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Le 6 février 1934, entre histoire et mémoires

Marcin RyczekPropos d'Olivier Dard recueillis par Dominique Albertini, "Le 6 février 1934, «un mythe fondateur» de l'extrême droite", Libération, 6 février 2014.

Que s’est-il passé au juste le 6 février 1934 ?

Olivier Dard : Pour le comprendre, il faut commencer quelques jours plus tôt. Eclaboussé par le scandale Stavisky, le gouvernement Chautemps a démissionné le 28 janvier. Le 6 février est la date à laquelle le nouveau gouvernement, présidé par Edouard Daladier, doit être présenté à l’Assemblée. Or, avant cette échéance, Daladier a limogé le préfet de police Jean Chiappe, réputé proche des ligues d’extrême-droite, ce qui provoque la fureur de celles-ci et leurs appels à manifester. On a donc une conjonction d’éléments qui provoquent les évènements du 6 février.

Contrairement à ce qu’ont pensé les contemporains de gauche, il ne s’agissait pas d’un coup d’Etat fasciste. Mais ce ne fut pas non plus une simple manifestation. D’ailleurs, au départ, il y a plusieurs cortèges : les mouvements participants ont donné des lieux de rendez-vous différents à leurs membres. Une partie d’entre eux se sont regroupés rive droite, d’autres rive gauche, avant de converger sur la place de la Concorde. On voit affluer des gens ayant répondu l’appel des ligues, mais aussi de simples curieux. Et bientôt les cortèges refoulés de la rive droite. Puis, des arbres sont arrachés, des bus incendiés, des grilles de fonte descellées. La manifestation tourne à l’émeute.

A cause du changement de tête à la préfecture de police, les forces de l’ordre sont désorganisées, et vite dépassées par les évènements. Au matin, le bilan est de 14 morts chez les manifestants – 18 si l’on compte les blessures fatales. On relève sur les victimes des blessures par balles, par coups de matraques, mais aussi des traces de sabots et de sabres. Du côté des forces de l’ordre, on compte un mort et des blessures suite à des jets de projectiles.

Qui sont les émeutiers ?

Il s’agit de ligues nationalistes, aux profils assez divers. L’Action Française est en pointe : depuis janvier, cette ligue monarchiste mobilise régulièrement ses adhérents étudiants. Il y a aussi les Jeunesses patriotes de Pierre Taittinger, la Solidarité française, et surtout les Croix de Feu du colonel de La Rocque, qui font bande à part. On trouve également les anciens combattants de l’UNC, classés à droite, et ceux de l’ARAC, proche des communistes – ces derniers préfèreront faire le coup de poing sur les Champs-Elysées. Ces organisations seront elles-mêmes débordées par la violence de l’émeute, qui exprime l’indignation de leurs membres vis-à-vis de la République parlementaire.

Quelles ont été les conséquences politiques de ces émeutes ?

La gauche défile les 9 et 12 février, ce qui crée un sentiment d’unité à la base. Toutefois, la naissance du Front populaire doit surtout à la nouvelle stratégie de Staline, qui, face à la menace allemande, demande désormais aux partis communistes de s’unir avec les sociaux-démocrates. Du côté de l’extrême-droite, deux discours s’opposent. Pour la plupart des dirigeants, il aurait été impossible de prendre le pouvoir : même si les manifestants avaient envahi l’Assemblée, qu’auraient-ils fait ?

Chez une partie des militants, ce discours provoque une prise de distance avec les ligues. On les retrouvera parmi les fascistes français, par exemple au Parti populaire français de Jacques Doriot. Enfin, le colonel de La Rocque choisira, lui, de créer un Parti social français : celui-ci deviendra un vrai parti de masse, avec de 800 000 à 1 million de membres avant la guerre. Quant aux ligues, elles ont été interdites en 1936 : pour elles, le 6 février 1934 était donc une queue de comète.

En janvier 2011, Bruno Gollnisch, alors vice-président du FN, a rendu hommage aux «morts du 6 février 1934». Quelle est la place de cet évènement dans la mémoire de l’extrême droite ?

Pour la génération de Gollnisch, c’est toujours un mythe fondateur. D’autant que le 6 février 1945 correspond à l’exécution de l’écrivain collaborationniste Robert Brasillach, et le 6 février 1956 à la «journée des tomates» d’Alger, où le Président du conseil, Guy Mollet, fut chahuté par les partisans de l’Algérie française. Jusqu’aux débuts du FN, en 1972, le souvenir du 6 février est très présent. Jean-Marie Le Pen est d’ailleurs un héritier des ligues, que le pouvoir n’intéresse pas plus que ça. Cela dit, il a toujours préféré les urnes à la rue. Pour sa fille, en revanche, le 6 février 1934 n’a sûrement pas la même importance.

La comparaison entre les années 1930 et notre époque vous semble-t-elle justifiée ?

Pas vraiment, car la France a considérablement changé. A l’époque, c’était un pays rural, ne connaissant pas le chômage de masse et vivant sous la menace d’une guerre avec l’Allemagne. Il y a cependant deux points communs entre les deux époques : un malaise profond de la société et la crise de l’identité nationale. Dans les années 1930, les élites avaient les solutions en main, mais hésitaient à les prendre. Quant aux discours politiques, ils ressemblaient souvent à des rodomontades. On peut avoir la même impression aujourd’hui.

Et le parallèle entre les ligues et la manifestation «Jour de colère», agglomération de mouvements radicaux opposés au «système» ?

Pourquoi pas : c’est le même ras-le-bol qui est exprimé. La différence, c’est qu’un mouvement comme l’Action française avait un socle doctrinal beaucoup plus élaboré. L’hymne de l’Action française disait : «Si tu veux sauver la France, pense clair et marche droit.» Il faut donc commencer par penser clair… Je doute de toute façon que l’on puisse revoir un 6 février, ne serait-ce que parce que les forces de police ont considérablement amélioré leurs procédés.

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