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Néo-populismes : une erreur d’analyse

Propos de Nicolas Lebourg recueillis par Sylvie Coma

Charlie Hebdo: «Tous pourris», disent Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon dans le dessin de Plantu. Selon vous, y a-t-il une concordance entre les «néopopulistes» d’extrême droite et ceux de gauche?

Nicolas Lebourg: Aujourd’hui, dans l’espace public français, on taxe de populisme ceux qui passent pour être des «tribuns de la plèbe». Or, si la dénonciation des élites est un marqueur obligatoire du populisme, elle n’en est pas le cœur idéologique. En fait, pour qu’il y ait populisme, il faut qu’il y ait des glissements entre les divers sens du mot «peuple». Car le peuple, c’est à la fois une unité politique, le «demos»; une unité biologique, l’«ethnos»; un corps social, les «classes populaires»; et, enfin, des masses, la «plèbe».

 Dénoncer tel ou tel dysfonctionnement du système politique peut être plébéien, mais ne suffit pas à faire de vous un «populiste».

Quand, par exemple, l’extrême droite national-populiste joue sur la confusion entre les trois premiers sens du mot «peuple» en disant que la «préférence nationale» doit unifier le peuple socialement, ethniquement et politiquement, Jean-Luc Mélenchon, lui, n’entretient pas de confusion entre le politique (demos) et le biologique (ethnos). Il le fait entre la nation et les classes populaires, ce qui, en soi, s’inscrit dans la tradition révolutionnaire d’assimilation du tiers état au peuple et de celui-ci à la nation.

Pourquoi le populisme est-il lié au «tous pourris»?

Parce qu’il conçoit l’évolution politique comme une décadence dont seul le peuple, sain, peut extraire la nation, en faisant la litière des «élites corrompues». La plèbe se donne à un sauveur pour que ce dernier brise le carcan et permette au peuple et à la nation d’exercer leur souveraineté. Débarrassé des parasites, le peuple est enfin uni. C’est donc une idéologie interclassiste, vantant les valeurs «terriennes» contre les «fausses intellectualisations». Si en plus on mobilise le nationalisme, on retrouve la tradition national-populiste qui va du général Boulanger, à la fin du xixe siècle, aux populistes de droite, actuellement en vogue en Europe.

En quoi le «populisme de gauche» est-il différent?

La sociologie du Parti communiste français était ouvrière, non interclassiste. Le Parti de Gauche promeut un tribun contre les élites en place, pas un sauveur contre la décadence. La tactique de Mélenchon, ce n’est manifestement pas d’être un «Le Pen de gauche», mais de retrouver la recette qui fit le succès du PCF. Avant que Jean-Marie Le Pen récupère cette place, le PCF occupait cette fonction tribunicienne grâce à l’alliage d’un ancrage municipal et d’un tribun charismatique. Le Parti de Gauche a le tribun mais pas les mairies, pour le PCF, c’est l’inverse. C’est donc simple, soit ils mutualisent, soit ils disparaissent.

Qu’est-ce qui brouille les cartes et permet certains d’affirmer une «connexion» entre le discours social de Marine Le Pen et celui, néoprotectionniste, d’une partie de la gauche?

D’abord, il y a un effet d’optique, dû à la gauche française elle-même, qui tend à croire que l’intervention économique de l’État suffit à faire que l’on soit de gauche. Or Vichy intervenait bien plus que le Front populaire… Ensuite, ce qui brouille les cartes, c’est qu’en contrecoup de la révolution russe de 1917, en France, en Italie et en Allemagne, une partie de l’extrême droite a appris à se dire «révolutionnaire» et a commencé à vouloir concurrencer l’influence du bolchevisme sur le prolétariat… Sur cette base, en 1949, l’Allemand Armin Mohler, candidat malheureux à l’entrée dans la SS, soutient ainsi un doctorat de politologie où il affirme que la politique n’est pas une ligne, mais un fer à cheval où les extrêmes se rejoignent. Ce qui lui vaut un grand succès et une grande influence. Mais quand on analyse la situation en France, au cas par cas, on se rend compte que toutes les unions décriées recouvrent en fait les tenants de l’aile gauche de l’extrême droite révolutionnaire (sociaux, laïques, fascistes) et ceux de l’aile droite, du mouvement völkisch, un terme allemand intraduisible, mais qui, au début du siècle, a donné en français le mot «raciste» et qui, depuis les années 1980, est parfois traduit par… «populiste». C’est donc une alliance des extrêmes, certes, mais qui demeure au sein de l’extrême droite révolutionnaire.

Article paru dans Charlie Hebdo n°971, 26 janvier 2011.

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