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La « Fin des grands récits » par Hergé, Jean-François Lyotard et Brigitte Lahaie

Par Marc Gauchée

En 1979, Jean-François Lyotard publie La Condition postmoderne : rapport sur le savoir (Minuit) et les « grands récits » de la modernité en prennent pour leur grade ! Non, selon l’auteur, l’histoire de l’humanité n’est pas un long chemin vers l’émancipation. Il n’y a même plus de récit, ni de direction uniques puisque chaque être humain se fixe désormais sa propre orientation et la somme de toutes ces orientations ne chemine pas vers le même objectif.

Trois ans plus tôt, en 1976, Hergé dans Tintin et les Picaros (Casterman), avait déjà mis en scène cette « fin des grands récits ». D’abord? parce que, dans cet album, Tintin hésite à se lancer dans l’aventure, il refuse donc dans un premier temps de partir au San Theodoros pour aller s’expliquer avec le général Tapioca qui accuse le capitaine Haddock de fomenter un complot. Le toujours jeune reporter ne rejoint le capitaine que plus tard. Ensuite parce que deux images disqualifient la révolution menée avec l’aide de Tintin par le général Alcazar : au début, dans un bidonville, les habitants saluent leur dirigeant sous le regard de deux militaires en patrouille… Mais, à la fin, seuls changent le nom des dits dirigeants et les uniformes des soldats surveillant la population.

Les deux images montrent que, quel que soit le régime, la condition des pauvres ne change pas !

Le « grand récit » émancipateur de la révolution est bien fini. L’année suivante de la parution de La Condition postmoderne : rapport sur le savoir, en 1980, Erwin C. Dietrich réalise Les Prisonnières de l’île aux rats (Gefangene Frauen).

Le film raconte aussi une révolution qui ne change rien ou pas grand chose. Rita (Brigitte Lahaie) est la maitresse officielle du nouveau général-président de ce pays d’Amérique latine, elle a remplacé Carla (Karine Gambier), la maîtresse officielle précédente du général-président précédent ! Les deux présidents, l’ancien comme le nouveau, se ressemblent d’ailleurs physiquement. Et, comme Carla, Rita se déshabille et s’alanguit sur le canapé. Comme Carla du temps de sa splendeur, elle profite désormais de toutes les commodités du palais présidentiel, notamment la prétentieuse baignoire en coquille Saint-Jacques histoire de rejouer La Naissance de Vénus(de Sandro Botticelli, 1485).

À sa façon, dénudée et mélangeant les genres (film de prison, « nudie » et « nazisploitation »), Les Prisonnières de l’île aux rats raconte une révolution qui, bien que menée par d’anciennes prostituées alliées à leurs gardiens, ne change rien ! Carla, une fois son amant assassiné, doit prendre la place de Rita comme prisonnière sur l’île aux rats et là, elle fomente une future révolution avec le directeur de la prison qui est son ancien amant…

L’histoire est donc prête à se répéter, mais elle n’avancera plus.

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