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Aldo Moro : la gêne de l’assassin

Source : Henri Vidal – Caïn venant de tuer son frère Abel, 1896, jardin des Tuileries – photographie de Michael Kenna

Première parution: Guillaume Origoni,.« Aldo Moro : la gêne de l’assassin (1978) », Parlement[s], Revue d’histoire politique, vol. 28, no. 2, 2018, pp. 95-102.

La séquestration et l’assassinat1 d’Aldo Moro par les Brigades Rouges constituent le traumatisme national majeur de la Première République italienne2. Le leader démocrate-chrétien représentait non seulement l’une des figures tutélaires de ce Parti-État (Partito Stato), mais également l’incarnation de son aile centre-gauche. L’image de son cadavre recroquevillé à l’arrière d’une Renault 4 rouge dans la Via Caetani de Rome demeure une blessure profonde de la société italienne ainsi que le symbole des forces contradictoires qui ont conduit à cet assassinat le 9 mai 1978 après 55 jours de séquestration.

Nous revenons ici sur l’échange téléphonique par lequel les Brigades Rouges revendiquent l’exécution d’Aldo Moro et indiquent le lieu où a été déposé son corps. Il s’agit, en l’espèce, de l’enregistrement de l’appel téléphonique visant à revendiquer l’exécution d’Aldo Moro par les Brigades Rouges. Cet enregistrement fut réalisé par les services de sécurité italiens et rendu public par voie de presse. C’est la voix du brigadiste Valerio Morucci que nous pouvons entendre sur cet extrait audio – le sous-titrage a été fait par nos soins :

On ne négocie pas avec les terroristes

Beaucoup de choses ont été dites, écrites, commentées sur « l’affaire Moro ». En ce moment même, une nouvelle commission d’enquête parlementaire est à l’œuvre afin d’éclaircir les zones d’ombre hypothétiquement non résolues de son exécution. S’il est incontestable que le refus de négocier avec les Brigades rouges (BR) décidé par la Démocratie chrétienne (DC) et le Parti communiste italien (PCI) a contribué à l’impasse politique et précipité l’assassinat d’Aldo Moro, il n’en demeure pas moins que la responsabilité de l’acte incombe en totalité aux BR et notamment à celui qui était alors leur chef : Mario Moretti. C’est dans ce biotope politique que s’est joué le sort du leader démocrate chrétien, celui d’une guerre politique et idéologique. Aldo Moro était porteur d’un projet, appelé « compromis historique », qui devait aboutir au gouvernement de solidarité nationale.

En d’autres termes il s’agissait de gouverner l’État italien avec le PCI et ainsi sortir de la logique du Parti-État représenté par la DC qui gouvernait le pays sans interruption depuis 1947. Le courant droitier de la DC ne voulait pas de ce gouvernement avec les communistes. Les BR n’en voulaient pas non plus, car cela menaçait leurs aspirations révolutionnaires. Ce sont ces obstacles qui ont tué Moro. L’impossible négociation entre les BR et le gouvernement démocrate-chrétien, soutenu par le PCI pendant la crise politique et institutionnelle générée par la captivité d’Aldo Moro, ont réduit l’homme d’État, artisan du compromis historique, au statut de symbole, et l’être humain, père, grand-père et époux, au rang de simple monnaie d’échange.

Le soldat politique

Pour analyser les dynamiques qui ont abouti à la revendication de l’exécution de Moro, il faut avoir à l’esprit un élément important : un militant se réfère aux doctrines qui nourrissent ses pensées radicales et il rationalise parfois ses actes par la certitude qu’il agit en tant que « soldat politique ». Ce soldat politique porte atteinte au symbole indépendamment des valeurs intrinsèquement humaines du sujet auquel il fait subir sa violence. C’est une façon de déshumaniser sa victime et donc de rendre plus efficace l’application des décisions parfois funestes qui la concerne, tout en légitimant le processus intellectuel qui conduit à son exécution. Il est difficile de conceptualiser une violence totale produite sans haine. Il est quasi-impossible, si vous n’êtes pas sujet à la radicalité politique ou religieuse, de comprendre que l’on puisse exécuter un être humain, pour lequel on a plutôt de l’estime, mais dont la portée symbolique le place de facto dans le camp ennemi. La nécessité de cette déshumanisation fut parasitée par le temps exceptionnellement long de la séquestration d’Aldo Moro, ainsi que par sa gestion, car le groupe restreint3 de militants des BR qui veillaient à sa rétention a côtoyé l’homme –  et non le symbole politique – dans l’appartement de Via Montalcini pendant 55 jours. Cette proximité a laissé des traces qui sont décelables dans le document sonore de revendication. Nous y reviendrons. L’impasse politique et institutionnelle Aldo Moro a admis, dans des écrits édités après sa mort4, avoir été bien traité par ses geôliers : « Vais assez bien, bien nourri et entouré d’attention5 . » Ces attentions n’ont pas pour but exclusif de garder intacte la valeur marchande et symbolique de l’otage. Elles s’inscrivent également dans la culture italienne, ses rites et ses pratiques sociales. Mario Moretti, en charge de l’interrogatoire de l’otage dans ce que les BR désignaient par « prison du peuple », a détaillé à deux occasions le déroulement de toute l’opération Moro, de la préparation à l’exécution, en n’omettant rien sur les modalités des 55 jours de sa captivité.

Le 28 février 1990, la RAI 26 diffuse le douzième épisode d’une série de dix-huit intitulée la « Notte della Repubblica7  ». Au cours de celle-ci, Mario Moretti répond aux questions de Sergio Zavoli. Il y relate avec précision le déroulement de ce que les BR appelaient le « procès du peuple » fait à Aldo Moro, « coupable » de faire de l’État italien un serviteur des multinationales. C’est au cours de ces longs interrogatoires (Mario Moretti fut le seul à interroger le leader démocrate chrétien) que chacune des parties a pu découvrir l’humain que l’on tente de dissimuler derrière le rôle ou la fonction. Mario Moretti, d’ordinaire peu prolixe, a donné par la suite son accord pour que soit également publié le résultat de ses interviews par Rossana Rossanda8. Ce double témoignage permet de mieux appréhender la part indicible qui lie Mario Moretti à sa future victime, ainsi que les dissensions internes qui ont conduit deux des militants aguerris des BR à s’opposer à l’assassinat de Moro puis, plus tard, à quitter l’organisation révolutionnaire la plus efficiente du territoire italien. En effet, lorsqu’il fut acquis qu’aucun échange de prisonniers, aucun dialogue, aucune négociation ne serait admis par le gouvernement italien, la direction stratégique9 des Brigades Rouges décida qu’Aldo Moro serait exécuté. « Politiquement nous n’avions pas d’alternative, aucun espace n’avait été ouvert » affirme Mario Moretti à Sergio Zavoli et Rossana Rossanda.

Une condamnation à mort n’est pas chose facile

Les deux membres qui s’opposèrent à cette exécution, Valerio Morucci et Adriana Faranda, acceptèrent toutefois que l’opération soit conclue conformément à la décision prise par la direction stratégique, et c’est Valerio Morucci qui fut choisi pour la revendication téléphonique de l’assassinat. Un fait, relativement peu connu en France, apporte un éclairage sur la dualité au sein des membres des BR les plus proches d’Aldo Moro et révèle le point d’impact entre l’intransigeance du révolutionnaire et l’empathie de l’homme ordinaire. Le 30 avril 1978 (soit 9 jours avant l’assassinat de Moro), Mario Moretti téléphone à la famille Moro pour tenter de la convaincre d’exercer une pression sur le secrétaire par intérim de la DC, Benigno Zaccagnini, afin que la sentence annoncée soit suspendue par une ouverture de négociation :

[…] Je dois vous faire une dernière communication. Ce dernier appel est purement motivé par nos scrupules (il donne ensuite des instructions) […]. Une condamnation à mort n’est pas une chose que l’on peut prendre à la légère, y compris pour nous !

Il est probable que les scrupules évoqués ne soient destinés qu’à servir la rhétorique argumentative, mais le ton, l’empressement, les hésitations trahissent peut-être la difficulté à poser comme légitime de produire le « mal » pour perpétuer le « bien ». Lorsque ce mal s’incarne dans une personne que vous continuez à appeler « Président » alors que vous exercez sur elle un droit de vie et de mort, le processus de dépersonnalisation est difficile; il devient insurmontable dès lors que vous dialoguez avec ses enfants. Cependant, rien n’est venu entraver la sentence des BR. Aldo Moro a été exécuté le 9 mai 1978. C’est Mario Moretti qui a pressé la détente car aucun des militants ne s’était porté volontaire. La revendication téléphonique, interceptée par les services de sécurité, fut adressée à Franco Tritto, professeur d’université et assistant d’Aldo Moro : Valerio Morucci (VM) :

Professeur Franco Tritto ?

Franco Tritto (FT) : Qui est à l’appareil ?

VM : C’est le Docteur Nicolaï. Le Professeur Franco Tritto est ici ?

FT : Oui, mais je veux savoir qui est à l’appareil ?

VM : Brigades Rouges ! FT : (silence) VM : Vous avez compris ?

FT : Oui !

VM : En accord avec les dernières volontés du Président, nous communiquons à la famille où elle pourra trouver le corps de l’honorable Aldo Moro.

FT : Que doit-elle retrouver ?

VM : Vous m’entendez ?

FT : Non, vous pouvez répéter ?

VM : Non, je ne peux pas répéter voyez-vous! Alors voici ce que vous devez communiquer à la famille : ils trouveront le corps de l’honorable Aldo Moro dans la rue Caetani.

FT : Rue ?

VM : Caetani! Là se trouve une Renault 4 rouge… Les premiers numéros de la plaque sont « N5 » FT : N5… Je dois téléphoner moi-même à la famille ?

VM : Non, vous devez y aller personnellement !

FT : Je ne peux pas (sanglots) …

VM : Vous ne pouvez pas ?

FT : (pleurs)

VM : Vous devez impérativement !

FM : Je vous en prie non…

VM : … Je suis… désolé… mais si vous téléphonez… cela ne cadre pas… avec… les volontés exprimées par Aldo Moro…

FT : Parlez avec mon père je vous en prie !

VM : D’accord ! (le père prend l’appareil)

VM : Allo ?

Tritto Père (TP) : Allo ?

VM : Écoutez, vous devriez aller voir la famille de l’honorable Aldo Moro ou alors envoyez votre fils ou bien téléphonez, le message est déjà connu par votre fils.

TP : Puis-je m’y rendre moi-même ?

VM : Bien entendu, si vous le faites en urgence car… il s’agit des dernières volontés de l’honorable Aldo Moro qui souhaitait que la famille soit prévenue de façon à pouvoir disposer de son corps. Vous avez compris? Au revoir !

La revendication : le soldat politique confronté à l’homme ordinaire

L’écoute de l’enregistrement illustre l’accident communicationnel, le télescopage entre la grande histoire et la petite. L’assassin se trouve temporairement déstabilisé par la réalité d’un geste qu’il voudrait révolutionnaire mais qui, in fine, se heurte à l’indicible peine de l’homme seul.

Valerio Morucci pose dès le début de l’appel un cadre de référence autoritaire (« Brigades Rouges! » […] « Vous avez compris? ») qui devrait lui donner l’entière maîtrise de l’entretien. La sidération du professeur Franco Tritto le met pourtant immédiatement en difficulté. Ce dernier reste muet, demande à ce que les directives soient répétées, cherche des repères, fait appel en vain à sa rationalité. Il n’a pas peur. Il est écrasé par le chagrin et peine manifestement à assumer la charge que lui impose le messager des Brigades Rouges. Il répète machinalement les indications qui lui sont données jusqu’à son point de rupture. Une fois ce point atteint, la dynamique de la revendication est à son tour rompue. Valerio Morucci le comprend instantanément et doit résoudre rapidement deux problèmes. Le premier est de nature opérationnelle; le second, étranger à toute atteinte d’un résultat, se situe dans le champ compassionnel. La revendication marque le point final de l’opération Moro et il est primordial que la symbolique de l’acte ne soit pas entachée par une quelconque défaillance. Pourtant Valerio Morucci vacille. Il lui est difficile à la fois d’entendre un homme souffrir et d’être par ailleurs coresponsable de cette souffrance. Le soldat politique marxiste-léniniste rencontre la commisération. Il déroge donc à la règle qu’il a vigoureusement imposée quelques secondes auparavant (« Non je ne peux pas répéter! ») et régule son diapason émotionnel sur celui du professeur Franco Tritto. Le ton se fait moins dur et le débit monolithique devient hésitant (FT : « Je ne peux pas » [sanglots], VM : « Vous ne pouvez pas? »).

Il se refuse à brusquer son interlocuteur et quitte pour un temps extrêmement court sa fonction de combattant. Il s’adapte à cette situation nouvelle pour atteindre son but et trouver une solution au stress que lui procure sa position de bourreau (VM : « Vous devez impérativement! » FT : « Je vous en prie non! », VM : « Je suis… désolé… mais si vous téléphonez… cela ne cadre pas… avec… les volontés exprimées par Aldo Moro… »). L’humanité, qu’il pensait pouvoir occulter par sens du devoir et par doctrine, rejaillit sur lui de façon inattendue. Il s’empresse d’accepter la proposition qui lui est faite de continuer l’entretien avec le père de Franco Tritto et établit un nouveau protocole permettant l’utilisation du téléphone jusqu’ici strictement interdit. Notons encore que Valerio Morucci insiste à deux reprises sur « les dernières volontés » de Moro qui désirait que sa famille soit informée de son décès avant toute communication officielle. Cela explique vraisemblablement pourquoi la revendication n’a pas été faite par l’intermédiaire des médias.

Φ

L’opération Moro, conduite par les Brigades Rouges, a constitué le point d’orgue de l’influence que le groupe terroriste a pu avoir sur l’ensemble de l’extrême gauche italienne et européenne. La puissance exprimée par cette attaque au cœur de l’État a pourtant amorcé leur déclin. En effet, si des passerelles idéologiques, des sympathies, pouvaient encore exister entre la gauche traditionnelle et les BR avant l’affaire Moro, elles déclinent ensuite pour être réduites à néant lorsque la colonne génoise des BR assassine un ouvrier syndicaliste10. Cette fracture a rendu impossible toute velléité de massification du mouvement révolutionnaire. Les repentis, les dissociés, et le travail des services de sécurité achèveront l’isolement des Brigades Rouges.

Notes

1 Il s’agit en l’espèce de l’enregistrement de l’appel téléphonique visant à revendiquer l’exécution d’Aldo Moro par les Brigades Rouges. Cet enregistrement fut réalisé par les services de sécurité italiens et rendu public par voie de presse. C’est la voix du brigadiste Valerio Morucci que nous pouvons entendre sur cet extrait audio.

2La Première République commence en 1947 suite aux élections qui ont lieu la même année imposant la Démocratie chrétienne et le Parti communiste italien comme les deux piliers de la démocratie de la péninsule. Elle s’est achevée en 1992 avec l’opération « mains propres » qui a mis à jour une série de scandales liés aux financements des partis politiques. Il s’agit d’une désignation informelle.

3Laura Braghetti, Germano Maccari, Prospero Gallinari et Mario Moretti.

4Moro Aldo, Mon sang retombera sur vous, Paris, Taillandier, 2005. Les premières publications des écrits d’Aldo Moro durant sa captivité ont été publiées dans le volume 122 des actes de la commission parlementaire d’enquête sur l’affaire Moro présidée par Mario Valiante (VIII législature : 1980-1983) ainsi que par la commission d’enquête parlementaire sur les attentats (Relazione sulla documentazione rinvenuta il 9/10/90 in via Monte Nevoso a Milano).

5Ibid., p. 43.

6Deuxième chaîne publique italienne.

7L’ensemble de ces interviews ont été publiées en Italie sous forme d’ouvrage : Zavoli Sergio, La Notte della Repubblica, Roma, Le Scie, 1992.

8Rossanda Rossana, Mosca Carla avec Moretti Mario, Brigate Rosse. Una Storia Italiana, Milano, Baldini Dalai editore, 2004. La traduction française par Olivier Doubre publiée en 2010 est éditée par Amsterdam

9Pour comprendre la structure organisationnelle des Brigades Rouges, voir Baud Jacques, Encyclopédie des terrorismes et violences organisées, Paris, Lavauzelle, p. 236.

10Guido Rossa, ouvrier et syndicaliste fut assassiné à Gènes le 24 janvier 1979 pour avoir dénoncé l’un de ses camarades qui tractait pour les BR au sein de l’usine. Guido Rossa était membre de Confederazione Generale del Lavoro Italiana (CGIL) le syndicat du PCI majoritaire dans l’industrie italienne. Les manifestations qui suivirent cet assassinat ont scellé les divergences irréconciliables qui avaient été amorcées par l’exécution d’Aldo Moro entre les BR et les militants les plus radicaux du PCI.

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