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The Gods looked down : la musique industrielle et le paganisme

Représentation d'Odin et des EddasPar Stéphane François

La musique est un vecteur d’identité comme l’a mis en perspective l’ouvrage collectif, Musique et politique. Les répertoires de l’identité, (Darré A. 1996). Alain Darré y écrit que la musique est un « Fait social total [qui] entretient des rapports complexes avec l’univers social. Elle occupe en effet une position devenue centrale au sein des éléments qui structurent notre perception du monde, l’entendu rivalisant plus que jamais avec le vu ou le lu. »[1] En outre, « Le social est en effet au cœur des processus de production et de réception du musical. Il en détermine largement les développements, fonctions, significations. Dans un jeu de miroir permanent, le musical réfléchit, exprime l’espace social qui l’investit à son tour en lui insufflant de nouveaux sens.

‘‘Bien culturel’’ générateur de ‘‘pratiques culturelles’’ l’objet musical n’est pas de l’ordre du donné mais du construit, produit d’un ‘‘ici et maintenant’’ où s’enchevêtre codes, normes, valeurs, stratégies d’innovation-reproduction »[2], en perpétuelle construction. La musique peut être aussi un support d’engagement, à la fois individuel (celui qui écoute) et/ou collectif (ceux qui jouent), de résistance à la domination culturelle ou politique. En effet, sont apparues dans les années quatre-vingt, à la fois le « rock alternatif » au discours gauchisant et le « rock identitaire » au discours d’extrême droite, succédant tous deux au rock engagé, à gauche, et à la redécouverte des musiques régionalistes, folk, et ethniques, des années soixante-dix. La musique est donc un facteur de conscientisation. De fait, elle est un révélateur social, générateur de symboles politiques mais aussi de symboles religieux (gospels) et communautaires (rap, musique yiddish). Malheureusement, cet ouvrage collectif ne s’attache qu’à l’aspect politique et communautaire du phénomène. Nous pouvons pourtant l’étendre au domaine religieux, voire au domaine politico-religieux, comme par exemple dans cette étude sur la musique « industrielle » et le paganisme.

Les travaux de Michel Maffesoli, d’Alain de Benoist, de Jacques Marlaud[3] ou de Sigrid Hunke[4], ont montré, ou veulent démontrer, la persistance d’une forme de paganisme à notre époque. Maffesoli le perçoit dans le comportement tribal et certaines pratiques culturelles, de Benoist le voit dans le folklore et la philosophie, Marlaud et Hunke le sentent présent dans la littérature et les arts. Toutefois, nous ne nous pencherons, dans cette étude, que sur l’une de ces cultures, la musique « Industrielle ». Mais avant d’aborder le vif du sujet, il est nécessaire de définir le paganisme.

Le paganisme est défini de la façon suivante par le Petit Larousse : « Du latin paganus paysan. Se dit surtout, par opposition à chrétien, des peuples polythéistes ou de ce qui se rapporte à ses peuples ou à leurs dieux. Paganisme, nom donné par les chrétiens des premiers siècles au polythéisme gréco-romain, auquel les habitants des campagnes restèrent longtemps fidèles. Nom donné ensuite par les chrétiens à l’état d’une population qui n’a pas été évangélisée ». L’historien Pierre Chuvin enrichit cette définition d’un aspect ethnique, les païens, les pagani, étant les « gens de l’endroit » et les chrétiens, les alieni, les « gens d’ailleurs » (Chuvin, 1991).

Le néo-paganisme est né aux alentours du XVIIIe siècle, mais certains datent son origine de la Renaissance (Godwin, 2002). Il se fonde sur un refus des valeurs et des dogmes des religions issues de la Bible et sur une philosophie/vision non dualiste à l’opposé du christianisme. Par sa nature, il s’oppose aux religions universalistes et prosélytes comme le christianisme et l’islam. La principale composante cultuelle de ce néo-paganisme est une conception panthéiste (la Divinité est identifiée au monde) et/ou polythéiste (qui admet une pluralité de dieux) de la religion. Il se manifeste principalement par la réapparition, en Europe dans notre cas, de cultes consacrés aux divinités pré-chrétiennes. Le néo-paganisme peut donc être défini comme la tentative de réinvention, de reconstruction, ou de réapparition inconsciente, d’un paganisme religieux et/ou culturel dans les sociétés européennes devenues monothéistes. Le néo-paganisme contemporain repose sur une ambiguïté : il se fonde sur une conception individualiste et moderne du paganisme par opposition au paganisme originel de l’Europe fondé, quant à lui, sur un monisme, sur le respect des traditions et sur la reproduction conformiste des pratiques religieuses de ses ancêtres. Toutefois, une partie des néo-païens, de droite comme de gauche, tente de structurer leur néo-paganisme à partir des doctrines traditionalistes et holistes de René Guénon (Sigaud, 1984) et Julius Evola (Boutin, 1992).

Il existe différentes formes de néo-paganisme religieux : la première fait référence à des divinités ou à une tradition cultuelle précise et à généralement un fondement ethnique, il s’agit la plupart du temps d’une reconstruction d’une religion pré-chrétienne fondée sur des recherches historiques, c’est le cas du courant völkisch[5] ; la seconde renvoie à un discours écolo-panthéiste souvent de nature universaliste et à un paganisme créé de toutes pièces, la Wicca par exemple ; enfin et la troisième regroupe sous le terme générique de paganisme un choix politique et/ou philosophique.

A partir de la seconde moitié des années quatre-vingt, différents registres musicaux développant un discours païen sont nés. Ces musiques sont des phénomènes marginaux : les auditeurs sont numériquement faibles, mais l’addition de ces amateurs laisse apparaître un chiffre non négligeable. Cela représente, en France, quelques centaines de milliers de personnes. Dans certains pays européens, comme Scandinavie, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne par exemple, ce public est plus important. Ces scènes musicales sont régies par des pratiques culturelles et par des codes vestimentaires propres mais restent des structures fluctuantes et éphémères : les amateurs de ces musiques évoluent beaucoup et dans toutes les directions.

Comme il a été dit ci-dessus, il s’agit de phénomènes marginaux et donc en tant que tel, ces milieux sont organisés de manière alternative : il existe dans chaque catégorie musicale une presse spécialisée légale vendue en kiosque et une non officielle (les « fanzines »), des circuits de production et de diffusion propres : magasins spécialisés et vente par correspondance. Cette marginalité est revendiquée et assumée. Par conséquent, le principal moyen de production et de vente des ces musiques est le « label », une petite maison de disque aux méthodes de fonctionnement souvent artisanal et/ou alternatif mais qui se professionnalise de plus en plus. Cela n’empêche pas la présence de ces registres dans les bacs des grands magasins spécialisés (souvent, malheureusement, à des prix prohibitifs). La radicalité du discours, au contenu païen ou non, est la principale composante de ces musiques.

La première de ces scènes à apparaître est la musique « industrielle » ou « indus ». Le terme « musique industrielle » est une expression générique(« Industrial music for industrial people ») inventée par Genesis P.Orridge, le leader du groupe « industriel » le plus important des année soixante-dix. Cette expression regroupe une multitude de formations musicales et de styles parfois très différents les uns des autres : cela va de la musique électronique rythmique proche de la « techno » au « néo-folk » influencé par la culture et les mythes européens, en passant par la musique expérimentale, dadaïste, futuriste, contemporaine, etc.

Les racines de cette musique nous plongent dans les années soixante-dix : les principales références citées sont les groupes allemands de musique électronique, connus sous le nom de « Krautrock ». Ces groupes revendiquent aussi une filiation avec les contre-cultures post-soixante-huitardes et leurs auteurs phares : les beatniks, les surréalistes, Nietzsche, Sigmund Freud, C. G. Jung, Wilhelm Reich , Hermann Hesse, H. P. Lovecraft. Ainsi, le paganisme de ces groupes est directement issu de cette époque. En effet, les thèmes occultistes/païens deviennent fréquents dans la culture « jeune » de cette période : dans la peinture avec les néo-surréalistes, comme le peintre suisse Giger ; dans le cinéma avec les réalisations de Kenneth Anger mais aussi avec des films comme Excalibur de Martin Boorman ou le très important Wicker man de Robin Hardy…

La période connaît aussi un essor important de la littérature de marge dont l’Heroïc Fantasy apparue à la suite de J.R.R. Tolkien. Un genre littéraire qui est, selon Paul-Georges Sansonetti (Sansonetti, 1998), une dérive d’une littérature médiévale païenne comme le cycle arthurien, celtique, les sagas scandinaves, et par les épopées anglo-saxonne de l’An mille telles que le Beowulf. L’Heroïc Fantasy a donc permis, et permet encore, la diffusion de la thématique païenne dans une population jeune.

La musique « industrielle » s’est développée principalement dans un environnement urbain, très industrialisé et fortement touché par la crise économique et sociale. Les premiers acteurs de cette scène[6] voulaient démontrer l’aliénation croissante des individus face à la technologie tout en développant des thèmes fustigeant l’individualisme ou, du moins en montrant ses travers. C’est ainsi qu’une partie de ces groupes a donné naissance à une nouvelle forme de paganisme où un discours écologique est mis en avant sur fonds de revendications tribales, communautaires et de mysticisme occulte. Les idéologies de ces groupes contestent et/ou rejettent l’évolution de l’Occident, en particulier son matérialisme et son mercantilisme, selon deux approches : une première libertaire, tributaire des années soixante-dix. La seconde scène, la musique « europaïenne », est un sous-registre né durant la seconde moitié des années quatre-vingt, qui développe un discours proche de l’extrême droite européiste. Toutes deux ont une tendance néo-païenne.

L’un des premiers groupes de la scène industrielle à avoir développé un discours « pagano-occultiste » est Psychic TV. Il a été fondé en 1981 par Genesis P.Orridge. Le groupe est intéressant car il a eu pour particularité d’être la fenêtre d’une organisation magique : The Temple ov Psychic Youth, une dissidence de l’Ordo Templi Orientis (O.T.O.), un ordre magique développé par l’occultiste Anglais Aleister Crowley. Le Temple ov Psychic Youth reprend la démarche de Crowley mais dans l’optique de fonder une anti-religion libertaire. Un grand nombre de musiciens de la mouvance industrielle, y compris ceux de la tendance droitière, ont fréquenté ce temple jusqu’à sa fermeture au début des années 1990, sous la pression de ligues de vertu londoniennes. De fait, le temple a surtout fonctionné entre 1981 et 1985. Les textes de Genesis P.Orridge (via sa maison d’édition Temple Press et son label T.O.P.Y.) ont souvent été, pour une partie du public, le détonateur d’un engouement pour l’occultisme. Genesis P.Orridge reste aussi la figure emblématique de cette scène. Actuellement, ce personnage haut en couleur se passionne pour l’androgynie et le travestissement et radicalise son discours païen, ayant abandonné le Temple dévoyé par ses « disciples ».

Le paganisme de cette scène se manifeste de deux façons : le discours et la musique. Le premier cas est simple à identifier : les groupes disent simplement qu’ils sont païens et qu’ils se revendiquent de telle structure religieuse (odinisme, druidisme, chamanisme, Wicca…) ou de telle forme de pensée « paganisante ». Dans le premier cas, le paganisme est clairement énoncé contrairement à la seconde manifestation. Celle-ci n’est pas toujours évidente sauf dans les cas de musique tribale (toutefois tous les groupes jouant ce type de musique ne sont pas forcément païens). Il faut donc chercher des indices, les comparer et les analyser : iconographie, titres des chansons, entretiens, etc. Le paganisme peut aussi se présenter, dans cette scène, de façon esthétisante comme le montrent les propos du groupe français Stille Volk[7] : « Le paganisme est pour nous une conception esthétique de la nature, une représentation subjective de la réalité. Considérant les temps anciens, le fait d’avoir divinisé la nature engendre un rapport au sacré et en même temps une représentation artistique de la nature mais surtout une interprétation de la nature qui signifie que l’imagination a joué le plus grand rôle aux côtés de l’observation naturelle. Nous n’évoquons pas le paganisme comme une forme religieuse car pour nous toute religion est aliénation de l’individu […]. Nous refusons de nous associer à un paganisme galvaudé prétexte à des dérives politiques extrémistes que nous rejetons totalement. »[8]

Indépendamment de l’orientation idéologiques des groupes, cette scène a fait de la critique de la société industrielle occidentale et de son corollaire l’urbanisation son cheval de bataille. Il est vrai que cette musique est née, seconde moitié des années soixante-dix, au moment où l’Occident connaît une grave crise économique mais aussi une remise en question de ses valeurs. En ce sens, cette scène est l’héritière des années psychédéliques et des mouvements alternatifs mais aussi du néo-traditionalisme enclenché au XXe siècle par des personnes comme René Guénon, en réaction au scientisme et au positivisme ambiants. Ils élaborent, en outre, un discours écologique à la thématique malthusienne car ils tendent dans une large majorité vers des formes conservatrices de l’écologie radicale : la surpopulation est perçue comme le péril majeur à venir. Ce discours naturaliste fait de l’homme ou plutôt de l’humain une espèce prédatrice par sa sur-représentation dans le règne animal dont la population doit être limitée au nom de la préservation de l’équilibre naturel, la survie de la terre en tant qu’être vivant nécessitant ce sacrifice. Ainsi le groupe Belge Hybryds prône la restauration du paganisme au nom de la liberté et de la survie de l’humanité, les religions monothéistes étant décrites, dans son discours , comme des religions « totalitaires » et conquérantes voire dominatrices, destructrices de la « Terre Mère ». Les groupes industriels condamnent aussi la violence de la désindustrialisation, de la paupérisation de certains quartiers et de la montée de la société marchande, voire de la société du spectacle.

Les solutions proposées renvoient souvent aux discours des alternatifs néo-païens allemands du début du siècle (Dupeux, 1992) : retour à une vie en harmonie avec la nature où l’industrie jouerait un rôle secondaire, voire qui serait inexistante ou aurait atteint le développement décrit dans l’utopie d’Ernst Jünger, Héliopolis ; vie en communauté loin des villes où le mysticisme régnerait libérant l’homme de son aliénation à la machine et de la violence des villes. La scène industrielle s’inscrit dans la tradition du pessimisme culturel propre aux premiers alternatifs. En effet, l’évolution de la société est vue comme la manifestation d’un déclin enclenché par la société industrielle et par la « dé-spiritualisation » de la nature. Ce discours est commun aux tendances gauchisante, anarchisante et droitière de cette scène.

La tendance anarchisante professe une forme d’anarchisme anti-moderne et anti-matérialiste dont le discours a été conceptualisé récemment par l’Américain John Zerzan (Zerzan, 1988 ; 1994 ; 1999 ; 2002). Selon cette tendance, il faudrait revenir à une forme de société communautaire, auto-suffisante, égalitaire, y compris entre les sexes, de l’ère pré-technologique. Cela revient à idéaliser l’hypothétique Âge d’Or rousseauiste des sociétés de chasseurs-cueilleurs. De fait, ce discours est ouvertement anti-civilisationnel et a pour corollaire un écologisme radical. Il s’oppose aussi violemment au marxisme, trop matérialiste, et peut avoir des points de convergence avec la tendance droitière. Ces thèses se retrouvent dans les propos du groupe Belge Militia, par exemple, qui « […]s’affirme politique, idéologique et philosophique dont le but est de réfléchir sur la construction future d’une société ‘‘éco-anarchiste’’. La première partie [de sa discographie] était centrée sur la description d’une société malade et du cancer qui la ronge -avidité, religion, pouvoir- ainsi que sur ses moyens -argent, armée, industries… La seconde partie est […] un début de réponse : le retour aux valeurs primitives. Ce final [la troisième partie] doit fusionner la conscience écologique et l’idéologie anarchiste. ».[9]

Généralement, ces groupes se reconnaissent par leur musique tribale, très rythmique, et par une attitude fondée sur le néo-primitivisme aussi appelés « Modern Primitives » [10] (Vales/Juno, 1989 ; 2001). Leur forme de paganisme est majoritairement néo-chamanique et assez proche des thèses de la Wicca. Le paganisme de la tendance gauchisante est plus spontané et moins décrit que celui de la tendance droitière. Il est donc plus difficile à analyser mais cela ne signifie pas pour autant qu’il soit moins important ou d’intérêt moindre que celui de l’autre tendance. Le néo-paganisme gauchisant de type Wicca ou néo-chamaniste se pose en défenseur des libertés (de la femme, des animaux –discours anti-spéciste[11]-, etc.) et s’oppose à tout ce qui serait trop organisé et/ou hiérarchisé, ainsi qu’au contrôle croissant de l’Etat sur la société. Sur ce point, il s’inscrit dans la théorie du « totalitarisme post-démocratique » des sociétés modernes énoncé par certains anarchistes. Il condamne de façon virulente le christianisme, et les monothéismes en général, vu comme une religion totalitaire. En ce sens, il s’inscrit dans la continuité du discours de certains groupes anarchistes « conventionnels », si tant il est possible de parler d’anarchisme conventionnel.

La tendance droitière, la scène « europaïenne », est apparue vers 1984. Toutefois, l’« ancêtre » de ce registre est un Américain, Robert N. Taylor, l’un des membres du groupe Changes, fondé en 1969. Celui-ci fit partie, dans les années soixante, de la secte sataniste The Process (Introvigne, 1997) puis de la Rune Guild, un groupe de partisans de la religion nordique fondé par Edred Thorsson (pseudonyme de Stephen Flowers) et se situant à l’extrême droite. Il s’enracine alors dans un occultisme occidental qui disparaîtra au profit de la religion des Vikings. Et, déçu par les années psychédéliques, en particulier à cause de l’évolution matérialiste des hippies, et marqué par les thèses nietzschéennes et spenglériennes, il évoluera, par la suite, vers des positions droitières. Il fut pourtant membre des Weathermen, un groupuscule d’activistes radicaux qui ont commis des attentats à la fin des années soixante.

Cette scène europaïenne[12] ou « dark folk », les deux expressions étant synonymes, mais nous préférons afin d’éviter toute ambiguïté le terme europaïen, transcrit ce que cette musique veut faire transparaître : l’éloge d’un paganisme ethnique européen révolutionnaire-conservateur[13]. Les thèmes de cette scène portent principalement sur le paganisme européen, cependant ils n’en ont pas l’apanage, la tendance gauchisante s’y référant aussi mais pas de façon systématique, la thématique étant trop connotée, et/ou sur l’histoire des périodes sombres de l’Europe (François S. 2003). Ainsi en 2002, la revue gothique française Elegy a consacré un dossier au paganisme, concrétisant un intérêt assez fort pour être abordé (Elegy, n°19, 2001-2002). L’auteur de ce dossier, « Barberousse » est un acteur de la scène europaïenne, via son groupe His divine grace. L’article défend l’idée du paganisme en tant que tradition et en tant que weltanschauung, c’est-à-dire vision du monde. L’ auteur montre qu’il connaît bien le sujet et le contenu des thèses néo-droitières sur le paganisme, sans les citer, mais le point intéressant, dans cet article, est la référence explicite, et suffisamment rare pour être signalée, au livre d’Alain de Benoist le maître à penser de la Nouvelle Droite, Comment peut-on être païen ? (de Benoist, 1981). En effet, il est peu courant de voir cet auteur cité dans une publication tout public, ce magazine était vendu en kiosque avant sa disparition. De fait, L’idéologie de ces groupes s’inscrit dans une large mesure dans les courants représentés par la nébuleuse de la Nouvelle Droite, notamment le paganisme et le nationalisme européen. Cependant, la frontière entre la droite radicale, les milieux alternatifs à l’origine de ce mouvement et les libertaires est parfois difficile à situer : ces groupes restent très proches des autres courants idéologiques de la mouvance originelle.

Ces groupes, reprenant les thèses de Julius Evola, d’Aleister Crowley (Pasi, 1999) et de la Nouvelle Droite, insistent sur les origines chrétiennes de la mentalité égalitaire opposée à l’aristocratisme supposé du paganisme, hégémonique dans le monde moderne, sur le processus de dévirilisation du spirituel, la victoire de « la Lumière du Sud » sur « la Lumière du Nord », pour reprendre des expressions évoliennes, qui l’accompagne historiquement, et sur ses avatars dans le droit naturel. L’intérêt pour l’Antiquité païenne cache donc en fait l’éloge de la société organique et hiérarchisée où chacun a une fonction précise et non interchangeable. L’égalitarisme est aussi rejeté pour son origine orientale : il serait un avatar des « religions du désert », c’est-à-dire des religions monothéistes. Cet aspect extra-européen est, selon eux, dangereux pour la survie de la culture européenne. Le christianisme est aussi condamné au nom du droit des peuples à rester soi-même : « Dans l’ancienne Europe, les peuples étaient, pour la plupart, forcés de se convertir au christianisme. Ces religions avaient pour but de contrôler les gens. On les empêchait de penser par eux-mêmes en leur inculquant la peur du démon. »[14]

Les formations ont aussi été influencées par la conception des Indo-Européens faites par des auteurs comme Evola et par les héritiers de sa pensée assimilant la notion linguistique d’indo-européen à une population d’origine nordique. Il s’agit d’une conception quasi-mystique et traditionaliste (refus de l’idée d’évolution) du caractère ethnique des Indo-Européens, à l’opposé de la vision d’un Dumézil pour qui les Indo-Européens sont le témoignage d’un chapitre de l’histoire des hommes. Ils considèrent donc que la civilisation européenne est originaire du cercle polaire, théorie héritée des thèses de Jean-Sylvain Bailly, et reprise par René Guénon et Julius Evola, et enfin par les néo-droitiers[15]. Ce goût pour les études indo-européennes incite les membres de cette scène à approfondir leur culture dans ce domaine, qui est souvent lacunaire voire inexistante. Les travaux de Dumézil sont, d’ailleurs, souvent cités dans les œuvres à lire aux côtés des publications de la Nouvelle Droite mais, cependant, nous pouvons douter que tous ces auteurs soient réellement lus.

Parmi les formes de paganisme ayant un intérêt pour cette scène, nous trouvons le mithraïsme. Ainsi le nom « Sol Invictus », du groupe du même nom (les premiers CDs du groupe portaient la mention latine Sol Veritas Lux : « soleil vérité lumière » sous entendu : à l’opposé du christianisme), renvoie explicitement aux religions orientales de l’Empire romain et au dieu persan Mithra qui est devenu par la suite un culte, viril, important dans l’Empire et le concurrent direct, selon Ernest Renan, du christianisme. De fait, l’intérêt pour l’Antiquité romaine porte, essentiellement, sur les empereurs persécuteurs des chrétiens, Dioclétien ou Julien l’Apostat, l’empereur qui a voulu rétablir le paganisme. Cet intérêt se manifeste par des voyages. Ainsi, « Kadmon », unique musicien, féru d’occultisme, du groupe autrichien Allerseelen (« fête des morts »), a visité les vestiges européens des temples dédiés à ces divinités. Il a d’ailleurs tiré une brochure de ses voyages (Aorta numéro 19 : « Mithras »). Ces références à Mithra se retrouvent dans un certain nombre de groupes dont Blood Axis (groupe américain composé de Michael Moynihan). Une compilation dédiée à ce culte a même été publiée par le label français Athanor (Mysteria Mithrae). Ces groupes, surtout Blood Axis, insistent sur l’origine indo-européenne des Persans et de leurs cultes, que ce soit Mithra ou le Manichéisme.

Il existe aussi un intérêt important pour le celtisme. Ainsi, le musicien français Thierry Jolif de Lonsaï Maïkov a publié plusieurs articles et textes sur ce sujet ( Jolif T., 2004 ; Jolif T. et Gattegno D., 2002 ; Jolif T., 2002a ; 2002b ; 2001a ; 2001b ; 2000). Cependant, il reste faible par rapport à la fascination nordique. En effet, les symboles et les références nordiques sont omniprésentes dans cette scène. Toutes les tendances idéologiques de ce courant musical les utilisent et les revendiquent. Cela se manifeste de plusieurs façons : utilisations courantes de runes sur les pochettes des disques (compacts ou microsillons), par des textes inspirés des Eddas, ces recueils de poèmes islandais du XIIIe siècle, par les noms de labels ou des groupes (L.O.K.I. Foundation, Dagda Mor, Skald…) et par les illustrations des disques. Ainsi, la magie runique est conseillée car : « Les runes sont donc des voies d’éveil, pour qui veut s’intéresser à la tradition indigène de l’Europe, elles sont indispensables pour communiquer avec l’essence divine. »[16] Ainsi, la musicienne Andrea Haugen, du groupe Hagalaz Runedance, est l’auteur d’un livre sur la magie nordique, The ancient fires of Midgard (Haugen, 2003), abordant notamment les thèmes des liens entre la vision païenne du monde et le respect de la nature : « The ancient Fire of Midgard traite de la spiritualité nordique et de la compréhension païenne de la vie. Je parle de la société moderne et des dommages causés par les religions patriarcales monothéistes. J’étudie aussi les mythes et la magie nordique, les mystères de la féminité, les anciennes traditions, les rites saisonniers, les arbres sacrés, les herbes, la communication avec l’âme des animaux…. Ce livre, comme toutes mes créations, est basé sur mes propres expériences, observations, études ou pensées personnelles. Je souhaite poussée chaque individu à rechercher la sagesse de ses ancêtres païens afin de comprendre les mystères de la nature et, surtout de se trouver soi-même… »[17] Ailleurs, cette musicienne affirme aussi que « The Germanic pagans has respect for mother earth and an understanding for her mysteries. They believed in a balance between opposite forces, a harmony between the gods and goddesses, male and female, light and dark, positive and negative. We need all elements that exist around us and within us. They knew that nature is an eternal cycle. The ancient belief came from their knowledge, and the fanciful tales of mythology only reflect the reality of life in Midgard (earth). Pagan traditions in general have no restricting dogmas that tell the individual how to think. Spirituality, or religion, was once the way to open and expand the individual’s mind and enhance his or her natural possibilities. Not to close the mind, blind, frighten and suppress his or her natural potentials as we have witnessed with the dominating patriarchal, dogmating religions. »[18] De fait, elle défend un héritage nordique de type völkisch, celui-ci pouvant être défini comme une reconstruction d’une préhistoire germanique largement imaginaire : « C’est mon héritage et mon droit inaliénable de garder la foi et les traditions de mes ancêtres germaniques vivantes. Je reste loyale envers mes vrais dieux. Je me considère moi-même comme étant une magicienne païenne, une sorcière et une shaman d’origine nordique. »[19] Avant la publication de cet ouvrage, elle a animé, dans les années quatre-vingt-dix, la revue Hagalaz, du nom d’une rune, consacrée principalement à la magie et à la mythologie nordique et à la tentative de réactivation d’un paganisme nordique. En outre, le paganisme nordique est présenté comme étant individualiste. C’est la thèse du chanteur de Sol Invictus, Tony Wakeford  : « J’ai toujours été attiré par le paganisme nordique parce que cela est si individualiste. Je crois à l’individu contre l’Etat »[20].

Il n’est donc pas étonnant de voir que ces groupes sont liés aux odinistes, c’est-à-dire les partisans des religions germano-scandinaves, comme l’Asatru, la Rune Guild d’Edred Thorsson ou l’Odinic Rite de l’Anglais John Yeowell. Par exemple, Tony Wakeford est membre de l’ Odinic Rite, Ian Read, le leader du groupe Fire&Ice et ancien membre de Sol Invictus, est le directeur de la version allemande de la revue Rûna, organe officiel de la Rune Guild tandis que le musicien Hilmar Örn Hilmarsson, un ancien membre des groupes Psychic Tv et Current 93, est devenu successeur de Sveinbjorn Beiteinsson comme dignitaire de l’Asatru. Par ailleurs, Sveinbjorn Beiteinsson a sorti un cd sur le label du leader de Current 93, David Tibet et a célébré le mariage païen de Genesis P.Orridge en 1983. Les liens avec les odinistes se tissent aussi par la participation de certains « prêtres » ou « prêtresses » à l’enregistrement d’albums. C’est le cas de la Néerlandaise Freya Aswynn qui a participé à l’enregistrement d’albums des groupes Current 93, Sixth Comm et surtout Fire&Ice. Elle est connue pour ses ouvrages sur la magie runique. Elle est aussi une habituée des groupes ésotériques. Elle est considérée par ce milieu comme une spécialiste des Traditions nordiques et occultistes. Elle est aussi liée à certains groupuscules proches de la Nouvelle Droite. Freya Aswynn a même publié un cd intitulé Shades of Yggdrasil en collaboration avec Sixth Comm.

Parmi les évolutions intéressantes ayant eu lieu ces dernières années, l’Américain Michael Moynihan, du groupe Blood Axis, et la Scandinave Andrea Haugen d’Hagalaz Runedance font figures d’exception : ils sont devenus des adeptes de la pensée völkisch, c’est-à-dire païen radical, ethno-communautaire et anti-moderne, ce qui est un total retournement de leur position originelle, sataniste. En effet, Andrea Haugen, était alors membre d’Aghast, un groupe de sorcières. Ces « sorcières » s’étaient données des surnoms de très bon goût : l’une était « nacht » et l’autre « nebel », termes faisant explicitement référence à l’expression nazie « Nuit et Brouillard » désignant le système créé pour faire disparaître les Juifs et les opposants sans laisser de trace. Connaissant les positions qu’Andrea Haugen soutenait à cette époque, il est fort probable que ces surnoms renvoyaient à un néo-nazisme revendiqué. Elle était alors membre de l’International Order of Thanateros ou I.O.T. (« L’Ordre international de Thanatéros »), une structure occultiste de tendance païenne/luciférienne proche de l’extrême droite, animée par Ian Read du groupe Fire&Ice. Depuis elle a abandonné le discours sataniste au profit d’un paganisme scandinave comme nous avons vu précédemment. Toutefois, à cette époque, elle soutenait la proximité entre les deux : les satanistes étant, selon elle, des païens refusant l’évangélisation et la conversion forcée. De même, Michael Moynihan considérait le satanisme comme un avatar du dieu Odin/Wotan[21] et comme une persistance du paganisme : « Ils [les odinistes] devraient se rendre compte que pour un chrétien, Votan est aussi synonyme de ‘‘Satan’’ et la façon dont les anciens dieux furent considérés comme ‘‘sataniques’’ par leur même nature. Les ‘‘satanistes’’ d’origine dans l’Europe médiévale n’étaient que des païens qui pratiquaient encore la religion de leurs ancêtres »[22]. Cette théorie, de la persistance du paganisme via une forme de sorcellerie est soutenue par l’historien italien Carlo Ginzburg (Ginzburg, 1992). Toutefois, les odinistes « orthodoxes » condamnent fermement ceux qui se réclament à la fois du paganisme et du satanisme et combattent l’amalgame fait entre le dieu Loki et le diable, amalgame due à l’Eglise catholique lors de l’évangélisation de la Scandinavie (Dumézil, 1986). En effet, le diable est une création chrétienne inconnue des cultures païennes européennes.

A l’époque de l’énonciation de ce discours, les années quatre-vingt, Michael Moynihan était membre de l’Eglise de Satan et était un proche du musicien sataniste, futuriste et darwiniste-racial Boyd Rice. Il était alors en contact avec le tueur Charles Manson et participait à des « Murderzines », c’est-à-dire des fanzines consacrés aux meurtres, aux viols et aux tueurs en série. Il faisait aussi une profession de foi raciste et néo-fasciste, largement influencée par les discours de la Nouvelle Droite : « Je suis tout autant intéressé par tous les groupes indo-européens et leurs régions parce que je crois qu’ils tous originaires d’un fond commun, avant de se séparer en différents endroits géographiques. Tous les fils de l’Europe font partie de la même grande famille génétique » (Ariès, 2004)[23]. Ces activités ont suscité l’intérêt du F.B.I. : il a été surveillé durant quelques années.

Depuis lors, Michael Moynihan, en collaboration avec un universitaire américain, le musicologue et spécialiste de l’ésotérisme Jocelyn Godwin, a fait un travail important en publiant aux Etats-Unis les textes de Julius Evola, un auteur très méconnu aux U.S.A., via sa maison d’édition : Domination. En outre, celui-ci publie aussi une luxueuse revue annuelle depuis 2001, Tyr : Myth, Cultur, Tradition, dans laquelle signent, outre des musiciens de la scène étudiée ici (Markus Wolff, Annabel Lee), des théoriciens de l’odinisme (Nigel Pennick, Stephen Flowers) ainsi que Jocelyn Godwin. Dans le numéro n°1, il reproduit une interview de Georges Dumézil par Alain de Benoist, parue initialement en 1978 dans le Figaro Dimanche, « Priests, Warriors, and Cultivators : An Interview with Georges Dumézil »[24]. Le numéro 2 continue dans cette veine en traduisant un autre article d’Alain de Benoist, « Thoughts on God »[25] ainsi qu’un entretien de ce dernier par Charles Champetier, « On Being Pagan : Ten Years Later. An Interview with Alain de Benoist »[26]. De fait, il se rapproche de plus en plus du paganisme élaboré par Alain de Benoist au début des années quatre-vingt.

Son courant, incarné par la revue Tyr, s’inscrit dans une vision « néo-völkisch » du monde : « It means to reject the modern, materialist reign of ‘‘quantity over quality’’, the absence of any meaningful spiritual values, environmental devastation, the mechanization and over-specialization of urban life, and the imperialism of corporate monoculture, with its vulgar ‘‘values’’ of progress and efficiency. It means to yearn  for the small, homogeneous tribal societies that flourished before Christianity –societies in which every aspect of life was integrated into a holistic system. What we represent: Resacralization of the world versus materialism; folk/traditional culture versus mass culture; natural social order versus an artificial hierarchy based on wealth; the tribal community versus the nation-state; stewardship of the earth versus the ‘‘maximization of resources’’; an harmonious relationship between men and women versus the ‘‘war between the sexes’’; handicrafts and artisanship versus industrial mass-production. »[27]

Michael Moynihan et l’équipe éditoriale se définissent comme des traditionalistes radicaux s’inscrivant dans une filiation évolienne assez souple et récusent l’étiquette fasciste ou nazie qui leur a été accolée dès la parution du premier numéro. Ils considèrent ces mouvements comme des manifestations de la modernité honnie[28]. De fait, Michael Moynihan a effectué un complet retournement politico-idéologique ces dernières années. Ce qui ne l’a pas empêché, en 2001, de collaborer à une revue française de la mouvance révolutionnaire-conservatrice, donc moderne, Dualpha (Moynihan, 2001), consacrée à Evola, « Evola envers et contre tous ! ». Revue à laquelle participe un certain nombre de groupes europaïens, sous la direction de Thierry Jolif : Kadmon/Allerseelen, Robert N. Taylor/Changes, Alexander Rady/Scivias, Michael Jenkins Moynihan/Blood Axis, J.-M. Vivenza, Ain Soph et le propre groupe de T. Jolif, Lonsaï Maïkov, sans que ces liens ne soient précisés.

Thierry Jolif a aussi évolué doctrinalement pour se rapprocher des traditionalistes, tout en restant un partisan de la religion celtique. En fait, un nombre de plus en plus important de groupes se réfèrent à la pensée traditionnelle radicale (courant parfois appelé « traditionaliste-révolutionnaire »). Nous pouvons citer, par exemple, ACTUS et Scivias, des groupes hongrois qui se réclament de Guénon et d’Evola, les Autrichiens d’Allerseelen qui revendiquent la filiation avec les occultistes allemands et autrichiens du début du XXe siècle mais aussi avec les « aktionnistes », des performers gauchistes, viennois des années soixante-dix.

Rejoignant, la tendance gauchisante de cette musique païenne, la scène europaïenne, notamment le courant néo-völkisch, a élaboré un discours écologique affirmé. Ainsi, le musicien germano-américain Markus Wolff de Waldteufel, membre de l’équipe éditoriale de Tyr, affirme qu’« [il] pratique l’agriculture organique depuis plus de dix ans maintenant [en 1996]. Cela [lui] permet de [se] concentrer sur les saisons, les cycles de plantation et de récolte, et [lui] apprend à avoir confiance en [lui] et à prendre conscience d’une finalité inspirée (‘‘divine’’) dans la nature. »[29] Ce discours écologique se retrouve dans d’autre tendance de la scène païenne « nordisante ». Ainsi, Tony Wakeford reconnaît que « l’homme a rompu le lien qui l’unissait à la nature. Nous faisons comme si nos actes n’avaient aucune répercussion sur le monde qui nous entoure. Il faut qu’on arrête de se considérer les uns et les autres en termes de races ou de classes. »[30] Tony Wakeford a été proche de la Nouvelle Droite avant de s’en éloigner.

L’une des grandes caractéristiques de cette scène est donc un ethnocentrisme qui découle à la fois du refus de l’égalitarisme et du paganisme nordiciste. Il s’agit d’une critique de toute forme d’uniformisation ou d’homogénéisation, du métissage physique au mélange des cultures (tout doit avoir une origine indo-européenne et non-chrétienne). Le métissage pourrait provoquer la destruction des cultures en particulier la culture européenne, objet de toutes les attentions. Il est pensé de plus en plus en termes culturels et historiques et de moins en moins en termes biologiques sous l’influence des évolutions de la Nouvelle-Droite. Il se retrouve en particulier dans la volonté de créer une musique purement européenne. Cela explique l’importance des musiques traditionnelles et médiévales européennes, ainsi que la musique classique, dans les influences musicales de ces formations. Parfois, elle est inspirée par la musique indienne mais cela reste rare. Cela pose des problèmes car cette musique se retrouve limitée dans son évolution. Les différents styles peuvent se mélanger mais les possibilités restent restreintes. De fait, la musique « europaïenne » peut être considérée comme une construction identitaire de la musique, une musique typiquement européenne et non réactionnaire –qui ne se cantonne pas à la reproduction des mélodies folk et/ou régionalistes- car elles admettent l’utilisation de la technologie, sans pour autant renier cet apport. En effet, beaucoup de ces groupes reprennent des chansons traditionnelles. Claude Lévi-Strauss souligne dans L’identité que « l’identité se réduit moins à la postuler ou à l’affirmer, qu’à la refaire, la reconstruire »[31]. Plus loin dans ce texte, il affirme qu’elle n’est, en fait, qu’une « sorte de foyer virtuel »[32]. En ce sens, la musique europaïenne est une musique identitaire, l’identité, dans le cas présent, se confondant avec l’aire européenne, voire avec l’aire indo-européenne. Cette musique se définit donc comme le support d’un enracinement culturel, la civilisation européennes et ses traditions, ses folklores, et cultuel, le paganisme étant perçu comme une religion ethnique, c’est à dire enracinée dans une aire géographique, l’Europe, et ethnique, les Européens comme descendants directs des Indo-Européens.

Cet article a montré l’aspect « reconstructionniste », c’est à dire complètement récréé et réinventé, de la religion païenne de ces groupes. Il ressort que nous nous trouvons en présence d’un « bricolage » religieux dans lequel le satanisme et/ou de l’occultisme ont joué un rôle de grande importance dans l’évolution païenne ainsi que dans l’élaboration du discours païen. En effet, nous avons pu voir que les païens les plus radicaux (Hagalaz Runedance, Blood Axis, Fire&Ice, etc.) sont passés d’un satanisme ou d’un occultisme anti-chrétien virulent vers un paganisme radical. Ce parcours se retrouve aussi dans des groupes d’extrême gauche ou alternatif. Il découle de ce constat la conclusion que nous sommes en présence d’un groupe social à la fois éminemment moderne et archaïque. c’est-à-dire postmoderne, Michel Maffesoli définissant ce concept comme étant « la synergie de l’archaïsme et du développement technologique ».

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[1] Darré A., 1996, « Prélude. Pratiques musicales et enjeux de pouvoir », in Musique et politique. Les répertoires de l’identité, Rennes, P.U.R., p. 13.

[2] Ibid., pp. 13-14.

[3] Jacques Marlaud est membre de la Nouvelle Droite et l’un des anciens présidents du G.R.E.C.E.

[4] Hunke S., 1985, La vraie religion de l’Europe. La foi des « hérétiques », Paris, Livre-Club du Labyrinthe. Cette historienne est une militante néo-païenne allemande.

[5] Les völkischer sont apparus en Allemagne et en Autriche au début du XXe siècle. Ils développaient une pensée foncièrement raciste et anti-moderne. Depuis la Seconde Guerre mondiale, ils ont évolué vers une forme d’anarchisme ethnique et différentialiste.

[6] Nous entendons par scène tous les acteurs qui participent à la vie d’un registre musical : les groupes, les labels, les distributeurs, la presse spécialisée, les émissions de radio et le public.

[7] L’expression « Stille Volk » renvoie à un peuple de lutins de la mythologie germanique.

[8] « Entretien avec Stille Volk », 2001, Elegy, n°16, p. 26.

[9] Critique du CD de Militia, « The Black Flag Hoisted », 2000, Elegy, n° 12, p. 68.

[10] Les « Modern Primitives » sont un groupe de performers fondé en Californie à la fin des années soixante-dix par Fakir Musafar. Leur but est de contrôler, de se ré-approprier leur corps dans une société déshumanisée via des modifications corporelles de type néo-tribal.

[11] Cette doctrine postule l’égalité en droit des hommes et des animaux et se fonde sur une indifférenciation entre les deux (hommes et animaux considérés sur le même plan).

[12] Cette expression a été vulgarisée par une publication proche de Nouvelle Résistance, un groupuscule national-bolchevique, Napalm Rock.

[13] Toutefois, tous les groupes de « dark folk » n’ont pas forcément cette orientation idéologique ni cet attrait pour l’ésotérisme.

[14] Blay Y., 2002, « Hagalaz Runedance, entretien avec Andrea Nebel Haugen », D. Side n°10, p. 61.

[15] L’origine circumpolaire des Indo-Européens, soutenue par la Nouvelle Droite, date du XVIIIe siècle. Elle fut énoncée par l’astronome et mystique français, Jean-Sylvain Bailly qui avait essayé de démontrer l’origine polaire de l’Atlantide, berceau de la civilisation européenne. De fait, la théorie polaire est une part importante des corpus ésotériques occidentaux depuis la fin du XVIIIe siècle. Cf. Godwin J., 2000, Arktos. Le mythe du Pôle dans les sciences, le symbolisme et l’idéologie nazie, Milan, Archè. Ces idées ont été remises au goût du jour par l’indo-européaniste néo-droitier Jean Haudry, grand défenseur des origines nordiques des Indo-Européens.

[16] Comble J.-F., 1999, « Le mystère des runes », Elegy, n°5, p. 69.

[17] Blay Y., « Hagalaz Runedance », D. Side, art. cit., p. 60.

[18] Texte publié dans le livret de Hagalaz Runedance, « Volven », paru sur le label Well of Urd.

[19] « Aghast », 1997, Napalm Rock, n°10, p. 16.

[20] « Entretien avec Tony Wakeford/Sol Invictus », Hammer against Cross, Special Issue, sans date (début des années quatre-vingt-dix), Toulouse, p. 18.

[21] Odin est le nom scandinave et Wotan, le nom germanique.

[22] Oméga, automne 1995, France, sans pagination.

[23] Moynihan M. in Lutte du peuple, n° ?, année ?, in P. Ariès, 2004, Satanisme et vampyrisme., p. 50.

[24] de Benoist A., 2002, « Priests, Warriors, and Cultivators : An Interview with Georges Dumézil », Tyr : Myth, Cultur, Tradition, Atlanta, Ultra, pp.41-50. Parue initialement en 1978 dans le Figaro Dimanche.

[25] de Benoist A., 2004, « Thoughts on God », Tyr : Myth, Cultur, Tradition, pp. 65-77. Traduction d’A. de Benoist, « Un mot en quatre lettres », Eléments, n°95, juin 1999, pp. 18-22.

[26] Champetier C., 2004,  « On Being Pagan : Ten Years Later. An Interview with Alain de Benoist », Tyr : Myth, Cultur, Tradition, pp.77-110. Parue initialement dans Elément, n°89, juillet 1997, pp. 9-21 sous le titre « Comment peut-on être païen ?. Entretien avec Alain de Benoist ».

[27] Texte figurant en quatrième de couverture sur chaque numéro de Tyr : Myth, Cultur, Tradition.

[28] Non signé, 2004, « Editorial », Tyr : Myth, Cultur, Tradition, n°2,  pp. 7-8.

[29] « Entretien avec Waldteufel », automne 1996, Oméga, France, non paginé.

[30] « Entretien avec Sol invictus », 2001, D-Side, n°2, p. 63.

[31] Lévi-Strauss C., 1977, (ss. la direction de), L’identité, Paris, Grasset, p. 331.

[32] Ibid., p. 332.

Première parution : Stéphane François, « The Gods looked down : la musique « industrielle » et le paganisme », Sociétés, n°88-2, pp. 109-124 [The Gods looked down est le titre d’une chanson de Sol Invictus figurant sur l’album Queen and king, Tursa, Grande Bretagne, 1992].

Première parution : Stéphane François, « The Gods looked down : la musique « industrielle » et le paganisme », Sociétés, n°88-2, pp. 109-124 [The Gods looked down est le titre d’une chanson de Sol Invictus figurant sur l’album Queen and king, Tursa, Grande Bretagne, 1992].


[1] Darré A., 1996, « Prélude. Pratiques musicales et enjeux de pouvoir

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