fondamentalement différente des insurrections nationales des années 1960, Kilcullen propose d’adopter une stratégie de désagrégation, qui servirait de principe stratégique unifié, similaire «au « containment » de la Guerre Froide, pour la campagne en cours. Cette stratégie de désagrégation passerait par l’interdiction de l’établissement de liens entre les différents théâtres du Djihad, l’isolement des islamistes par rapport aux populations, et le déni de l’établissement de sanctuaires pour les terroristes, tout en tentant de résoudre les injustices sociales sources de la frustration des terroristes, leur enlevant ainsi leur principale source de mobilisation.

Kilcullen analyse précisément le cas de l’Europe dans un article de 2006, dans lequel il avance que l’Europe est à la fois une source et une cible du terrorisme, notamment à travers des activités de subversion visant à exploiter les caractéristiques socio-économiques (pauvreté et exclusion) des communautés immigrées, conduisant à des radicalisations d’individus pouvant facilement être récupérés et entraînés dans des réseaux (affaires Merah, Sarcelles, Birmingham), ou commettant des actes isolés sans soutien logistique évident (Londres). Selon lui, la meilleure méthode de lutte contre cette forme de subversion consiste en un dialogue franc avec les communautés, tout en les responsabilisant, ce qui informe évidemment la doctrine du « community-policing » qui irrigue la lutte contre-terroriste en Grande-Bretagne.

Au final, Kilcullen a bien une vision stratégique de la contre-insurrection, qui s’adapte au changement de contexte provoqué par le djihad mondialisé.

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