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“Le Pen n’a jamais pardonné à ses numéros 2 d’exister”

Le Prisonnier deux temps RodeurPropos de Nicolas Lebourg recueillis par David Doucet, parus sur le site des Inrockuptibles, 12 décembre 2012, à propos de la parution de Dans L’ombre des Le Pen. Une Histoire des numéros deux du FN (Nouveau Monde)

Quelle empreinte les lieutenants de Jean-Marie Le Pen ont-ils laissé sur le mouvement ?

Les Le Pen ont en charge l’incarnation du FN. Peu portés sur l’idéologie ou l’organisation ils ont laissé ces aspects à leurs seconds. La faiblesse des Le Pen, c’est que les grands virages politiques connus par leurs partis ne sont pas de leur fait mais des hommes dans leur ombre. La force des le Pen, c’est que ce sont eux et eux seuls qui sont capables de faire accepter à leur électorat des changements de ligne économique, de stratégie d’alliance ou d’autarcie.

Quel type de relations entretient Jean-Marie Le Pen avec ses numéros deux ? A part pour François Duprat pour lequel il semblait éprouver une réelle admiration, on a l’impression qu’il garde beaucoup de retenue affective par rapport à eux.

Il a également des sentiments forts pour Bruno Gollnisch. Ils ont en commun cette gourmandise tout à la fois d’user de l’imparfait du subjonctif et de provoquer ce qu’ils estiment être le bourgeois de gauche. Le Pen a des mots d’estime forts à l’égard de Gollnisch, et a des mots d’autant plus violents lorsqu’il s’est agi de l’éliminer au profit de sa fille. Après, Le Pen n’est jamais parvenu à pardonner à ses numéros deux d’exister. Résultat, il a effectivement parfois sous-estimé leur fidélité, ainsi en ce qui concerne Jean-Pierre Stirbois, ou en a abusé, comme avec Carl Lang.

Avant votre livre, on avait l’impression que la célèbre maxime du président d’honneur du FN (« Il n’y a qu’un seul numéro au Front national, c’est le numéro un ») se vérifiait au sein de l’historiographie du mouvement. Comment expliquez-vous que le rôle des lieutenants soit aussi peu connu ?

Quand le FN est créé en 1972, l’image de l’extrême droite est socialement solidaire de celles de Vichy et de l’OAS. Il faut l’en sortir absolument. Pour cela un créneau idéologique, le national-populisme, avec son tribun dans le rôle du Sauveur… ou du Diable, selon qui regarde. Mais l’histoire de l’extrême droite se réoriente : elle devient lepéno-centrée. C’était, à mon sens, le hiatus méthodologique de l’essentiel de la littérature consacrée au FN. En mettant toujours en avant les Le Pen, elle avalise l’idée de la rencontre entre une personnalité et un peuple. Là, on sort de la figure du grand personnage et on met les mains dans le cambouis, le sang et les larmes…

A travers les portraits de Victor Barthelemy puis de Jean-Pierre Stirbois, on s’aperçoit que le Parti communiste fût durant longtemps un modèle d’organisation pour le Front national. Pourquoi ? Existe-t-il des rémanences de cette structuration ?

Dans le cas de Victor Barthélémy son histoire recoupe celle du siècle. C’est un agent de l’Internationale communiste qui rejoint l’extrême droite radicale et devient un ultra de la Collaboration. Dès cette période, il cherche, comme tous les fascistes, à acclimater à l’extrême droite les leçons du léninisme. Il conserve jusqu’au bout cette idée que le léninisme a inventé la machinerie politique la plus adaptée à l’époque où la politique est affaire des masses. Le problème est qu’il ne suffit pas de singer. Cela fait 40 ans qu’au FN on rêve et on tente parfois d’avoir « sa CGT », en se disant qu’un relais syndical est un levier extraordinaire. Mais autant les staliniens sont des hommes d’ordre, autant l’extrême droite française est profondément indisciplinée et individualiste – au moindre problème personnel on fait scission et on habille cela de raisons idéologiques. Ceci dit, au moment même de sa création, le FN était censé fonctionner avec une direction collégiale, ce qui là le rattache aux traditions très spécifiques de l’extrême droite radicale française, et est dû à l’importance de ses membres parmi les fondateurs.

Vous définissez François Duprat comme « L’inventeur du Front ». Pourtant, Victor Barthelemy l’a structuré avant lui et du point de vue idéologique, même si Duprat a fait de l’immigration un thème prioritaire du discours frontiste, l’extrême droite l’avait déjà employée (Ordre Nouveau est dissous après un meeting sur « l’immigration sauvage » en 1973).

Je définis Victor Barthélémy comme « le passeur » et François Duprat tel « l’inventeur ». En effet, Ordre Nouveau avait usé du thème de l’immigration mais sous un point de vue ethno-racial. Duprat, lui, écrit une note aux militants pour leur interdire toute référence ethnique ou raciale et dire que le seul angle c’est que les immigrés occupent des emplois au détriment des Français. Il le fait en pensant ainsi arracher des voix des classes populaires au Parti communiste français et en assurant que le parti doit d’abord faire ce socle électoral pour pouvoir nouer de vraies alliances avec les droites. Barthélémy lui conçoit le positionnement du FN sur le thème du barrage à l’union de la gauche signée à l’été 1972. Il poursuit son vieux combat anticommuniste. Sur ce créneau, avec des partis de droite puissants, le FN serait demeuré un groupuscule conservateur sans autonomie. Ce qui fait que le FN est le FN, la dénonciation tout ensemble de la droite et de la gauche, c’est le couronnement de la stratégie Duprat.

Quel numéro deux vous semblait le plus complémentaire avec Jean-Marie Le Pen ?

Chacun apporte ses qualités. Duprat, c’est son imagination et sa capacité à se mouvoir dans les intrigues. Lang et Gollnisch ont un sens aigu de la fidélité personnelle. Stirbois et Aliot ont apporté leur capacité à tout à la fois affronter les cadres et leur président en pensant à leur parti. Le duo avec Bruno Mégret était très riche en potentiel. S’ils avaient pu se faire confiance c’eût été l’alliance d’un technicien remarquable et d’un tribun hors pair.

Le succès de la stratégie de normalisation et de conquête du pouvoir de Marine Le Pen au dépend de celle plus historique et marginale de son père peut-elle être perçue comme une victoire posthume du « mégretisme » ?

Oui, pour l’essentiel Marine Le Pen fait du mégretisme sans Bruno Mégret et avec nombre d’anciens mégretistes. Il y a néanmoins deux fortes différences. D’abord, Bruno Mégret ne croyait pas à une capacité du FN de peser sans alliance avec les droites, en s’affirmant comme partie intégrante du bloc des droites. Marine Le Pen conserve, au moins pour l’instant, une ligne d’autonomie telle que la promouvait son ex-beau-frère, Samuel Maréchal. Ensuite, Bruno Mégret jouait habilement de la radicalisation et la normalisation tout ensemble. Sous son influence le parti s’était considérablement radicalisé idéologiquement : promesse d’une vague de dénaturalisation, inégalité des races, etc. Marine Le Pen ne paraît pas vouloir investir ce créneau de « droite révolutionnaire », malgré une ou deux remarques de nationalisme ethnique lors du lancement de la campagne des législatives.

A la lecture de votre livre, ce qui est frappant c’est la trajectoire à 360° des lieutenants de Le Pen. Pour s’imposer, Stirbois, Mégret ou bien encore Gollnisch ont cherché à s’émanciper des radicaux présents au sein du Front national puis finissent toujours par se faire passer pour des durs afin de gagner en légitimité au sein du mouvement. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?nmPoche-OmbreLePenDEF-HD_NM

Il y a aussi un effet de storytelling médiatique. C’est frappant dans le cas de Bruno Gollnisch. Voilà un homme qui a toujours défendu les conceptions d’une droite légitimiste. Dans les médias lors de son affrontement avec Marine Le Pen on est parvenu à « elle c’est une femme, jeune, donc une modérée modernisatrice, et donc lui c’est le radical traditionaliste ». C’est assez sidérant cette image quand on regarde de plus près. De même, si Bruno Mégret a d’abord eu droit à une image de modéré face à Stirbois, c’est amplement dû au fait qu’il était jeune et surdiplômé, alors que Stirbois avait pour bagage l’Algérie française. Pour les observateurs, alors que c’était Mégret le radical, la représentation s’imposait : au jeune polytechnicien la mesure, à l’autodidacte nostalgique de l’Algérie la dureté. Il y a tout de même beaucoup de mépris de classe dans la façon dont on regarde le FN….

Comment comprendre que Gollnisch malgré une élection interne suspecte et des phrases très dures de Jean-Marie Le Pen à son encontre (« Le sort des dauphins, c’est parfois de s’échouer »), choisisse de demeurer au sein du Front national où son rôle semble de plus en plus marginal ?

L’élection de Marine Le Pen lors du congrès de 2011 me paraît s’être faite dans des circonstances plus régulières que celles du congrès UMP de 2012 ou du PS de 2008. Après, beaucoup à l’extrême droite ont pensé que Marine Le Pen allait exploser toute seule en plein vol. La demande sociale autoritaire, le désir de rupture, la puissance de la marque « Le Pen » semblent avoir réglé cette question : pour nos concitoyens le national-populisme s’appelle le lepénisme, quel que soit l’ampleur du travail des numéros 2.

Marine Le Pen a multiplié les postes de vice-président pour empêcher l’émergence d’un nouveau numéro deux. Au milieu de ce brouillard, qui vous semble le plus à même de s’imposer comme lieutenant ?

Il y en a un de plus servi que les autres. Les prérogatives dévolues àFlorian Philippot en font un quasi numéro un bis. On avait bien vu son influence dans la campagne 2012, avec cet angle souverainiste monétaire assez éloigné des fondamentaux frontistes. C’est une spécificité du FN que de faire monter directement à son état-major de frais encartés, plutôt que d’exiger un cursus militant minimum assurant de la soumission de l’impétrant. Le parallèle avec Bruno Mégret est évident, et Philippot s’en défend par de permanentes références à Marine Le Pen. Il a également fait l’effort de plus intégrer la question de l’immigration à ses nombreuses interventions médiatiques. Il influence Marine le Pen, il a ses réseaux dans l’encadrement. Il lui manque encore l’estime de Jean-Marie Le Pen et de la base militante. Bruno Mégret ne serait pas devenu le quasi-égal de Jean-Marie Le Pen dans le parti s’il ne lui avait pas amené la victoire de Vitrolles. Florian Philippot s’installe en numéro deux mais sans enracinement militant.  C’est conforme à sa formation énarchique, mais inadéquat au vu de l’histoire frontiste…

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