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Géopolitique de la mafia

Paul Browne Chaos AdPar Stéphane François et Guillaume Origoni

L’un des effets indésirables de la mondialisation se manifeste par l’internationalisation des mafias. La vulgarisation médiatique, et donc le développement de la polysémie du terme, du mot “ mafia ” empêche l’approche scientifique d’un phénomène recouvrant des réalités en fait très hétérogènes, souvent l’utilisation du terme est inadaptée. Ainsi, il est courant de parler de « mafia des banlieues », bien que cela soit une erreur analytique manifeste du point de vue sociologique. Sommairement, nous pouvons dire que la mafia est un objet politique organisé qui s’adapte aux changements socio-économiques. Elle exerce une souveraineté sur un territoire donné. À partir de cette seigneurie territoriale1, elle structure et perpétue un système fondé sur la violence et l’illégalité. La mafia gère un réseau vaste et ramifié de complicités. Elle anime un code culturel enraciné mais souple. En Italie, les quatre organisations mafieuses constituent un vaste sujet d’étude scientifique. L’Université française n’a peut être pas encore pris quant à elle toute la mesure résidant dans l’intérêt de faire des mafias un champ d’étude complet. L’amalgame entre criminalité organisé et mafias est permanent et fausse la lecture du phénomène, car si l’organisation criminelle est le préalable à l’instauration d’un système mafieux, la mafia n’est pas une superstructure de la criminalité organisée2.

Le terme mafia désigne une organisation criminelle. Il est popularisé dans les années 1860 : il apparait pour la première fois en 1863. L’origine du mot est incertaine. Malgré la légende, il n’est pas d’origine sicilienne. Il viendrait de Toscane précisément (en Italie du Centre), où il signifie « misère ». Certains ont rattaché à ce mot toute une mythologie historique de résistance à l’envahisseur étranger : des Vêpres siciliennes de 1282 jusqu’à l’unité italienne. Nombre d’étymologies fantaisistes font remonter l’origine du terme à l’occupation arabe de la Sicile. Selon cette étymologie, le terme serait arabe et signifierait soit « muâfat » (courage ou protection des faibles) ou mua-fy (une incantation prononcée pour se protéger contre « la mort rôdant la nuit »). Le mot pourrait venir aussi d’un nom de lieu : un champ de courses, ou une région riche en cavernes (magtaa signifiant caverne) des environs d’une ville sicilienne, Trapani. Un autre mythe voudrait que MAFIA soit les initiales d’une secte de mercenaires regroupés autour de Giuseppe Mazzini : « Mazzini Autorizza Furti Incendi Avvelenamenti » (« Mazzini autorise les vols, incendies et empoisonnements »). Il fut également évoqué par les historiens que le terme mafia soit l’expression d’une protestation destiné à l’envahisseur français « Morte Ai Francesi Italia Anela » (« Mort à la France voici le cri de l’Italie »).

Définition

On peut identifier une dizaine d’organisations criminelles qui peuvent être qualifiées de mafia :

– Quatre d’entre elles sont italiennes : la Cosa Nostra en Sicile, la N’drangheta en Calabre, la Sacra Corona Unita dans les Pouilles, et la Camorra en Campanie.

– Il y a aussi la mafia américaine, qui est une émanation de la Cosa Nostra sicilienne, mais qui est aujourd’hui autonome.

– Les Yakuzas au Japon et les Triades dans le Sud-Est de la Chine.

– Et enfin les mafias turque et albanaise dans le sud de l’Europe.

Ces groupes forment ainsi une sorte de « G10 » évidemment non structuré même si des liens existent entre ses groupes. Sociologiquement, les mafias se distinguent des autres organisations criminelles par:

  • leur ancienneté, la plupart d’entre elles ayant plus de 200 ans.

  • leur pratique du secret. Certains ont d’ailleurs pu voir dans les mafias une forme de société secrète. Dans ce cas, des sociétés secrètes, comme en Chine, vont se transformer par la suite en système mafieux3.

  • leur forte hiérarchie : la mafia sicilienne par exemple s’organise selon une pyramide stricte, avec à la base des Familles (d’une trentaine de membres), qui gouvernent chacune une commune ou un quartier dans le cas de Palerme. Au-dessus des Familles, des cantons, qui regroupent entre trois et six Familles, dirigés par un chef de Canton. Et l’ensemble de ces cantons est dirigé traditionnellement par le chef de famille qui commande Palerme.

  • Enfin, une dernière caractéristique est la pratique d’une criminalité polymorphe : Leurs champs d’action vont du racket à l’usure, en passant par la contrebande, le jeu, les marchés publics truqués, le trafic de drogues, de cigarettes, d’êtres humains, et bien sûr la prostitution.

Étude des mafias

L’étude des mafias s’inscrit dans le cadre plus général de l’histoire de l’Italie. Ces recherches ont démontré qu’elles constituaient un véritable instrument de gouvernance de cet État. Au cours de la guerre froide, elles ont été utilisées par certains partis politiques italiens, comme la Démocratie chrétienne de Giulio Andreotti, comme des forces d’endiguement du communisme. En échange, elles ont bénéficié de l’impunité. Avec la fin de la menace communiste, les relations « politico-mafieuses » entrent dans une ère nouvelle. Acculées par l’offensive des magistrats, la mafia sicilienne opta pour une stratégie terroriste. Le but était de trouver de nouveaux référents politiques. Cette utilisation des mafias comme variable d’ajustement politique est important. Il convient de bien comprendre le mécanisme qui a fait des mafias italiennes non pas un contre-pouvoir, mais un instrument de stabilisation du pouvoir. Avant le deuxième conflit mondial, la Cosa Nostra sicilienne ou la Camora napolitaine n’était que des organisations tirant leurs revenus de l’exploitation du territoire qui les avaient vues naitre, il n’existe pas, alors, de logique systémique. Il s’agit dans ce cas d’une simple criminalité organisée. Le débarquement des alliés sur les côtes siciliennes en 1943 a propulsé la mafia au rang de partenaire du pouvoir. Sous l’impulsion de James Jesus Angleton, officier de l’Office Strategic Service (OSS) ancêtre de la CIA, l’offre faites aux parrains mafieux emprisonnés sur le territoire américain leur permis de vivre libre en devenant de précieux auxiliaires du renseignement US. Le corolaire à cet échange de service permit aux chefs mafieux de s’enraciner dans la vie politique en devenant maires ou députés, parfois sans aucun processus électoral4. Il n’existe aucune preuve scientifique d’une prédisposition culturelle à l’enracinement mafieux au sein d’une société.

Depuis la fin de l’antagonisme entre les deux blocs, la sophistication des mafias a été renforcée. Elles contrôlent leur territoire d’élection et ont une dimension transnationale. Elles incarnent ce mouvement d’informations, d’argent, de biens, de personnes à travers les frontières nationales au sein desquels les acteurs gouvernementaux se font rares. Les mafias sont des acteurs majeurs de l’économie mondiale intégrée et le reflet de cette nouvelle donne. Au bout du compte, l’étude des mafias montre qu’elles sont des éléments constitutifs structurels et systémiques de la mondialisation.

Un ancrage territorial fort

La première caractéristique d’une mafia est son ancrage territorial : Palerme en Sicile, New York et Chicago pour la Cosa Nostra américaine, Osaka et Tokyo pour les Yakuzas japonais. Cet encrage territorial peut être perçu comme une forme de politique. En effet, selon Max Weber, « est politique un groupe de domination dont les ordres sont exécutés sur un territoire donné, par une organisation administrative qui dispose de la menace et du recours à la violence légitime ». Weber insiste sur le terme « légitime ». La territorialité de la mafia est illégitime, c’est-à-dire qu’elle se substitue à l’autorité légitime, l’Etat. Cependant, dans certains Etats faibles, la mafia le remplace : elle protège, garantit certains droits et offre un travail. D’un autre côté, les mafias utilisent la faiblesse de l’Etat phagocyté pour imposer une autorité parallèle. Les difficultés financières de ces Etats faibles sont telles que les mafias vont utiliser à grande échelle la corruption chez les fonctionnaires (ex URSS, ex Yougoslavie, Turquie, Roumanie, etc.) pour assoir leur pouvoir et développer leurs activités. En outre, le contrôle d’un territoire est primordial, que ce territoire soit un secteur économique ou un espace géographique. 70 % des Napolitains ont ainsi affirmé dans un sondage que la Camorra contrôlait la ville5… Ce contrôle ne permet aucune contestation, même de la part de l’Etat légitime. Conséquence de cette politique, il se met en place un ordre juridique alternatif, parallèle et concurrent de celui de l’Etat.

Cela a été le cas de la Cosa Nostra. Celle-ci naît dans la région de Palerme, au début du XIXe siècle, à un moment où le système agricole basé sur de grands domaines est remis en cause. Les grands propriétaires terriens recrutent alors des gardes privés pour s’opposer aux révoltes paysannes, et peu à peu ces gardes s’enrichissent, deviennent autonomes et prennent le nom de Cosa Nostra. Au Japon, on voit apparaître une généalogie similaire : Cette organisation remonterait au XVIIe siècle, lorsque les Samouraïs ont été démobilisés. Une grande partie de ces guerriers qui représentaient presque 10% de la population seraient devenus des vigiles protecteurs des habitants des villes, ou se sont transformés en bandits, donnant ainsi naissance aux Yakuzas. Comme dans le cas italien, les Yakuzas vont servir de forces d’appoints dans le combat anti-communiste : le gouvernement militaire américain du général Mac Arthur va en effet s’appuyer sur ceux-ci pour réaliser certaines activités : Ils servirent tout à la fois de briseurs de grève, de milices anticommunistes et de service d’ordre du Parti Libéral Démocratique japonais. Ce genre de relation banditisme/politique va se retrouver en France, en particulier dans le SAC (Service Action Civique) des dernières années6.

Ce vide institutionnel va se retrouver dans le développement de la mafia des Balkans, en particulier celle née de la dislocation de la Yougoslavie : la fin du communisme entraîna un vide de pouvoir, aggravé par les guerres nées de l’éclatement de la Yougoslavie. Celles-ci entraînent le chaos. Au Kosovo, par exemple, la mafia albanaise s’implante après le départ des Serbes, et si l’on peut dire sur les talons des troupes de l’OTAN en 1999.

En Chine, c’est un peu différent : les Triades, qui étaient des sociétés secrètes au départ, vont s’exiler lors de l’arrivée au pouvoir des communistes en 1949. Dès lors, elles se fondent dans la diaspora chinoise. Elles vont, dans un premier temps, s’implanter à Taiwan, Hong Kong, Macao, Singapour, la Thaïlande. Puis dans un second temps, elles s’installeront aux Etats-Unis, en Australie, en Europe, suivant là-encore la diaspora. Elles contrôleront notamment les réseaux de migrations illégales.

Mode de développement

Une fois implantées, les mafias s’étendent grâce à des réseaux. Par exemple, dans le cas de la mafia sicilienne, le réseau s’est appuyé sur des émigrants italiens :

  • D’abord en Italie elle-même, dans les années 1950-1960, lorsque de nombreux Siciliens partent travailler en Lombardie, au Piémont, en Toscane.

  • puis en Europe, lorsque les Siciliens s’installent en Allemagne, en Grande-Bretagne, en France.

  • enfin avec les 4 millions d’Italiens qui émigrent au XIXe siècle vers les Etats-Unis, venant à 80% du sud de l’Italie. Cette immigration va donner naissance à la mafia américaine.

Cela va être aussi le cas de la mafia chinoise : Dans un second temps, elle va essaimer dans la diaspora chinoise, en :

-Asie du Sud-Est,

-Australie,

-Amérique du Nord

-Europe de l’Ouest.

Les Triades ne se réimplanteront en Chine qu’à la faveur de l’ouverture économique du pays, et grâce surtout au retour, sous souveraineté chinoise, de Hong Kong et de Macao à la fin des années 1990.

Combat contre les mafias

Globalement, toutes les tentatives de faire disparaître les mafias ont été un échec. En effet, Il n’existe, historiquement, aucun exemple de mafia ayant été détruite. La survie d’une mafia sur un territoire s’explique par son infini talent pour corrompre : elle infiltre le monde politique (Italie, Russie, Chine), les milieux économiques (BTP, immobilier, traitement des déchets, spectacles, tourisme, hôtellerie, jeu et casinos). Les mafias peuvent ainsi réinjecter leur argent dans les circuits légaux, et se renforcer par les intégrations économiques régionales : par exemple l’ALENA en Amérique du Nord, ou naturellement l’Union européenne. D’ailleurs si la mafia sicilienne se concentre aujourd’hui sur la Sicile, c’est pour qu’elle puisse profiter des subventions européennes, qu’elle détourne par le trucage des marchés publics. Les mafias réinvestissent ainsi leurs profits venant du crime vers des entreprises légales, et utilisent le capitalisme moderne.

Il serait toutefois dommageable de ne pas saluer le saut qualitatif incarné les magistrats italiens, Sonia Alfano, Rosario Crocetta et Rita Borsellino, qui ont obtenu l’ouverture d’une commission d’enquête du parlement européen sur le crime organisé. Cet organe dont la mission principale est l’étude du phénomène mafieux au sein de l’Union Européenne, délivre des recommandations afin de mieux répondre aux menaces et attaques de la criminalité transnationale et des clans qui essaiment avec facilité sur l’ensemble du territoire7. En préalable aux travaux effectués par la commission, il est intéressant de noter que cette lutte de longe haleine ne pourra se faire sans une définition commune du crime organisé. En effet, si tous les Etats semblent touchés, la réalité de cette atteinte n’est pas homogène. Difficile dans ce cas d’accorder les réponses juridiques adéquates face à une menace protéiforme. L’association de matrice mafieuse, n’existe pas en France, pas plus qu’elle n’existe en Suède, en Italie c’est une arme importante à disposition de la magistrature car elle ouvre des possibilités efficaces en terme de réponses pénales : l’Art. 41 bis, qui prévoit des conditions de détentions très strictes avec éloignement du territoire d’influence et des membres de la famille, confiscation des biens mal acquis pour une réutilisation citoyenne… En France cette idée commence à faire son chemin, défendue, entre autre par Fabrice Rizzoli8, docteur en sciences politiques et spécialistes des mafias.

L’échec des tentatives de faire disparaître les mafias s’explique par le mode de fonctionnement sociologique et structurel des mafias :

-La hiérarchie et l’obéissance : « L’individu disparaît derrière l’organisation »

-L’ethnie et la « Famille » : chaque mafieux appartient à cette nouvelle « famille » que constitue la mafia et ses liens sont plus forts que les liens du sang. Le recrutement des mafias se fait dans un même groupe ethnique, gage de sécurité et de confiance. Cette composante familiale est essentielle, car c’est un facteur de cohésion fort, mais c’est aussi et surtout un mécanisme de défense assurant des mises en réseaux hermétiques. L’exemple de l’ndrangheta, la mafia calabraise, est éclairant quant à ce mode de fonctionnement. Les ‘ndrine (prononcez indriné), unité composée de membres d’une même famille de sang, sont, à ce jour, extrêmement difficile à combattre et fond de l’ndrangheta (la somme de toutes les ‘ndrine) la mafia la plus puissante du monde. Il est aisément facile de conceptualiser que le fils ne dénoncera pas le père et le cousin ne parlera pas de sa cousine. Dans un tel contexte les opportunités d’infiltrations policières nécessaires à la mise en place du renseignement humain sont quasi-nulles.

-La polycriminalité : Les mafias ne sont pas spécialisées dans une activité criminelle mais s’investissent dans les activités criminelles de leur époque. Racket d’activités légales; trafic de drogues, de cigarettes, d’êtres humains, d’organes, d’armes ; usure ; jeu ; contrefaçon ; industrie du sexe (prostitution, proxénétisme, pornographie).

-Les mythes et les légendes : Les mafias s’inventent un récit fondateur, « un passé glorieux de patriotisme, de résistance à l’oppression et de pratiques chevaleresques » pour se légitimer. Ces mythes fondateurs perdurent et se multiplient même depuis la fin des années 1990. Un style musical propre aux mafias existe et rencontre un écho social important dans les rangs de la jeunesse la plus exposée9.

-L’ancienneté et la pérennité : Il s’agit de sa capacité à survivre quelles que soient les conditions économiques et les pouvoirs en place (démocratie, régime autoritaire, fascisme,…). Il est toutefois intéressant de noter que les conditions d’expansion du phénomène mafieux sont fortement réduites lorsque le régime d’un Etat est autoritaire. Contrairement à l’idée reçue, cela n’est pas uniquement dû à la quantité de moyens mis en place dans le combat contre la criminalité. L’explication est aussi doctrinale : un Etat fort ne peut tolérer une émanation même minoritaire d’une quelconque autre forme de gouvernance

-Le secret et l’initiation : silence, codes entre mafieux, rites initiatiques empreints de religiosité font parité de l’univers mafieux. Il est fréquent, lorsque analyse est faites du caractère initiatique des mafias, de n’y voir que la perpétuation d’un rituel folklorique. Cette approche est réductrice, la réalité est plus complexe. La tradition initiatique dans les cercles mafieux répond à deux fonctions principales : premièrement, la recherche de l’invincibilité par une pratique syncrétique de l’ésotérisme, deuxièmement, la rencontre entre politique et mafia10. C’est un fait peu connu en France, mais l’existence de loges para-maçonnique dans le sud de l’Italie11 est avérée notamment, au travers du travail journalistique de la Rai12 et des recherches universitaires de Lia Staropoli. Le travail effectué par Mme Staropoli sur la « Santa Setta »13, la secte sainte, révèle que le détournement qu’opèrent les familles mafieuses des symboles religieux renforce le lien entre les membres de familles différentes, mais contribue aussi à faire un pont entre la franc-maçonnerie dévoyée et l’ndrangheta. Ces sociétés secrètes font fonctions de hubs entre politicien locaux et familles mafieuses.

Cela s’explique aussi par le fait que 1/les mafias sont en évolution constante et 2/elles ont en effet su profiter des bouleversements géopolitiques régionaux.

Les mafias qui préexistaient à la mondialisation, ont donc su s’adapter de la plus remarquable des façons aux outils de la mondialisation. Routes commerciales sur de longues distances, transactions financières instantanées, paradis fiscaux et zones franches, garantie du secret bancaire sont des atouts essentiels pour les différentes mafias. Toutes les organisations criminelles, des plus anciennes comme la mafia sicilienne ou les triades chinoises, aux plus récentes comme la mafiovchina russe ou albanaises, ont toutes adopté le triptyque du profit : racket, trafic de drogue, blanchiment. Le trafic de drogue, car il permet des profits rapides avec des volumes peu importants, est bien plus rentable que celui des cigarettes. Toutefois, cette drogue légale qu’est le tabac a pu permettre à des mafias de réaliser l’accumulation primitive permettant de se livrer à des trafics plus rémunérateurs mais aussi plus risqués comme la drogue, les être humains, les armes. De la même façon, et pour reprendre le vocabulaire de la mondialisation, les associations criminelles, sicilienne et colombienne, ont connu un processus de délocalisations, de concentration et de diversification. Elles sont confrontées dans ce domaine à des pays émergents. Les triades venues de Chine, une tradition criminelle très ancienne et largement internationalisée grâce aux diasporas, et la Russie, profitant des héritages soviétiques, armement et services secrets, forces spéciales.

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S’il est fréquent d’entendre, y compris dans la bouche de « spécialistes », que « La mafia ne fait pas de politique ! Elle est simplement du côté du plus fort ! », cette allégation n’est cependant pas tout à fait exacte. Nous pourrions dire plus justement qu’elle prospère là où les faiblesses institutionnelles se font plus prégnantes. L’illustration parfaite du terreau dans lequel les clans se développent peut se résumer dans les écrits de Gramsci : «  Le vieux monde se meurt. Le nouveau est lent à apparaitre et c’est dans ce clair-obscur que les monstres surgissent ». De fait, la géopolitique des mafias n’est que le reflet de la dynamique inarrêtable des champs de forces qui traversent le monde. Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins car la logique néolibérale qui a irrigué la pensée politique des années 1980 à nos jours semble souffrir sur ses bases. Le TINA (There Is No Alternative) répété comme un mantra depuis plus de 30 ans a considérablement affaibli les Etats, y compris dans leurs fonctions régaliennes pourtant indispensables dans la lutte contre les mafias. Il serait donc vain de croire que cette menace est d’un autre lieu et d’un autre temps. Les liens tissés avec le terrorisme international, les démocraties émergentes du nouvel ordre multipolaire, la montée des régionalismes, tout cela à un effet catalyseur sur la croissance de la mafia et projettent les démocraties du monde entier dans une période de grande instabilité.

Notes

1 Pour une compréhension des manifestations opérationnelles de l’implantation territoriale des clans mafieux, nous ne pourrions mieux conseiller que le best-seller de Roberto Saviano, Gomorra (Paris, Gallimard, 2007). Rappelons que depuis la parution et le succès de son livre Roberto Saviano vit sous escorte policière.

2 La distinction criminalité organisée/ mafia a déjà fait l’objet d’un traitement sur FTP.

3 Massimo Introvigne : « L’interprétation des sociétés secrètes chinoises » in Jean-Pierre Brach et Jérôme Rousse-Lacordaire (dir.), Études de l’histoire de l’ésotérisme. Mélange offert à Jean-Pierre Laurant pour son soixante-dixième anniversaire, Paris, Cerf, 2007, p. 303-317.

4 Le cas rapporté par Michele Pantaleone (journaliste et homme politique italien spécialiste de la mafia décédé en 2002) sur l’élection de Don Calogero Vizzini est éloquent : aussitôt sorti des geôles mussoliniennes par l’US Army, le boss de Villalba (Sicile) devint maire grâce à l’injonction d’officiers américains qui le désignèrent à la population de la façon suivante : «  Celui-ci être votre chef ! ».

5 Sur le contrôle du territoire voir la traduction de l’article du journal italien « Il fatto quotidiano » paru en septembre 2011 : ici

6 La concaténation entre l’extrême droite et la criminalité organisée française s’inscrira ici aussi dans le cadre de la lutte anti-communiste des années 1960 et 1970. Le SAC sera l’un des réceptacles majeurs de cette collusion. Lire sur le sujet le livre de « Patrice Chairoff » :  Dossier B…comme barbouzes. Une France parallèle, celle des basses œuvres du pouvoir, Paris, Editions Alain Moreau, 1975.

7 Pour suivre le travail de la commission : http://www.europarl.europa.eu/committees/fr/crim/home.html

8 Fabrice Rizzoli, Petit dictionnaire énervé de la mafia, Paris, Edition de l’opportun, 2011. Ce livre est un guide parfait des notions élémentaires qu’il convient de connaitre pour comprendre et analyser les mafias.

9 L’exemple des narco-corridos mexicain ou des chanteurs néomélodiques napolitain illustrent parfaitement cette perpétuation et reconstruction permanente des mythes mafieux diffusés dans les sociétés. Roberto Saviano en a fait l’analyse dans un article du courrier international en avril 2012 : http://www.courrierinternational.com/article/2012/04/19/serenade-pour-la-mafia.

10 Une part importante du film de Paolo Sorrentino, Il Divo, traite de cette collusion entre Giulio Andreotti et Cosa Nostra.

11 Il convient ici de ne pas faire d’amalgame rapide avec la loge P2 de Licio Gelli. L’histoire de la P2 est bien trop complexe pour que nous en réduisions la fonction à un point de rencontre entre politique et mafia, bien que ce fusse également le cas.

12 Voir les émissions de Carlo Lucarelli, Blue Notte, Rai 3.

13 « La Santa Setta », Lia Staropoli, Reggio Calabria, Laruffa Editore, 2011.

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