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« On s’approche du Front national sans Jean-Marie Le Pen »

La-beaute-sans-visage-de LoulPropos de Sylvain Crépon recueillis par Estelle Gross – Le Nouvel Observateur (le 1er mai 2013)

Marine Le Pen a clôturé le rassemblement du 1er mai du FN place de l’Opéra , qu’est ce qui vous a frappé dans son discours ?

– C’était un discours très souverainiste. On voit la patte de Florian Phillippot et celle de Dutheil de la Rochère avec une lexicalité très républicaine, très sociale, très souverainiste. Dans la droite ligne des discours de Marine Le Pen pendant la présidentielle, où elle essayait de conjuguer nationalisme et idées populistes avec la dénonciation de la droite et de la gauche corrompues. Avec toute la litanie traditionnelle du Front national : dénonciation de l’islamisme et de l’immigration. Et, enfin, la priorité nationale, pierre angulaire du FN, exprimée sous un jour social avec aide pour santé, allocations, etc…

La présidente du Front national s’en est prise une nouvelle fois au « système » et à l' »UMPS », qu’elle combat tout en faisant un discours républicain. C’est l’éternel dilemme du Front national qui dit « on est anti système » et en même temps ne supporte pas d’en être rejeté. Toutes ces thématiques correspondent à celles de la fin de la campagne présidentielle, plus radicale. Cela montrent que la marge de manoeuvre est étroite pour réorienter l’idéologie frontiste.

Comme me disait un cadre du FN récemment, « si on sort de la logique anti système, on perd notre capital idéologique, à savoir la radicalité, et on se banalise. Si on reste dans la logique anti système, on risque la stérilité politique en restant à la lisière du pouvoir ». D’où le sentiment pour certains d’être dans une impasse. La question des alliances avec l’UMP dira la voie empruntée. Mais pour l’heure, au vue du discours d’aujourd’hui, on est encore dans une logique de rejet du système, malgré la normalisation.

Contrairement à son père, elle insiste très peu sur Jeanne D’arc, elle a fait seulement quelques références à la fin de son discours. Elle est beaucoup moins flamboyante, beaucoup moins dans les symboles historiques. Elle était presque dans une pédagogie républicaine qui fait d’ailleurs beaucoup moins réagir le public.

Vous étiez sur place, comment les militants ont-ils accueilli ce discours ?

– Il y avait beaucoup moins de monde que l’année dernière, je dirais deux fois moins. J’ai quand même vu quelques cranes rasés. Je m’attendais à voir quelques drapeaux de la manif pour tous, mais il n’y en avait pas. Et Marine Le Pen ne s’est absolument pas attardée sur le sujet. Il n’y a pas eu de grands moments d’exaltation. Les références au danger communautariste et à la République font sans doute moins réagir.

Pour la première fois, Jean-Marie Le Pen n’a pas pris la parole. Cela marque-t-il un tournant dans l’histoire du parti?

– C’est étonnant. Et je n’en connais pas la raison. Même quand elle est devenue présidente du parti, il disait toujours un mot. Là, il a seulement déposé une gerbe sur la statue de Jeanne d’Arc. De toute façon, une page se tourne: soit Jean-Marie Le Pen n’a pas été en capacité physique de prononcer un discours, soit sa fille et son entourage ont réussi à le neutraliser par peur de ses frasques et ses provocations. Dans un cas comme dans l’autre, ça veut dire qu’on s’approche du Front national sans Jean-Marie Le Pen. Parce que jusqu’à présent, sans être président, il arrivait quand même à peser, à avoir un pouvoir de nuisance. Tantôt en mettant Gollnisch en avant, ou sa petite-fille Marion Maréchal Le Pen. Dès lors qu’il n’a plus cette visibilité, qui passait par le 1er mai, ça signifie quelque chose. Dans le défilé, on n’entendait quasiment pas son nom. Le FN est à un moment charnière.

Marine Le Pen s’en est prise plusieurs fois à Nicolas Sarkozy …

– Il y a vraiment quelque chose qui est entrain de se jouer à droite, au vu des sondages, le principal chef de file de la droite reste Nicolas Sarkozy. On se retrouve encore dans une sorte de coude à coude, entre le Front national qui sent bien que la droite peut s’engager via la ligne Buisson dans une forme de concurrence. Nicolas Sarkozy reste son principal adversaire. Chacun veut incarner l’opposition principale au gouvernement en place.

Un sondage CSA pour BFMTV montre que si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche, François Hollande récolterait 19% des voix, contre 34% pour Nicolas Sarkozy et 23% pour Marine Le Pen.

– Je n’en pense pas grand-chose. C’est un sondage qui n’a pas été fait pendant une campagne électorale, basé sur des projections. Pour moi il ne veut rien dire.

Tout l’enjeu pour le FN est d’exister en dehors de la présidentielle, est-il en train d’y parvenir?

– On verra ça l’année prochaine pendant les municipales. Cela permettra de voir d’une part la capacité de nuisance du Front national et d’autre part sa capacité à amener la droite à se positionner sur d’éventuels accords. Ce sera vraiment le premier test. Ce sera hyper symbolique si par exemple Hénin-Beaumont tombe. Mais ils devront montrer leur capacité à gérer. Marine Le Pen veut, contrairement à son père, avoir de vrais chefs qui s’implantent localement pour permettre au FN d’avancer. Ça peut se révéler productif.

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