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« La France vit mal la postmodernité »

Source inconnue.

Propos de Nicolas Lebourg recueillis par Guillaume Duval, entretien paru dans Alternatives économiques, n°366, mars 2017.

Le vote FN est-il assimilable au vote Trump ou en faveur du Brexit ? Qu’est-ce qui le caractérise sur le plan sociologique ?

Plus le nombre d’électeurs Front national (FN) augmente, moins il en existe un type unique, mais l’absence de diplômes, la précarité de l’emploi, le fait de vivre à proximité d’une population d’origine arabo-musulmane ou encore dans une zone urbaine très inégalitaire quant à la répartition des revenus demeurent des facteurs déterminants du vote FN. L’enjeu pour Marine Le Pen est aujourd’hui d’élargir son assise sociale ; elle vise en particulier les personnels du bas de l’échelle dans la fonction publique et les petits patrons.

La variable religieuse devient, elle aussi, plus complexe : chez les catholiques, ce ne sont plus seulement des non-pratiquants qui votent FN. Ce vote a également beaucoup progressé au sein de l’électorat juif. Mais on observe à l’inverse une surmobilisation de l’électorat musulman contre le FN.

Quant à la vague populiste qui rapproche le vote Trump et celui en faveur du Brexit de la montée du FN en France, il faut la voir comme l’accélération d’un processus entamé avec le premier choc pétrolier : dans un Occident qui découvre qu’il n’est plus le maître de la globalisation, l’Etat social recule au bénéfice de l’Etat de la loi et de l’ordre. Et les valeurs de l’humanisme égalitaire cèdent le pas à l’ethnicisation des représentations sociales.

Le vote FN exprime-t-il réellement un projet de société partagé ou existe-t-il une profonde division entre celui porté par Marion Maréchal-Le Pen et celui proposé par Florian Philippot ?

Marion Maréchal-Le Pen assume clairement un positionnement à droite sur l’échiquier politique et prône une stratégie fondée sur le thème de l’identité, quand Florian Philippot veut surtout rassembler les perdants de la globalisation et les perdus de l’Union européenne. Marine Le Pen connaît le succès quand elle fait la synthèse entre ces orientations. Avec la préférence nationale, le FN peut ainsi prétendre qu’il va sauver l’Etat social sans prélèvement nouveau, en en excluant les immigrés-assistés : c’est l’ethnicisation de la valeur travail. Cela répond aussi à un désir de hiérarchie sociale légitime où « celui qui bosse » gagne, qui permet d’allier des classes sociales aux intérêts différents.

Dans son discours de l’université d’été de Fréjus en septembre dernier, Marine Le Pen disait qu’identité et souveraineté n’étaient rien l’un sans l’autre. C’est à la fois habile pour unir ces offres politiques, et redoutable car cela lui permet de dire à la droite qu’elle parle d’identité en passant sous silence la souveraineté, tout en soutenant l’inverse auprès de la gauche radicale. Ces lignes sont complémentaires, non opposées.

Il faut comprendre que l’extrême droite mute et progresse en fonction des étapes successives de la globalisation : la guerre de 1870 avait donné le national-populisme d’un général Boulanger ; celle de 1914-1918 avait débouché sur le fascisme ; le 11 septembre 2001 accouche du néopopulisme. Face aux crises géopolitiques, socio-économiques, migratoires auxquelles nous sommes confrontés, la réponse de Marine Le Pen consiste à dire qu’il faut recouvrer une souveraineté intégrale, tant politique, économique, culturelle que démographique. Elle seule pourrait assurer la protection de citoyens qui vivent leur propre déclassement ou la menace d’un tel déclassement, comme celui de la nation tout entière.

Comment se fait-il que, malgré la crise très difficile qu’ils traversent, les pays d’Europe du Sud résistent mieux au vote d’extrême droite que la France et les pays d’Europe du Nord ?

A l’origine de ce paradoxe, on trouve des différences d’histoire et de mémoire dans des pays qui ont tous connu des dictatures d’extrême droite. Des différences aussi d’offre politique, de système institutionnel et de stabilité culturelle. Si on prend le cas espagnol, la mémoire du franquisme fait que là où le nationalisme est fort (Catalogne, Pays basque), les nationalistes ne se tournent pas vers l’extrême droite. Les franquistes eux-mêmes ont été intégrés dès les années 1970 au sein d’un grand parti de droite, privant l’extrême droite de cadres et de thèmes potentiels. De plus, le vote à un tour a contraint cette droite à maintenir une unité recentrée. Enfin, la faiblesse de l’immigration jusqu’aux années 1990 et l’absence de crise culturelle sur ce qu’est être espagnol font que le pays n’a pas connu autant que la France ou d’autres de crise existentielle sur le mode « nous ou la globalisation ».

Contrairement à d’autres, la France n’avait jamais donné jusqu’ici de majorité à l’extrême droite, même dans les années 1930. Pourquoi semble-t-elle prête à basculer aujourd’hui ?

L’extrême droite française avait toujours été jusqu’ici cantonnée aux marges. Même le Parti populaire français de Jacques Doriot n’était pas un parti de masse à la fin des années 1930. C’est le rôle historique de Jean-Marie Le Pen d’avoir su unifier et installer durablement l’extrême droite dans le paysage politique français.

Le FN bénéficie du fait que la demande autoritaire a conquis aujourd’hui l’hégémonie culturelle. Selon l’enquête « Fractures françaises » d’Ipsos pour la Fondation Jean-Jaurès, 88 % des sondés estimaient en 2015 qu’ »on a besoin d’un vrai chef en France pour rétablir l’ordre », 70 % pensaient que « c’était mieux avant », 69 % que l’ »on évolue vers trop d’assistanat », etc.

Cette évolution s’explique par la perception d’une société en voie de désintégration, en particulier du fait de sa dimension multiculturelle : on observe dans ce contexte un fort désir d’unité, où l’exclusion des « autres » doit permettre d’assurer le rassemblement des « nôtres ». Pays de culture unitariste, la France vit particulièrement mal la postmodernité : la dénonciation de l’ »immigration » recouvre souvent en réalité la fragmentation des modes de vie induite par les changements technologiques et culturels liés à la globalisation.

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