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La Construction de l’image de l’URSS : le rôle de la famine de 1921

homme bolchevismePar Romain Ducoulombier

En novembre 1919, les élections législatives françaises sont l’occasion de placarder une affiche devenue célèbre : un personnage hirsute et sanguinolent, « le couteau entre les dents », prévient la population contre le danger « bolcheviste », alors même que le PC-SFIC n’existe pas encore. L’affiche est d’abord antisocialiste et destinée à combattre la candidature de Jean Longuet, perçu comme pacifiste et donc bolcheviste, en banlieue parisienne. Mais l’assimilation qu’elle réalise entre révolution, bolchevisme et barbarie va coller à la peau des communistes tout au long du XXesiècle et constituer un des fondements de l’anticommunisme, au point de susciter des récupérations et des détournements par les communistes eux-mêmes.

Secourir la Russie révolutionnaire

La famine qui ravage la Russie en 1921-22 à l’issue de la guerre civile a exercé un rôle déterminant dans la genèse de la diplomatie culturelle soviétique en Europe. La formation du Comité international pour l’organisation de l’aide des travailleurs à la famine en Russie, parfois appelée Croix-Rouge prolétarienne et noyau du futur Secours ouvrier international (SOI, IAH en allemand) dirigé par Willi Münzenberg, est l’instrument d’une diplomatie humanitaire dont les caractéristiques et les mutations vont marquer durablement la propagande en faveur du « monde nouveau » que serait l’URSS.

Willi Münzenberg

Willi Münzenberg

Le « Comité Münzenberg » va jouer un rôle déterminant pour retourner l’image de l’URSS : « L’image d’enfants faméliques remplace en quelques mois celle de l’homme au couteau entre les dents », selon l’historien Jean-François Fayet. Grâce au recours massif à la photographie, utilisée dans des magazines au format et à la mise en page moderne, comme La Russie soviétique en images (Sowjetrussland im Bild), qui préfigure l’ArbeiterIllustrierte Zeitung (A-I-Z), les images du nouveau mode de vie soviétique, la représentation des progrès de l’alphabétisation, du souci de l’enfance, de la science, de la culture illustrent le travail de « civilisation » de la Russie par les bolcheviques. La campagne en faveur de la Russie affamée fusionne les argumentaires traditionnels de la philanthropie bourgeoise d’inspiration religieuse avec les thèmes de la propagande communiste. Quels en sont les principaux traits ?

Des moyens considérables

Tout d’abord, l’importance des moyens déployés, avec un enjeu de taille, celui de mobiliser le porte-monnaie des ouvriers européens pour concurrencer les organisations philanthropiques bourgeoises, en particulier l’American Relief Association (ARA) qui nourrit près de onze millions de personnes dans la Russie affamée de 1922. Selon les chiffres fournis par l’étude très fouillée de Jean-François Fayet, le SOI contribue à hauteur de 2 % de l’ensemble des cargaisons en provenance de l’étranger, contre 82 % pour l’ARA… Mais cette aide, conclut l’historien, possède une forte valeur symbolique et permet de mettre en place des réseaux efficaces pour modifier progressivement l’image de l’URSS. À partir de 1922, l’aide alimentaire se transforme progressivement en aide à la reconstruction économique. C’est le début d’un processus sélectif de transfert technologique qui va contribuer à l’« édification du socialisme » en URSS. C’est aussi le fondement de la diplomatie culturelle soviétique, qui veut dépeindre une URSS moderne, arrachant la Russie paysanne à son arriération et inventant un mode de vie nouveau pour les classes populaires.

La famine en Russie : dans une cantine, les enfants russes mangent la soupe que l’ARA vient de leur distribuer. Source: Gallica

La famine en Russie : dans une cantine, les enfants russes mangent la soupe que l’ARA vient de leur distribuer.
Source: Gallica

Une campagne internationale

Ensuite, la dimension mondiale de la campagne. Le Comité multiplie les antennes, en particulier aux États-Unis, et démontre sa capacité à mobiliser des ressources financières considérables : le besoin de devises des Soviétiques fera par la suite du SOI un modèle du genre. Münzenberg n’a jamais reculé devant la nécessité d’organiser des événements d’ampleur mondiale, comme lors du congrès de Bruxelles, en février 1927, à l’issue duquel est constituée la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale, mieux connue sous le nom de Ligue anti-impérialiste (LAI) et basée à Berlin.

Enrôler l’intelligentsia européenne

La campagne de mobilisation internationale repose en troisième lieu sur l’enrôlement de personnalités qui l’appuient de leur prestige. C’est le cas, par exemple, des écrivains Romain Rolland et Maxime Gorki ou du physicien français Paul Langevin (1872-1946), compagnon de route et homme-clef des rapports scientifiques franco-soviétiques pendant l’entre-deux-guerres, qui s’investit au début des années 1920 dans le travail diplomatique pour obtenir la reconnaissance de la Russie soviétique par la France. Selon Jean-François Fayet, la campagne humanitaire de 1921-22 s’accompagne pour la première fois des voyages encadrés en URSS.

La famine en Russie : un homme vient de toucher la portion pour sa petite famille. Source: Gallica

La famine en Russie : un homme vient de toucher la portion pour sa petite famille.
Source: Gallica

Tous les moyens sont bons

La campagne internationale d’aide alimentaire à l’URSS a enfin pour caractéristique de multiplier les supports de propagande : ordres du jour adoptés en meetings, conférences, livres et brochures, mais aussi supports visuels et recours massif au cinéma – une trentaine de films soviétiques et étrangers, selon le décompte de Roland Cosandey. Le SOI a créé à Berlin son propre service cinématographique, son industrie de « produits dérivés » (le Aufbau Industries & Handels Aktion Gesellschaft), sa maison d’éditions, Neuer Deutscher Verlag. Berlin est véritablement l’épicentre de l’offensive humanitaire de Münzenberg et restera jusqu’en 1933 le cœur de son empire propagandiste. Les réunions de coordination s’y tiennent en présence d’Olga Kameneva, l’animatrice-clef de la campagne côté soviétique.

La famine de 1921-22 consécutive à la guerre civile et à la politique bolchevique de réquisitions agricoles a provoqué la mort de un à trois millions de personnes, selon les estimations. Elle s’accompagne de la première expulsion administrative hors d’URSS de plusieurs dizaines de savants et d’intellectuels « bourgeois » du Comité panrusse d’aide aux affamés, chassés sur ordre de Lénine du sanctuaire de la révolution : un précédent qui « réfléchit comme une goutte d’eau, selon la formule de Michel Heller, les problèmes principaux […] de l’histoire soviétique : ceux du pain, de l’attitude à adopter envers l’intelligentsia, des répressions, des relations avec l’Occident ». Mais elle est aussi l’expérience dont dérive la diplomatie culturelle soviétique et la mise en scène de la « construction du socialisme ». La famine aura donc eu des effets imprévus mais déterminants sur la fabrication de l’image de l’URSS dans l’entre-deux-guerres et sur son ouverture/fermeture au monde extérieur.

Pour aller plus loin :

Voir l’indispensable Jean-François Fayet, VOKS. Le laboratoire helvétique. Histoire de la diplomatie culturelle soviétique durant l’entre-deux-guerres, Chêne-Bourg, Georg Editeur, 2014, en particulier p. 114-121

Alain Dugrand, Frédéric Legrand, Willi Münzenberg. Artiste en revolution (1889-1940), Fayard, 2008

Michel Heller, « Premier avertissement, un coup de fouet. L’histoire de l’expulsion des personnalités culturelles hors de l’Union soviétique en 1922 », Cahiers du monde russe et soviétique, Vol. 20, n°2. Avril-Juin 1979, p. 131-172, disponible en ligne :
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1979_num_20_2_1353

Première parution :  Romain Ducoulombier, «La construction de l’image de l’URSS : le rôle de la famine de 1921», ANR PAPRIK@2F, 10 septembre 2014 

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About romainducoulombier (21 Articles)
Docteur et agrégé d'histoire ; Post-doctorant à l'université de Bourgogne depuis le premier septembre 2013, où il assure la direction scientifique du projet Paprik@2F financé par l'ANR (sous la dir. du prof. J. Vigreux) Commissaire de l'exposition Jaurès 1914-2014 aux Archives nationales (mars-juillet 2014) Enseigne à l'Université du Littoral Côte-d'-Opale (ULCO) et à l'IEP de Paris Thèse de doctorat d'histoire : "Régénérer le socialisme. Aux origines du communisme en France, 1905-1925", sous la direction de Marc Lazar, IEP de Paris, 2007 Parue en version remaniée : Camarades ! La naissance du Parti communiste en France, Perrin, 2010. Il a publié Vive les Soviets, un siècle d'affiches communistes aux éditions les Echappés en 2012, puis récemment Histoire du communisme, PUF, "Que-Sais-Je", 2014

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