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Donald Trump, les paléoconservateurs et le nationalisme blanc

Iron Man en Penseur de Rodin (source inconnue)

Première parution : Stéphane François, « Trump : derrière les tweets, l’alt-right et le paléoconservatisme », AOC, 15 novembre 2018.

Depuis l’élection de Donal Trump en 2016, tous les observateurs ont souligné son inculture, mettant en avant ses tweets à la syntaxe si particulière ou insistant sur son incapacité à travailler plusieurs heures sur des dossiers difficiles. Cela est sûrement le cas, mais ce n’est pas un point négatif dans ce pays. Il existe en effet aux États-Unis un rejet enraciné des élites : les candidats à l’élection présidentielle qui ont une image d’intellectuel partent avec un handicap auprès de l’opinion publique étatsunienne. La défiance, habituelle pourrait-on dire, de l’opinion publique étatsunienne vis-à-vis des intellectuels et des technocrates (ou vus comme tels), a été aggravée, depuis le début des années 2000, par la colère des perdants de la mondialisation, les « rednecks » dont certains parlent avec mépris. Le succès d’un mouvement populiste ultraconservateur comme le Tea Party et de sa principale représentante Sarah Palin le montrent. Le vote des électeurs américains s’est donc porté en 2016 sur l’un des deux candidats « antisystème », l’autre étant le sénateur démocrate Bernie Sanders. Durant cette campagne hors-norme, Donald Trump s’est fait remarquer par son attitude grossière, agressive et somme toute décalée. Cela n’est pas anecdotique pour notre propos, bien au contraire, car cela est en lien avec ce qui nous intéresse, c’est-à-dire la nébuleuse intellectuelle conservatrice dans laquelle baigne idéologiquement le président. Enfin, s’il existe une longue tradition populiste de gauche dans ce pays – quasiment depuis sa fondation –, celle-ci se situe dans une autre filiation.

Durant la campagne de l’élection présidentielle, Donald Trump n’a cessé de faire des appels du pied à l’extrême droite étatsunienne. Celle-ci l’a soutenu massivement. En retour, une fois vainqueur, il choisit, éphémèrement il est vrai (entre 2016 et 2017), comme conseiller le sulfureux Stephen (dit Steve) Bannon, ancien trader, homme d’affaires, patron du site complotiste et ultraconservateur Breitbart News, et surtout théoricien d’une forme de populisme très à droite. Pour beaucoup d’observateurs, l’Alt-Right se résume à ce dernier. Pourtant, celui-ci n’est pas le seul représentant, ni surtout le plus radical : nous pouvons citer les suprémacistes Richard Spencer ou Greg Johnson. Quoiqu’il en soit, le choix de Steve Bannon a mis sous les feux des projecteurs l’alternative-right, une nébuleuse de suprémacistes et de séparatistes blancs, que ses militants appellent le « nationalisme blanc ». Selon ceux-ci, il s’agit à la fois d’affirmer la supériorité de la race blanche et de refuser la société multiethnique, en lien avec un éloge du populisme contre la supposée domination de l’État fédéral aux mains d’une « élite mondialiste » dont le but serait à la fois de métisser la population américaine blanche et de tourner le dos à la mission de leadership des États-Unis (en contradiction d’ailleurs avec la volonté d’isolationnisme des mêmes).

Ces militants développent un discours racial identitaire, cherchant à défendre l’identité blanche, en promouvant une solidarité ethnique, avec parfois des positions « socialisantes », dans une logique populiste. En ce sens, ces militants de l’« alt-right » se placent dans l’héritage intellectuel du deuxième Ku Klux Klan, celui qui a existé entre 1915 et 1944, dont les positions étaient ouvertement fascisantes, ayant eu jusqu’à deux millions de membres, dans le sillage de la défense de l’homme blanc précarisé par le krach boursier de 1929. En 1925, ce Klan a pu mobiliser 40 000 membres qui défilèrent à Washington. Sa haine n’étaient pas tournée uniquement vers les Afro-Américains : elle visait également l’Église catholique, les juifs et les immigrants non WASP (pour « White Anglo-Saxon Protestant » -les populations protestantes blanches et anglo-saxonnes). Nous y retrouvons tous les thèmes de l’Alt-right. Les thèses du « grand remplacement » ne datent donc pas d’aujourd’hui – au sens propre comme au figuré.

Après 1945, l’extrême droite étatsunienne décline, du fait de sa proximité intellectuelle avec le national-socialisme – il ne faut pas oublier que les nazis furent influencés par les discours raciaux des théoriciens américains. Elle reprend vigueur dans les années 1960, au moment des combats pour les droits civiques. À cette période se développe un racisme « universitaire » théorisé par des universitaires, souvent sudistes, qui cherchent à montrer la réalité de l’existence des inégalités raciales. Parallèlement à cela, on voit apparaître également des hommes politiques, parfois intégrés dans les deux grands partis américains, le Parti Démocrate et le Parti Républicain, qui n’hésitent pas à exprimer publiquement leur racisme, tel Willis Carto, qui se définissait comme un « populiste Jeffersonnien ». Celui-ci se réclamait à la fois de l’antisémitisme fordien, de la défense de la population WASP et des populistes des années 1930, comme le Démocrate Huey Pierce Long ou comme le père Charles Coughlin – un prêtre très antisémite.

Si Carto est aujourd’hui oublié, il a pourtant joué un rôle de passeur d’idées. Il a fondé en 1958 le Liberty Lobby, dont il fut le directeur. Ce lobby fut le premier mouvement d’extrême droite d’ampleur nationale réellement structuré au États-Unis. Malgré tout, il disparut en 2001. Dans les années 1990, Carto fonde aussi le Populist Party. Surtout il est à l’origine de l’Institute for Historical Review, ouvertement négationniste. Dans un sens, Carto doit être vu comme l’un des précurseurs de l’Alt-Right. Néanmoins, il n’est pas le seul à associer racisme, antisémitisme et populisme. Il y a tout un courant, actif depuis les années 1960, qualifié de paléoconservatisme. Le terme apparaît au début des années 1980. Ce courant associe populisme et conservatisme « classique » au sens britannique du terme. L’une des figures importantes de ce paléoconservatisme étatsunien fut le sénateur démocrate, et plusieurs fois gouverneur de l’Alabama, mais ouvertement ségrégationniste, George Wallace – pour qui travailla d’ailleurs Willis Carto…

Une autre figure de ce paléoconservatisme est Pat Buchanan. Celui-ci est un homme politique et journaliste conservateur. Il conseilla Richard Nixon (et lui écrivit des discours), Gerald Ford et Ronald Reagan (il fut directeur de la communication de la Maison Blanche entre 1985 et 1987). Catholique traditionaliste, il incarne également la frange droitière et populiste du Parti Républicain. Il s’est opposé plusieurs fois publiquement au courant néoconservateur, à la politique irakienne de George W. Bush et ses conseillers, lui valant des accusations d’antisémitisme. Politiquement, il incarne parfaitement ce courant : anti-avortement, contre la visibilité de la minorité homosexuelle, pour une restriction drastique de l’immigration, contre le multiculturalisme, isolationniste et protectionniste, et défend une forme discrète de suprémacisme blanc, qui lui vaudra la perte de son poste de chroniqueur politique sur la chaine MSNBC… Pour diffuser ses idées, il fonde en 1993 le journal The American Cause. Pour les observateurs étatsuniens, Donald Trump en serait un fidèle héritier. D’ailleurs Buchanan n’a pas hésité à dire publiquement que l’actuel président des États-Unis est le futur du Parti Républicain.

De fait, ce paléoconservatisme prend de l’ampleur dans les années 1990, en rejet des politiques de promotion des minorités (ethniques ou sexuelles), analysées comme des politiques de déconstruction de l’identité américaine : elle condamne la visibilité, jugée excessive, des milieux homosexuels ; elle met en avant la supposée violence des afro-américains ; elle condamne l’immigration non blanche et enfin, le déclassement social de la majorité blanche, victime de la mondialisation, etc. Cette radicalisation du paléoconservatisme aboutit à une fusion avec les groupes suprémacistes blancs qui soutiennent l’idée que la race « blanche » subirait aujourd’hui son propre génocide par le métissage, la substitution ethnique, une immigration-colonisation, la perversion des mœurs, etc., ourdi par la communauté juive.

Ainsi, des militants de cette extrême droite mettent en avant les tribuns paléoconservateurs américains ou les populistes européens, comme John Enoch Powell, dont les textes ont été mis en ligne sur le site le plus important de la mouvance de l’Alt-right, Counter Currents Publishing (www.counter-currents.com), animé par Greg Johnson. Les deux se rejoignent également dans leur critique de la politique israélienne et dans leur rejet de l’influence des théoriciens du néoconservatisme, dont plusieurs sont juifs, y voyant l’action d’une communauté trop visible, hostile à la mission des États-Unis et inféodée à Israël. Le sous-entendu antisémite est manifeste.

Le lien entre les deux milieux a été également fait par l’essayiste et journaliste Samuel Francis, qui participa aux revues des uns et des autres. Cependant, il faut bien reconnaître que les porosités sont importantes. Évoluant, à l’origine, dans les sphères paléoconservatrices, Francis, par son rejet du métissage, devint une figure importante du racialisme américain. En effet, il estimait que la culture et la civilisation occidentales étaient génétiquement indissociables de la race blanche et des peuples européens, donc qu’elles n’étaient pas transmissibles, en leur fond, à d’autres races, quels que fussent les phénomènes d’acculturation. Toutes les recherches scientifiques montrant l’inanité de ces positions racistes, ne convainquent par leurs partisans. La race blanche, nordique évidemment, reste, chez eux, la race civilisatrice… On retrouve toujours le même mythe aryen.

Lorsqu’on recontextualise les propos tenus par Donald Trump depuis 2015 à l’aune de ce qui vient d’être écrit ci-dessus, on s’aperçoit que les différentes saillies plus ou moins racistes du président s’inscrivent dans cette continuité idéologique. Leur aspect provocateur et intempestif perd de leur spontanéité. Au contraire, un fil directeur, une logique, apparaissent clairement. On retrouve cette logique dans sa dernière provocation. En effet, Donald Trump, en donnant l’autorisation à l’armée de faire usage de ses armes sur les migrants, reprend une vieille demande de l’extrême droite américaine, notamment de la part des milices dont on parle peu aujourd’hui, mais qui n’en existent pas moins. Derrière cela, il y a aussi l’idée d’une « marée migratrice » qu’il faut endiguer, au risque sinon de perdre l’identité blanche étatsunienne. Là encore, il s’agit d’une idée ancienne des milieux suprémacistes blancs. Cependant, cette marée migratrice ne vient plus par navires, comme du temps de Madison Grant ou de Lothrop Stoddard, c’est-à-dire au début du XXe siècle, mais du Sud, depuis les pays latino-américains, du Mexique et aujourd’hui du Honduras. La volonté, exprimée par Trump, de construire un mur à la frontière avec le Mexique s’inscrit dans cette continuité idéologique. D’ailleurs, les militants de l’extrême droite le comprennent ainsi.

Enfin, s’il n’est pas un membre de cette extrême droite, son ambiguïté fait qu’il est perçu par certains de ses admirateurs comme une personne favorable à celle-ci. En effet, les réactions très molles du président Trump aux différents attentats d’extrême droite sur le sol américain (il n’a pas annulé son meeting électoral pour se rendre à la synagogue de Pittsburgh où fut commis le massacre), sans compter son propos à la suite de la manifestation raciste de Charlottesville (« il y a des gens bien des deux côtés »), peuvent s’insérer dans cette logique. Si ces attentats sont en légère augmentation depuis 2016, la grande nouveauté vient surtout de l’attitude du président…

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