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La Transhumance festive Nord/Sud des toxicomanes en Catalogne : à la recherche des normes et des espaces défaits

Par Dominique Sistach

Dès la fin des années mille neuf cent quatre vingt-dix, à la recherche d’un nouveau terrain d’étude sociologique, je me suis orienté vers une double quête : la toxicomanie et la Catalogne. En m’immergeant dans cet espace transfrontalier (1999-2003), je voulais poser les conditions d’une définition sociologique d’un « groupe invisibilisé » par ses pratiques illégales qui restait captif des représentations nationales officielles. L’approche sociologique était d’autant plus complexe qu’il fallait se défaire du double carcan épistémologique et normatif, juridico-psychologique, des totems de la Loi et de l’interdit qui phagocytent la définition de « la toxicomanie » et contribuent à la marginalisation normative et productive de l’exploitation du produit et par incidence des consommateurs. À rebours, l’investigation propose d’aller jusqu’au bout de l’intersubjectivité des toxicomanes, de constituer une sorte d’ontologie réflexive d’un sujet sous condition, en équilibre sur cette frontière pyrénéenne.

L’ensemble des actions collectives des usagers de stupéfiants, identifié selon la tradition interactionniste de Howard S. Becker, nous mènera à reconsidérer le principe de transgression des normes et par la même la qualification de déviance.

En choisissant comme centre de l’investigation la ville de Perpignan, je me situais au cœur d’un espace transitionnel vital pour le commerce illicite des produits stupéfiants, mais aussi, d’un même espace pour le commerce des produits licites, à raison du faible coût de l’alcool et du tabac en Espagne. Dans cet espace de transhumance consumériste, la frontière franco-espagnole est simultanément présente et absente : présente par la force de l’interdit juridique à réaliser ces transactions, et absente, car dans l’esprit de nombreux toxicomanes, cette frontière n’existe pas. Le passage nocturne de la frontière pyrénéenne semble faire disparaître la montagne, le fort de Bellegarde, ancienne fortification militaire, semble flotter dans l’air, ses lumières lui donnant l’allure d’un ovni.

Cet effacement des consciences ne signifie pas l’apparition d’une culture catalane transnationale, tant les Roussillonnais sont francisés et les Espagnols sont « catalanisés », mais plus justement, il signifie l’apparition d’un espace catalan sociotoxicologique. Ce couloir catalan, dont vous avez compris qu’il est un enjeu du commerce des marchandises et des hommes, comme il fut un enjeu stratégique des sociétés de conflits passés, est également une forme coétendue de non-lieu, au sens anthropologique où Marc Augé l’entend. Ancien espace agricole, fort peu peuplé en Roussillon et dans la plaine de l’Emporda, il faut arriver à Gérone, puis surtout à Barcelone pour découvrir une cité d’importance. Espace carrefour européen, couloir méditerranéen transafricain, espaces de migrations économiques et de transhumances estivales, la multiplicité des fonctions de passage impose une destination particulière de l’espace à l’usage et aux transferts des drogues.

Parallèlement aux circuits souterrains transidentitaires de l’économie des stupéfiants (Alain Tarrius et Lamia Missaoui), la fête et la ‘défonce’ des Roussillonnais subliment la marque politique de la frontière qui disparaît de l’entendement par l’effet de l’attractivité sociale à stimuler ses sens par la drogue, le sexe et la fête : une économie politique sociale de l’excitation et de la frustration apparaîtra alors. « La drogue [étant] la métropole moderne » (Beatriz Preciado, p. 310), Perpignan est l’un de ses bastions transfrontaliers pyrénéens et méditerranéens.

Groupes festifs et transculturalité toxicologique : faire société avec la drogue

Les migrations festives, guidées par l’appel de la ‘défonce’ et de la liberté, ne sont pas qu’une production spatialisée du phénomène sociohistorique pop. Elles sont tout autant le résultat d’une profonde mutation de l’économie politique des territoires. La précédente génération vivait ces migrations dans l’espace national languedocien. Depuis la fin des années 1970, les jeunes roussillonnais se déplaçaient à Montpellier (Odéon/Rockstore), à Sète (Heartbreak Hôtel) ou à Toulouse (Bikini, Le Pied) pour satisfaire leur passion musico-toxicologique. Au Sud des Pyrénées, la reconstruction sociale et politique de l’après-franquisme, puis l’expansion de l’économie politique catalane, et de sa culture, a modifié l’orientation du nomadisme festif roussillonnais. La libération puis la croissance de l’agglomération barcelonaise ont constitué un pôle culturel et festif d’attractivité qui a inversé la polarité des déplacements du nord vers le sud.

La multiplication des concerts barcelonais au cours des années 1990, le festival Sonar à Barcelone, notamment les épisodes de 1998 à 2000, la célébration de la nouvelle année 2001, dans une usine désaffectée, où s’établirent durant plusieurs jours et nuits les « Spiral Tribe », le festival Primavéra 2002, l’immense teknival, dans des forêts dominant Tarragone, la même année, furent autant d’événements, pour ne relever que les plus notables, qui permirent d’asseoir le statut d’autonomie addicto-culturelle de l’espace festif Sud-Catalan. L’événementiel culturel et sa massification de l’offre ont contribué à la production de conditions attractives de la multitude, dont la drogue n’était pas la moindre des accroches ; la démultiplication du nombre de festival de musique pop, au cœur des années 1990, est l’un des puissants leviers de la généralisation des prises de stupéfiants, et notamment des premières prises, dont on sait qu’elles sont déterminantes pour le devenir de l’usager.

Les allers retours sont incessants. A priori, dans un monde de sédentaire, chaque groupe de toxicomanes transhume selon des motifs et des dispositifs festifs, sexuels et toxicologiques. On peut identifier un système combinatoire des facteurs d’activités, des types de produits consommés ainsi qu’alors du type même d’identités sociales et de rapports sociaux. Les marges de distinction sont étroites dès que l’on affine la réalité sociale. La confusion des genres, des styles, de ce que l’on pourrait voir et croire comme des groupes de jeunes, se retrouve parfaitement au travers de la consommation festive des stupéfiants. La polytoxicomanie reflète ainsi le phénomène culturel qui fait de la jeunesse un groupe plus ou moins homogène quand il combine toutes les tendances faisant son époque. Il reste des groupes durs, où les individus s’habillent, se regroupent autour d’un mouvement, et prennent majoritairement le même type de stupéfiant ; mais, massivement, les jeunes sont indifférenciés, transculturés, et surtout, rompus à la prise de toutes les drogues.

Par ordre de décroissance dans la quantité des produits consommés : alcool, cannabis (herbe, haschich), cocaïne (très fortement coupée, de l’aspirine au laxatif de bébé, et communément au lactose, la cocaïne est « sniffée » ou fumée « en base »), MDMA (ecstasy en cachet ingérable, en gélule ingérable ou à « sniffer »), GHB, méta-amphétamine, crystal meth, champignons hallucinogènes, solvants, speed, amphétamines, produits pharmaceutiques, voire produits vétérinaires (Kétamine), héroïne, LSD, etc. La polytoxicomanie impose toujours sa narration par une liste vertigineuse de produits qui se succèdent sans pouvoir apparemment s’arrêter, chacun se substituant à un autre ou se cumulant, c’est selon, au rythme des renoncements ou des accoutumances.

On découvre trois types de publics majoritaires qui semblent transcendés par deux orientations toxicologiques dominantes. Les fumeurs de cannabis, combinant ces prises avec de fortes doses d’alcool, se rendent en Catalogne-Sud pour des concerts et des festivals pop/rock, mais restent le plus souvent sur leurs terres roussillonnaises. Les clubbers se rendent dans les boîtes de nuit « electro-techno » de Roses (« Le Rachdingue »), de Gérone (« Blau ») et de Barcelone (« Nitsa Club », « Octopussy », « Scorpia », « Moog », « La Terrazza », « The Loft », etc.), et sont transhumants. Enfin apparaît le phénomène des « teufs », des « free parties », et des teknivals, ces véritables « zones d’autonomie temporaire » (en anglais l’acronyme TAZ signifie l’un des nombreux termes qualifiant l’ecstasy), telles que décrites et théorisées, par Hakim Bey (1998), qui fit naître un public techno dur – hardcore –. Les teufeurs sont contestataires et festifs. Ils annoncent ouvertement que l’espace, libre de tous droits, gratuit et sans interdit, est ouvert à la danse et à la ‘défonce’.

Ce phénomène musical et politique, venu du Royaume-Uni, imposait un métissage entre le mouvement politique des « travellers » et l’usage caribéen des « sound system » (une sono pour diffuser des disques) ; le premier mouvement, blanc, postpunk et nomade, anarchiste et contestataire, trouvait un sens esthétique et politique dans l’usage des « sound system », ainsi que très rapidement dans la récupération musicale de l’Acid House de Manchester et de la Techno de Detroit. Le collectif « Spiral Tribe », après plusieurs procès retentissants, notamment celui de 1994, décidaient de quitter le Royaume-Uni, et investissaient la France, puis progressivement, l’Est puis le Sud de l’Europe, « pour se poser » en Catalogne en 2000.

Au final, trois publics, dont les identités musicales correspondent à des espaces festifs et à des types de postures toxicologiques. Le groupe haschisch/rock est un groupe socialement très intégré, l’objet de la transgression étant limité par l’assimilation de postures communes : fumer et boire. À l’opposé, les groupes des clubbers et des teufeurs développent un désir de rupture et de transgression très fort. La volonté de se distinguer, cette soif d’avant-garde, permet d’esthétiser la posture dégradante de la ‘défonce’ : sniffer, « gober » (expression signifiant le fait d’ingérer un ecstasy), « baser » (expression signifiant le fait de fumer des « free base » de cocaïne), très rarement, injecter. Les clubbers et les teufeurs ne constituent pourtant pas un groupe homogène. Les deux groupes s’entrecroisent, et peuvent marginalement s’interpénétrer, mais ils ne se mélangent que rarement, tant ils sont différenciés par leurs représentations, leurs esthétiques et leurs idéaux. En des termes assez curieux à l’analyse, ces deux groupes constituent une forme spectrale de leurs antécédents sociaux : les clubbers sont les enfants de la classe la plus aisée, alors que les teufers sont les fils et les filles de la classe moyenne inférieure, postouvrière ; les premiers sexualisent leurs activités nocturnes, les seconds les politisent ; l’un des points de convergence de ces groupes différenciés culturellement procède de l’usage et du négoce de stupéfiants.

Les musiques « festives » vont apparaître à la fin des années 1990, mélange de ska et de rock, pour entrecroiser les espaces et les publics de fêtes (on parle alors aux États-Unis de crossover musical), dans un cadre où la drogue et l’alcool transcendent les clivages des bandes traditionnelles des musiques pop. Par ailleurs, l’émergence de la techno/electro présente la singularité d’une machine à danser sous cocaïne/ecstasy. « Jouer » (live ordinateur) ou « mixer » (dj set), ces musiques sont des montages rythmiques sur lesquels quelques mélodies éparses viennent servir de leitmotiv à la dance, comme des petites ritournelles. Les plages vides dans la musique permettent de « mixer », de mélanger deux disques ou trois disques simultanément, tout autant qu’elles permettent de danser, de livrer le sujet sous l’emprise de stimulants, à une forme de contrôle total du corps par la musique, au point de tendre vers une fusion que les danseurs décrivent comme « le fait de se placer dans le son ». Ce vide est la marque anthropologique d’une musique simultanément fille de la transe africaine et du minimalisme des musiques savantes euro-étasuniennes ; c’est aussi le signe critique du vide de cette modernité avancée, où la musique n’est rien sans le produit, mais, où la musique libère le spectateur pour l’intégrer au dispositif esthétique.

Au-delà des groupes qui se constituent et se représentent, il est une figure dominante du jeune roussillonnais « en voyage » vers le sud : il a entre 16 et 35 ans, son apparence est indifférenciée, il écoute tous les types de musiques contemporaines, il est polytoxicomane. À l’image de la diversité de la musique collectée sur son lecteur MP3, il prend tous les types de produits quels que soient leurs « modernités » ou leurs passifs (l’héroïne effraie, notamment les trentenaires qui vivent dans la peur de la « dame blanche » ; les plus jeunes la fument ou l’ingèrent « en parachute » – entourée d’un papier à cigarettes, l’héroïne est absorbée sans risque d’irritation de l’œsophage –, mais refusent souvent de l’injecter par peur de l’infection du HIV ou de l’hépatite). J’ai pu suivre des groupes culturellement indifférenciés qui se rendaient à des concerts à Barcelone. Joints, vodka et bières étaient pris dès le départ jusqu’à l’arrivée à la salle de concert. Sur place, un membre de l’équipe était chargé de trouver un « plan » de coke pour faire que « la nuit soit bonne et longue », et surtout, pour permettre au matin de reprendre la route pour rentrer à Perpignan ; la cocaïne retrouvant sa force thérapeutique, en effaçant les stigmates de la nuit laissés par l’alcool et la fatigue (ce temps est révolu, à l’époque où le contrôle routier est accru et étendu aux toxicomanes, mais il réapparaîtra, dès l’ouverture de la ligne TGV entre Perpignan et Barcelone, dès qu’une nouvelle génération prendra la route de la ‘défonce’).

Quelques semaines plus tard, des membres du même groupe partent dans une boîte de nuit, proche du port de Barcelone, « clubber » au son de l’electro, en rajoutant à leur cocktail toxicologique une grande dose d’ecstasy. Beaucoup le font remarquer, chaque ambiance, chaque type de musique correspondent à un type de produit : « comment allez à un concert de reggae sans fumer d’herbe, comment allez en « teuf » sans « gober » un Taz, etc. » Diversité des cultures, diversité des produits, l’acteur combine et fait interagir ses connaissances et ses pratiques avec des hallucinogènes types.

Il existe une forme d’interpénétration, un emboîtement des genres sociaux, culturels et toxicologiques qui semblent dénier toutes idées de tribus dont certains se sont faits les chantres. La drogue est un phénomène transculturel mondialisé, dont on perçoit l’ampleur du phénomène, non par la seule géopolitique des stupéfiants, mais plus justement, dans la réduction de l’espace à distribuer tous les types de produit. Elle est également un phénomène biopolitique de gouvernement de soi, une administration moléculaire de sa vie, qui permet d’accéder avec aisance au rapport à l’autre. La drogue n’est plus un vecteur de contre-culture et d’anormalité, un moyen de singularité, ou au moins de différence, elle constitue un phénomène global de reconnaissance, non pas simplement pour trouver de l’amitié par mimétisme, des valeurs et de la solidarité, mais par la recherche du partage des mêmes émotions (notamment à l’arrivée, durant les années 1980, de la MDMA – ecstasy – dont on sait qu’elle n’offre pas tant d’hallucinations que d’émotivité – the love pills –), et ainsi, par la capacité toxicologique de pouvoir dépasser les interdits et la peur de l’autre.

Se droguer pour faire la fête recouvre assez mal, en dansant, en riant, pour être soi, la nécessité prothétique de se donner une assurance sociale défaite par ailleurs. Aussi, il n’y aurait pas tant des usages sociaux des drogues qu’une quête d’intégration toxicologique à la société. L’objet de la transgression (la drogue) est en affiliation avec le sujet de la transgression (la socialité) ; quoi de plus normal dans une « société du mépris » (Axel Honneth). Les transhumants sont les plus impliqués, et beaucoup recherchent explicitement de faire société autrement, par la drogue, pour établir de nouvelles amitiés, pour trouver un autre ou un même, un de plus, qui lui ressemble ou avec qui il peut s’assembler. Il ne s’agit plus de trouver de nouvelles portes de la perception, mais bien, de permettre des relations sociales débarrassées de nos inhibitions. Les sédentaires, en masse, ressemblent à des poissons hors de l’eau, usant de produits sans d’autres objectifs que de se ‘défoncer’, n’arrivant pas à saisir la revendication politique portée par les drogues, tombant dans l’errance d’une accoutumance sans contrepartie substantielle d’améliorer leurs vies.

Espaces et postures de la production toxicologique du soi : un monde sans âge et sans limites

Il existe une figure, une identité et une représentation, adaptable et transformable dans un espace différencié pour permettre d’être quelqu’un d’autre. Beaucoup le disent, « à « Barça » ou en « tekos » (cf. teknival), je me lâche » : l’ailleurs de la Catalogne Sud se cumule avec l’ailleurs de l’espace festif, où se superpose un ailleurs du produit psychotrope. La frontière devient l’objet physique de l’imaginaire de la transgression. Dans un monde sans ailleurs qui ne connaît plus de terra incognita, qui ne connaît plus de limite à la transgression, ces voyages catalans semblent procéder d’une capacité d’être quelqu’un d’autre ailleurs. Ce Sud potentiel, où bon nombre d’habitus sont communs, mais où tout est différent. On peut alors essayer de « comprendre Perpignan à partir de Barcelone » (Alain Tarrius, p. 14). Dans cet espace de mouvements, l’identité devient l’interface d’un jeu social, où de la sexualité à l’image affichée, du genre détourné à la passion avouée, on peut être quelqu’un de différent au Sud des Pyrénées.

Le(s) voyage(s) sont devenus les enjeux de la potentialité de l’identité dans l’espace. Cet ailleurs que l’on pense comme un espace d’expérimentation où l’on peut rester inconnu, permet de se développer, de se sentir autre. L’intersubjectivité se replie sur soi et s’invente comme une forme égologique du monde à pouvoir se changer. Ce tâtonnement des identités, où un jeune père de famille peut se lâcher en boîte de nuit, « allez au bordel », prendre de la coke, ressemble étrangement à une schizophrénie de la frontière que l’on trouve en d’autres endroits du monde développé (je pense notamment à la frontière américano-mexicaine, particulièrement celle de Californie ou du Texas, dont la chanson de ZZ TOP, La grange, est un manifeste : « Rumour spreadin’ around, in that Texas town, ’bout that shack outside La Grange, and you know what I’m talkin’ about. Just let me know if you wanna go to that home out on the range. They gotta lotta nice girls »).

D’autres groupes transhumants se sont aussi progressivement constitués, s’orientant vers d’autres pratiques « festives ». Ce sont notamment des transhumants sexuels qui trouvent en Catalogne une prostitution abondante, diversifiée et protégée, notamment celle s’exerçant dans les maisons closes longeant les routes allant vers Barcelone. Entre La Junquera et Figueras, une « véritable institution » connue de tous les Roussillonnais, le Baby Doll, associe les prostituées sud-américaines ou ukrainiennes, l’alcool et la cocaïne en vente à peu près partout (véritable reproduction de la division des pauvretés mondiales, les prostituées travaillant au bord des routes sont majoritairement Roumaines). On y conduit son jeune frère pour sa « première ». On y organise des « enterrements de vie de garçon », des « baises à plusieurs », des « dépucelages festifs ». Ce sont des lieux où l’on peut s’arrêter à toutes occasions : du retour d’une journée de shopping ou après un match du F.C Barcelone. Le festif ou le rituel ne sont alors que des artefacts de la jouissance mécanique pharmacopornographique d’un groupe normalisée (Beatriz Preciado).

Ce public est démographiquement plus large que les précédents. Il est notablement plus âgé, et s’étire en moyenne de 18 à 50 ans. Il vit simultanément la norme sociale du quotidien, et l’anormalité pornotoxicologique du week-end. Cette « libération » met à jour la nécessité confuse de publiciser son intimité dans cet ailleurs prétendument protégé (Alain Ehrenberg, p. 79 ; Beatriz Preciado, p. 253). À l’identique du commerce homosexuel (Laud Humphreys), les lieux publics sont autant d’espaces possibles de la passion intime de la ‘défonce’ et de la jouissance. Cette annexion de l’espace est un mode revendicatif de la nécessité de la rencontre et de la réalisation de soi dont les drogues sont devenues le transport ordinaire. Les transhumants sexuels semblent ainsi croiser les fantômes d’hier, des Catalans du Sud se rendant à Perpignan ou à Céret, durant les années 1970, pour assister aux projections de films pornographiques et pour faire la fête hors du joug franquiste, dans cet espace de liberté français. En moins de 40 ans, l’attractivité d’un espace de liberté a changé de côté de la frontière, et de nature, de l’hédonisme libérateur contre l’autoritarisme, aux normes de la production de la jouissance refermée sur soi.

La drogue permet de faire ce que les habitus intégrés interdisent chez soi, et surtout, elle donne l’illusion, le lendemain, que « cela n’était pas moi ». La drogue est un instrument redoutable puisqu’elle permet l’action, souvent condamnable, hygiéniquement, moralement et juridiquement par l’ordre social institué par ses représentations, tout comme elle excuse l’action pour chacun des sujets rendus à sa propre (ir)responsabilité. Se droguer n’est plus une « simple mauvaise habitude », un outil de la quête romantique du soi, un reliquat d’un trauma de la séparation maternelle, un acte masturbatoire (Beatriz Preciado), ou la marque d’une conception cannibale du soi (Jacques Lacan), c’est aussi un concept de la modernité avancée (David T. Courtwright), permettant d’être plusieurs, d’être Légion, et surtout, de détenir la capacité de faire, et simultanément, l’excuse de l’avoir fait. L’usage de stupéfiants est comme son univers social l’impose, un moyen d’occupation vitaliste de l’espace, commandant, à l’image des personnages de Brett Easton Ellis, une composition démoniaque du monde à être plusieurs et partout : des êtres irresponsables se cachant derrière un faux soi (le faux self, concept psychanalytique forgé par Donald Winnicott, est le moyen de ne pas être soi-même selon plusieurs gradations qui peuvent aller jusqu’à une pathologie de type schizoïde où le faux self s’érige comme seule réalité – Élizabeth Roudinesco).

On retrouve dans les zones périurbaines de l’agglomération perpignanaise des groupes d’individus passionnés de Makina manifestant une propension singulière au dédoublement d’identité sociale et politique (la Makina est une forme de techno hardcore ultra rapide qui émerge au début des années 1990 en Catalogne, par l’accélération des disques de gabber amenés par les touristes néerlandais). Le Pont Aeri à Barcelone et Le Marina Atlantide à Port-Barcarès, espaces historico-mythiques du mouvement, sont le théâtre de « nuits mémorables » où certains sont capables d’absorber une dizaine d’ecstasys, une demi-bouteille de whisky, de sniffer plusieurs « lignes » de cocaïne, etc. (les fins de week-end sont très dures et se terminent souvent aux urgences). Ce Binge Drugging est une pratique coutumière des Makineros, où lycéens, étudiants et jeunes travailleurs sont tous très intégrés, tant à leur famille que par leur fonction socioprofessionnelle. La « fête » n’est qu’un instant de révélation de soi, où l’on peut s’affirmer et transgresser avec brutalité, en se défonçant et en scandant des slogans pronazis et racistes comme le font communément les Makineros catalans.

Dans d’autres groupes, pour les transhumants anarchos-libertaires, le produit est une substance d’effacement, une puissance de déresponsabilisation et d’oubli. Les drogues de synthèse ont cette puissance de permettre d’être là, et simultanément de ne pas y être. Quand elles sont prises, au-delà du festif, pour n’être que le simple moyen de la ‘défonce’, l’identité ne sera plus modifiée, améliorée, « divinisée » pour retrouver les mots perdus de Charles Baudelaire, elle sera supprimée. Dans une Free-party barcelonaise, en 2001, au fond d’un immeuble désaffecté du quartier du Raval, une « tribeuse » de 15/20 ans sous ecstasy est dans une rupture sociale telle qu’elle lèche la table recouverte de poussière de MDMA, à la manière du chien qui la suit partout, au mépris de toute convention (un commentateur avisé décrira cette scène comme un acte de clébardisme, une mutation toxicologique de l’homme en bête). Certes, l’autre dans l’espace public est toujours le témoin de cette déchéance, mais au moment de l’action, le toxicomane n’a plus conscience du monde, il n’a même plus conscience de lui-même. En deçà de la pulsion de mort, et de son simulacre en « violence fondamentale » (Jean Bergeret), par la perte de conscience du monde, ce qui importe est que le sujet perd conscience de sa socialité. La « ‘défonce’ pour la ‘défonce’ », dont on voit les manifestations avec l’alcool dans les soirées étudiantes où la pratique du Binge Drinkingfait fureur, est également une manifestation de désocialisation momentanée, une « non-vie » momentanée, une enthéogénie antisociale, un « débranchement momentané de la machine », pour reprendre la formule d’une teufeuse trentenaire.

La drogue est ainsi un vecteur de la transformation du jeune adulte qui en quête d’opérations sacrificielles, tout au rapport de l’entre soi au corps (tatouage, piercing, soûlerie, ‘défonce’, etc.), ou au rapport de l’entre soi au genre et à sa sexualité (travestissement), tente de trouver des rites supplétifs de passage à l’âge adulte que les sociétés contemporaines ont toutes progressivement supprimés, transformés et différés, pour imposer les moyens communicationnels et pharmacologiques d’un corps et d’une socialité éternellement jeunes. À la nécessité violente de l’adolescent de rompre avec l’enfance, la société sans âge ne peut offrir que des rites sans forces (« Rites et seuils, passages et continuités », 2002). « La drogue et les drogués constitueraient donc des « néo-tabous » dans un monde sans totem, où les jeunes sont voués à s’auto-initier, se faire et se défaire dans une sorte d’auto-engendrement mythique, sans dette de filiation, toujours à recommencer » (Fernando Geberovich, p. 19). Un jeune teufeur me déclare que ce n’est peut-être pas un hasard, s’ils s’habillent tous en treillis de l’armée, comme pour manifester leur désir d’appartenance à un groupe, « comme si on s’engageait », pour manifester ce qu’aucun projet politique ou social ne leur permet de faire, d’exister en tant que jeunes adultes dans une société minée par son infantilisme, de prendre un risque mortel de défiance contre une société déniant sa biologie de la déchéance.

Sédentarisations toxicologiques : normes et représentation d’une économie politique junkie

Ces groupes d’individus transhumants sont minoritaires, mais croissants. Les usagers de stupéfiants d’habitude ne font pas majorité dans une classe d’âge donnée. Seuls augmentent, significativement, les toxicomanes occasionnels. Les lycéens, les étudiants, les jeunes travailleurs perçoivent les transhumants comme une sorte d’avant-garde, et, simultanément, comme des individus « jouant avec leur vie ». La représentation positive et attractive demeure, mais la prise de drogue reste perçue comme une conduite à risque. Elle ne peut et ne doit pas faire l’objet d’une habitude, elle ne doit être que l’expression d’appartenance à une certaine esthétique sociale. Curieusement, la voix de la majorité qui rejette les habitus des transhumants, se borne à ce rejet formel, mais fait de même, « exceptionnellement », en restant enfermé dans l’espace des Pyrénées-Orientales, en sédentarisant ses usages et ses prises de produits : ce qui donne des soirées plus que singulières, où enfermés dans un appartement, trois étudiants sous ecstasy, finissent par s’acharner sur le mobilier, puis par détruire la moitié des meubles de leur lieu de vie. Pour le plus grand nombre, les prises de stupéfiants sont occasionnelles, car sédentarisées, puisqu’elles se font sous le regard des proches. L’opprobre social devient un puissant régulateur de la consommation des produits, notamment, les plus dangereux pour la santé : « Fumer des joints le week-end, c’est cool. La semaine, c’est « destroy » ; là, t’es vraiment un junkie », dit une jeune lycéenne. L’interaction des rapports sociaux explique le paradoxe d’une baisse potentielle de la consommation de certains produits, alors même que le nombre d’accidents ou de consommations à risque augmente.

Dès que l’offre des produits progresse, la régulation sociale ne joue plus, et on assiste à des phénomènes de groupes difficiles à l’entendement de la société adulte qui connaît, par ailleurs, de tels relâchements de conduites avec l’alcool. La production de cannabis, en salle ou d’extérieur, territorialise et augmente qualitativement et quantitativement la production. Loin de n’être qu’un folklore, elle s’est considérablement répandue en Roussillon, à raison de la présence de magasins en Catalogne-Sud qui vendent tout le nécessaire pour produire de l’« herbe ». La puissance psychoactive du cannabis est telle, les quantités de THC pouvant être six à sept fois supérieures au Hachisch marocain, que ce type d’herbe peut provoquer de fortes addictions, des pertes de consciences, etc. Par ailleurs, on constate que l’autoproduction de cannabis décriminalise le vécu du toxicomane qui n’a plus à côtoyer des délinquants. Comme me le fait remarquer un producteur/consommateur de près de 40 ans, « au lieu de « zoner » à Saint-Jacques ou à « Saint-Mathieu », pour fumer du « pneu », je suis devenu jardinier d’intérieur » (le « pneu » est le sobriquet déqualifiant le haschisch très fortement coupé avec tous types de produits exogènes à la matière de cannabis pour alourdir et constituer des volumes de vente).

À l’identique, depuis le début des années 2000, avec l’augmentation massive de la cocaïne sur la plaine roussillonnaise, les sédentaires n’ont plus les moyens sociaux de se protéger du produit, au point d’ignorer les risques criminosantiaires encourus. Les quantités présentes font que de la jeune fille ingénue au sportif endurci, « tout le monde tape » de la coke pour fêter un anniversaire, la fin de l’année scolaire, ou tout simplement le week-end, ce temps permis de la ‘défonce’. Cette massification sociale est curieuse à plus d’un titre : elle transforme une pratique d’initiés qui s’autorégulent, en phénomènes sociaux de grandes envergures où les savoirs ne se transmettent pas dans le corps social à la vitesse de diffusion du produit. Le passage des free-parties, petites fêtes désorganisées de l’avant-garde, au teknival, kermesse structurée pour que les masses se droguent, démontre la puissance d’attraction du phénomène toxicologique, et ses effets en terme de risques sanitaires.

Le « saupoudrage » de la nuit perpignanaise fait qu’aucun lieu festif n’est en manque de cocaïne. Les saisonniers, pris sous l’effet de la production de services en accéléré, durant trois mois « à fond », deviennent des consommateurs, ne faisant d’ailleurs plus la distinction entre l’usage de la coke pour la ‘défonce’ ou pour le travail (Astrid Fontaine), et aussi, assurent-ils le ravitaillement des réseaux nocturnes (restaurants, bars, boîtes de nuit – est-ce d’ailleurs un caprice de l’étymologie, si l’expression médiévale « être en boite » signifie être saoul ?). Le processus s’inverse et se boucle littéralement quand des dealers s’implantent, en blanchissant l’argent de la drogue, en ouvrant un commerce de saison. Le tourisme estival injecte des centaines de milliers de personnes, presque toutes en provenance du Nord, et contribue largement à ramener des « dealers en vacance », de Paris, de Lyon, de Bruxelles. La forte concentration estivale constitue une masse hors-norme de diffusion et de consommation de produits stupéfiants diversifiés. On relève ainsi que l’arrivée des méta-amphétamines, à l’aune des années 2000, n’est pas le fait des migrations sud-nord, mais bien le fait des transhumances festives des dealers en vacance du nord vers le sud.

Les raisons et les conditions réelles pour prendre des produits sont trop nombreuses pour faire que tout un chacun ait normalisé la prise d’une drogue coûteuse et dangereuse comme la cocaïne ; mais, l’essentiel se situe dans la production constante des représentations des junkies héroïques de la pop culture, et de la valorisation des produits comme prothèse sociale. Un premier cas présente un groupe de jeunes perpignanais faisant l’objet d’un fantasme collectif d’appartenance à la nuit barcelonaise : graffeurs et tagueurs reconnus, mais inconnus, leurs signatures recouvrent le centre-ville de Perpignan (ils dessinent des porte-manteaux, et s’autoproclament les « Perchas » – les porte-manteaux en catalan –, littéralement, en français « les perchés », formule poétique qui signifie le fait d’être High ou de vivre un bad trip). Les transhumants n’ayant aucun pasteur, les sédentaires se retrouvent guidés par des représentations qui laissent libre cours à leur imaginaire, et deviennent la proie de ceux qui veulent les exploiter.

Un second cas de production d’imaginaire toxicologique est déjà à ce stade marchand d’exploitation. Sans apparemment se soucier du risque pénal encouru, une marque locale de tee-shirts, Soixantesix, affiche l’iconologie pornopharmacologique, pour l’entrelacer à l’iconologie roussillonnaise culturellement paupérisée de l’image du rugbyman ou de la « Rousquille » (un gâteau, sorte de « Donut » catalan, recouvert de sucre glace, évoque la cocaïne), produisant une assimilation artisanale de traditions et de déviances, une hype où se droguer, s’est aussi ingérer des concepts, des conduites et des normes. Le sédentaire prend comme repère imaginaire l’avant-garde barcelonaise du département, pour tenter de retrouver l’esprit festif des nuits de la Catalogne-Sud, dont tout le monde aura entendu une histoire, extraordinaire et/ou fantasmée.

Le psychopouvoir publicitaire ne s’y est pas trompé, les marques de sodas énergisants ou les marques de bières notamment (l’une d’elles se revendique être « la bière de Barcelone »). Le toxicomane occasionnel et sédentaire vit son voyage par procuration. Sa territorialisation impose de produire un espace imaginaire supplétif de ce qu’est l’esprit barcelonais de la fête (bien entendu, la hype est déjà ailleurs, les transhumants les plus fortunés ou les plus débrouillards ont repris la route du nord et font la fête à Paris, à Berlin, à Londres ou même pour certains au Mexique).

Nous sommes au sein d’instances sociales imaginaires de normalisation de conduites anormales, au point de constituer, comme l’entend Cornélius Castoriadis, un « imaginaire radical ». Cette « norme de l’anormalité » à pouvoir se représenter et se modifier soi-même constitue le signe de l’enracinement du produit dans le lien social. Cette contradiction dérègle profondément l’ensemble desinteractions sociales permettant l’individuation du processus des interdits criminosantiaires. Le drogué n’est plus un déviant « étiqueté » (Howard S. Becker, 1985), en Roussillon, la prise de drogue est une étiquette déviante revendiquée. La reproduction de la fierté déviante génère un conformisme paradoxal, tout à fait singulier à l’analyse, qui nous montre le recul de l’assimilation de la drogue à la déviance, laissant apparaître les formes d’une société locale déviante.

Les effets sur la masse des non-initiés sont considérables : sur les collégiens de 11-12 ans qui simulent les prises de cocaïne en sniffant des bonbons en poudre avec un stylo « Bic » (cf. enquête faite dans des écoles du centre-ville perpignanais en 2002) ; sur les expériences culinaires du cuisinier barcelonais, Ferran Adria, qui dans son restaurant « El Bulli », installé près de Roses, sert de la nourriture moléculaire à ingérer avec une courte paille ; sur l’air de la ville de Barcelone dans lequel on identifie cinq types de drogues ; sur les adolescents perpignanais arborant des tee-shirts, « Suck me, I play rugby », ainsi qu’un colifichet autour du coup en forme de lame de rasoir (utiliser pour couper la cocaïne) ; sur d’autres qui arborent la figure mythique de Tony Montana, le « héros » cocaïnomane du film Scarface de Brian de Palma, etc. La norme des postures déviantes envahit la société normalisée, au point d’atteindre les interactions sociales de la vie quotidienne, reproduisant chaque fois une déclinaison possible d’un devenir toxicomane. Le social, la culture, les vieux outils scientifique et politique de l’ère civilisatrice, sont obsolètes quand ils subissent les effets de mutation imposés à la triangulation constante des nécessités de muter son corps, d’affirmer et d’expérimenter son soi, du fait littéral de se produire, soit de se faire et de se représenter.

Une « société junkie » se profile nettement. Une rupture s’est produite, les lignes de la normalité se sont déplacées, au point d’engendrer un entrelacement des pratiques festives et culturelles toxicologiques, socialement des plus saisissants. Ce n’est pas tant en terme de risques sanitaires que je veux présenter ce phénomène quoique de nombreux passages aux urgences des Hôpitaux de Catalogne démontrent l’explosion des cas de surdoses dus à la polytoxicomanie, mais c’est surtout le phénomène sociologique de normalisation et d’identification de la toxicomanie comme unité de production de la société qui surprend. On songe à la prophétie d’Hubert Selby Jr (Retour à Brooklyn, 1978, adapté au cinéma par Daren Aronofsky, Requiem for a Dream, 2000), la classe moyenne ne pouvant être que sous l’emprise de la confusion de ses addictions toxicologiques et consuméristes.

Être « accro », être « pushé » (le fait d’être accroché par un dealer avec de la drogue gratuite, une fois dépendant, le « pushé » devient un client), sont autant de termes et de dispositifs qui marquent une économie politique junkie (Beatriz Preciado, Bernard Stiegler). Les dépressions nerveuses se généralisent parallèlement à l’augmentation du sentiment d’insuffisance produit par la démultiplication des responsabilités (Alain Ehrenberg). L’usage des drogues est un palliatif à cette impuissance, une véritable prothèse des productions marchande et subjective. La normalisation des représentations anormales tend à manifester le procédé d’interpénétration des techniques de développement des sociétés de l’extrême richesse, d’une dépendance du corps et des pratiques comme mode global de la production de soi.

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La frontière et les espaces physiques et sociaux supplantés par la transe des drogues, par la puissance de l’excitation subjective de soi, mutent complètement la notion même de valeur sociale, et par delà même, la nature du contrôle social dans l’espace des productions. Comment punir et limiter la déviance toxicomaniaque, alors même que l’économie politique sociale la réalise par ailleurs ? Comment comprendre et distinguer institutionnellement cet emboîtement de populations criminogènes des dealers, des microgroupes mythiques de l’avant-garde, et de la masse normée par l’anormalité de l’économie politique ? L’extension sociale de la toxicomanie nous ramène à croire que « toutes les formes vivantes sont des monstres normalisés. » (Georges Canguilhem, p. 160).

La contradiction de la norme qui se réalise dans la contre-norme permet de justifier l’équilibre aporétique qui semble gouverner les nantis à rechercher l’immobilisme, tant de l’économie politique qui gouverne leur bien-être, que d’eux-mêmes qui caressent le projet de la performance et de la durabilité d’une vie rendue au destin des corps. L’économie politique du social est punk, tant elle veut nier le passé, tout en oubliant le futur, tant elle renforce l’idée d’une production sans valorisation de soi et de sa vie comme une œuvre, tant elle reproduit « compulsivement le cycle excitation-frustration jusqu’à destruction totale de l’écosystème » humain(Beatriz Preciado, p. 226), tant elle s’organise artificiellement en un conflit politique d’une liberté condition de la plus-value et d’une répression condition de l’ordre, dont l’un des effets, et non des moindres, est de mettre en concurrence les instances de production normative.

Version longue d’un article originellement publié dans la revue Sud Ouest Européen,nº 28, 2009, Éd. Toulouse Le Mirail, p. 45-53.

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