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Air du temps et tabous dans les « James Bond » pornographiques français des années 1980

Par Marc Gauchée

Jacky Arnal

Chaque sortie d’un nouveau film mettant en scène l’agent 007 est l’occasion d’analyses savantes et de décorticages subtils pour mesurer ce qui le distingue du précédent opus, ce qui le sépare du personnage originel créé dans les nouvelles et romans de Ian Fleming… Mais ces « écarts » pris par les scénaristes et acceptés par les producteurs sont toujours mesurés pour ne pas déplaire aux fans et aux gardiens de la vraie lumière. Ils paraissent même minimes par rapport à ce que s’est autorisé le cinéma pornographique dans les années 1980.

Dans la décennie 80, « l’âge d’or du X » n’est pourtant plus qu’un souvenir (1). La loi sur le classement X (2) est appliquée plus strictement obligeant le cinéma pornographique parisien à quitter les salles des Champs Élysées pour se retrancher dans quelques salles spécialisées de moins en moins nombreuses. Par ailleurs, le X émigre vers le format vidéo avec le développement des magnétoscopes, des cassettes VHS et des vidéo-clubs (3). Les budgets de production rétrecissent, les tournages se font toujours plus à l’économie, dans un décor unique, en recyclant des extraits d’autres films avec une voix off pour « habiller » d’un semblant de cohérence ce qui n’est plus qu’une succession de scènes de coït. Outre ce contexte de déclin du X, le cinéma français multiplie les comédies à l’humour « gaulois », mais surtout « hénaurme », remplies de femmes très déshabillées dans la continuité post-pornographique du relâchement de la censure (4).

Dans ce double contexte, de 1982 à 1987, plusieurs parodies pornographiques françaises – dont certaines tournées en vidéo – s’attaquent au personnage de James Bond. Notons que les parodies américaines de la même époque proposait des « Jane Bond » : avec Heather Wayne dans A License to Thrill (connu  aussi sous le titre Jane Bond Meets Doctor Yess de Jack Remy, 1985) ; Amber Lynn dans Jane Bond meets Octopussy  (de Jack Remy, 1986) et Jane Bond Meets the Man With the Golden Rod (de Jack Remy, 1987) ; Stacey Donovan dans Jane Bond meets Thunderballs (de Jack Remy, 1986) et Eva Allen dans Jane Bond meets Thunderthighs (de Henri Pachard, 1988).

Pour revenir aux parodies pornographiques masculines et françaises, il faut reconnaître que le personnage originel est un client assez évident : James Bond multiplie les conquêtes de films en films et change, à chaque fois, de « James Bond girl ». Il n’hésite pas à se « sacrifier » et à engager tout son corps pour retourner des adversaires, comme avec Pussy Galore (Honor Blackman) dans Goldfinger (de Guy Hamilton, 1964).

Par ailleurs, pendant la décennie 1980, la saga « James Bond » se cherche. D’abord Roger Moore atteint les 58 ans quand il interprête pour la dernière fois l’agent secret britannique dans Dangereusement vôtre (A View to Kill de John Glen, 1985). À 41 ans, Timothy Dalton, dans un style moins parodique et plus violent, prend le relai avec Tuer n’est pas jouer (The living Daylights de John Glen, 1987). Et, auparavant, l’interprète originel, Sean Connery, endosse, à 53 ans, le rôle dans un remake non officiel d’Opération Tonnerre (Thunderball de Terence Young, 1965) intitulé Jamais plus jamais (Never Say Never Again d’Irvin Kershner, 1983).

Les huit films, parodies pornographiques françaises de James Bond qui ont été ainsi recensées (5), sont les suivants :

Années de sortieTitresNoms du personnageActeursRéalisateursRéférences dans le texte
1982James Bande 00 SexeJames BandeGuy RoyerMichel Baudricourt (mais, en fait, Jean-François Davy)A
1984Brigades antisodomisées  James Bande 069Jacky ArnalJames H. Lewis alias Gilbert RousselB
 J’te défonce et sans vaseline  James Bande 069Jacky ArnalJames H. Lewis alias Gilbert RousselC
1985James Bande 069, agent secret pour obsédées sexuellesJames Bande 069Jacky ArnalJames H. Lewis alias Gilbert RousselD
1986James Bande 069 décharge dans tous les trousJames Bande 069Jacky ArnalJames H. Lewis alias Gilbert RousselE
 James Bande contre O.S.Sex 69James BandeGabriel PontelloMyke Strong alias Pierre B. ReinhardF
 Confidences d’une petite vicieuse très perverseJames BandeAlban CeraySylvain Dartois alias Michel CaputoG
1987La filière du viceJames Love 06-9Jean-Pierre ArmandJoë de PalmerH

Les exploits de James Bond, séducteur et tombeur dans le cinéma mainstream se retrouvent évidemment explicites et décuplés dans le cinéma pornographique. C’est même l’une des marques du X de montrer ce que le cinéma classique suggère ou ne laisse qu’entrevoir.

Dès ses premières apparitions, James Bande parfois aussi appelé James Bande 069 ou James Love 06-9, couche avec une (D) ou plusieurs femmes (H). Sa secrétaire a « l’esprit aussi fermé que (son) cul est ouvert » (Cathy Stewart, A) et n’est jamais avare d’une fellation (A et D). Coucher avec James est la finalité de toutes les femmes qu’il croise : pour le remercier d’un sauvetage lors d’une tentative de kidnapping (Laura Clair, E), pour se venger d’un autre homme (C) ou échapper à la prison. Dans ce dernier cas, quand James demande aux deux femmes complices du chef du « Syndicat organisé du banditisme » : « Vous préférez la baise ou la tôle », elles répondent en choeur : « La baise avec toi James » (D). Il couche aussi avec les femmes de son ennemi Amour El Sodo (F). Enfin les aventures de James se concluent par une ultime scène avec deux (H) voire trois femmes (D).

Les performances de James n’en finissent d’ailleurs pas d’être détaillées : « on m’appelle l’homme qui bande plus vite que son ombre » et « il est toujours midi à mon cadran solaire » se vante-t-il (A). La journaliste Zelda (Carole Piérac) reconnaît : « un sexe comme le vôtre, c’est le stradivarius des pénétrations parfaites » (A). Il serait même « l’inventeur du coït automatique et à distance réglable » (F). Il faut dire qu’il est capable de tuer ses ennemis par un jet de sperme dirigé entre les deux yeux (A et F). Et quand il est torturé, sa tortionnaire munie de ciseaux n’arrive pas à trancher son sexe tant il est dur (H). Même le virus « Vergare molinum » inventé par le professeur Isa Lodvi qui devrait le rendre impuissant, ne vient pas à bout de sa virilité (H) ! Ultime performance, il parvient à faire retrouver à la docteure Gode (Marilyn Jess), pourtant lesbienne déclarée, le goût du sexe masculin (F).

Il arrive à l’agent secret d’évoquer ses souvenirs, surtout quand le film n’est qu’« une juxtaposition de séquences anciennes (…) ou de chutes » (9) et alors, ces souvenirs tournent toujours autour de fellations mêlées de pédophilie : James évoque ainsi les pipes « pas terribles » lors d’une partouze avec des « négresses à plateau » et la petite de dix ans qui « suçait mal, mais elle avalait bien » (A), il se souvient dans un autre film de Nabi, « une gamine de quinze ans » (Sylvia Castelle en soft et Yoko en hard)  et conclut : « à cette époque là tout le monde s’espionnait mutuellement et tout le monde se suçait » (G). Il faut dire que, selon Martine Boyer, dans les années 1980, la fellation est devenue la « figure académique du X », mettant en scène la bouche, trou visiblement actif de la femme qui, ainsi, continue à se taire sur les écrans (6). La fellation n’était pourtant présente que dans 37% des films des années 1920, elle s’étale dans 77% de ceux des années 1960 et devient une pratique quasi obligée avant la pénétration par la suite (7). Quant à la pédophilie, le cinéma X ne fait que participer, de façon explicite et avec des mots crus, à un imaginaire partagé bien au-delà des films de fesses, car les années 1980 sont aussi celles du succès des images d’adolescentes dénudées et érotisées de David Hamilton. Son film, Tendres Cousines (1980), fit ainsi 1,4 milions d’entrées en France (8).

Les films X, parce qu’ils sont parodiques, sont également le versant explicite des comédies gauloises qui fleurissent alors, depuis Tais-toi quand tu parles (de Philippe Clair, 1981) qui dépassa les 2 millions d’entrées à On se calme et on boit frais à Saint-Tropez (deMax Pécas, 1987) en passant par Mon curé chez les nudistes (de Robert Thomas, 1982) avec 1,173 millions d’entrées ; Qu’est-ce qui fait craquer les filles (de Michel Vocoret, 1982) ; Retenez-moi… ou je fais un malheur ! (de Michel Gérard, 1984) avec 636 000 entrées ou Le Facteur de Saint-Tropez (de Richard Balducci, 1985). Outre les poitrines toujours dénudées des jeunes femmes, ces comédies accumulent les jeux de mots, les gags souvent appuyés et les blagues de potaches.

Les parodies de James Bond s’inscrivent dans le même registre et les exemples ne manquent pas : celui qui trafique des secrets d’État s’appelle Jean Édeux du « TUCMJTA » pour « T’as un petit cul mais je t’aurai » (A). Dans le même film, Mme Zoé (Helen Shirley) raconte que sa vocation de contre-espionne lui est venue « par le zizi » quand elle a reçu du sperme au goût de vodka et a pu ainsi démasquer un espion russe ! Quand James parvient enfin à faire l’amour avec Nathalie (Laura Clair) dans un avion, il conclut : « Comme ça on pourra dire qu’on s’est envoyé en l’air » (G). Et lorsqu’ayant goûté au virus qui rend impuissant, le colonel, supérieur de James, s’aperçoit qu’il va rester ainsi jusqu’à ce qu’un laboratoire trouve l’antidote, il dit à James : « C’est dur, enfin c’est dur d’être mou » (H).

Comme le note Pascal Martinet à propos de  James Bande 00 Sexe, « ce pastiche tourne vite court » (10) et la remarque vaut pour plusieurs de ces parodies. Mais il faut reconnaître au James Bande dans la version interprétée à quatre reprises par Jacky Arnal, un certain sens de la dérision. C’est ainsi qu’à l’issue d’une mission où il a fait l’amour avec trois femmes en même temps, il se présente devant le colonel, son supérieur, en marchant difficilement, car « ça a chauffé » et il a mal à l’entre-jambe (B). Dans un autre film (E), il est rendu impuissant par une piqure et la « James Bande girl » (Laura Clair ) tente plusieurs recettes d’antidote qui le feront devenir vert puis bleu avant de trouver la voie de la guérison. Il arrive surtout au James Bande de Jacky Arnal de briser un des tabous du film pornographique hétérosexuel lorsqu’il sodomise par surprise le docteur Craignos pendant que ce dernier sodomise sa complice (E). En effet, parmi les normes de la pornographie hétérosexuelle, figurent notamment : l’arrêt de la relation une fois que l’homme a joui ; la banalité de la relation lesbienne et l’absence de relations homosexuelles entre hommes. Comme le résume Ovidie : « L’industrie porno se prétend libérée mais est en fait ultra conservatrice et homophobe. Voir des femmes faire l’amour entre elles, cela nourrit les fantasmes masculins. Mais l’amour entre deux hommes, excepté dans les pornos gay, ça ne passe pas » (11). Sauf pour le James Bande de Jacky Arnal donc.

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Notes

1. Dans L’Âge d’or du X, documentaire de 2006, Nicolas Castro et Laurent Préyale situent la fin de cet « âge d’or » en 1983, avec le dernier film produit par Alpha France : Initiation d’une femme mariée de Burd Tranbaree (Claude Bernard-Aubert). Ce qui apparaît bien tardif pour Tony Crawley et François Jouffa, auteurs de L’Âge d’or du cinéma érotique et pornographique, 1973-1976 (Ramsay, 2003).

2. Loi de finances pour 1976 du 30 décembre 1975.

3. Marc Gauchée et David Miodownick, « [Chrono] 1979-1984/ La presse du temps des VHS », cinethinktank.wordpress.com, 16 et 30 mars 2020.

4. Voir par exemple : « La Trilogie tropézienne de Max Pécas : voyages dénudés au pays du navet… mais de tradition gauloise », Marc Gauchée, série d’articles en 9 épisodes, cinethinktank.wordpress.com, 26 juillet ; 6 ; 16 et 26 août ; 5 et 27 septembre ; 17 octobre ; 13 et 25 novembre 2017.

5. Mes principales sources sont : Dictionnaire des films français pornographiques & érotiques, 16 et 35 mm (sous la direction de Christophe Bier, Serious Publishing, 2011) ; The European Girls Adult Film Database (egafd.com) et Internet Movie Database (imdb.com).

6. Martine Boyer, L’Écran de l’amour. Cinéma, érotisme et pornographie. 1960-1980, Plon, 1990.

7. Jacques Zimmer, article « Pornographie » dans Le Dictionnaire du cinéma populaire français des origines à nos jours, Christian-Marc Bosséno et Yannick Dehée (dir.), Nouveau monde éditions, 2004.

8. Outre Tendres Cousines, David Hamilton a réalisé, dans les années 1980 : Un été à Saint-Tropez (1982) et Premiers Désirs (1984) qui fit encore 484 000 entrées.

9. Pascal Martinet à propos de Confidences d’une petite vicieuse très perverse, in « La saison cinématographique 1986 », La Revue du cinéma, hors série, n°XXXIII, 4e trimestre 1986.

10. « La saison cinématographique 82 », La Revue du cinéma-Image et son, hors série, n°XXVI, 3e trimestre 1982.

11. Entretien par Hélène Marzolf, Télérama, n°3574, 11 juillet 2018.