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A l’Est : une démocratie illibérale ?

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Source inconnue

φ Propos de Jean-Yves Camus recueillis par Eléonore de Vulpillières, « Les pays de l’Est veulent l’argent de l’Europe sans sacrifier leur souveraineté », Le Figaro, 2 décembre 2015.

LE FIGARO. – En Pologne, le drapeau européen a été retiré de la salle de presse du gouvernement. «Nous sommes membre de l’Union européenne, membre actif», a déclaré le Premier ministre, Beata Szydlo. «Nous avons arrêté un principe, selon lequel les réunions du gouvernement polonais et les déclarations après les réunions se feront sur fond des plus beaux drapeaux à mes yeux, le drapeau blanc-rouge», de la Pologne. Que dit cette mesure symbolique de l’état d’esprit des Polonais quant à l’Union européenne?

Jean-Yves CAMUS. – Le nouveau gouvernement polonais, comme le chef de l’Etat, proviennent du parti conservateur Droit et Justice [Prawo i Sprawiedliwość, PiS]. C’est un cabinet monocolore et selon la classification de notre ministère des affaires étrangères, il est «eurosceptique». Ce qui signifie, en fait qu’il veut une adhésion à géométrie variable, qui accepte les fonds structurels et refuse la répartition des migrants, contre lesquels le nouveau ministre des affaires étrangères, Witold Waszczykowski, a eu des mots très durs. On peut évidemment refuser les quotas, réclamer, comme le font les polonais, une fiscalité européenne différente ( la «flat-tax» y a beaucoup d’adeptes), favoriser le charbon plutôt que les énergies non polluantes.

Mais alors, il faut retrouver sa souveraineté intégrale et sortir de l’UE. Le retrait du drapeau européen n’est qu’une conséquence symbolique de cet entre-deux assez intenable.

Le député européen président du groupe parlementaire libéral (ADLE) Guy Verhofstadt, a ironisé sur Twitter: «Donc vous ne voulez pas du drapeau, mais vous voulez encore de l’argent?». Ce trait illustre-t-il l’attitude des pays de l’Est, toujours enclins à appartenir à l’UE pour bénéficier des fonds européens fournis par les pays contributeurs nets (Allemagne, France, Pays-Bas) et défendre leurs intérêts nationaux sans en accepter les contraites?

Il faut comprendre que la Pologne, comme tout l’ancien bloc de l’Est, a passé 35 ans à être soumise à une puissance étrangère. Auparavant, il y avait eu, en Pologne, en Tchéquie, une occupation nazie lors de laquelle seule une petite minorité avait collaboré. De la fin du XVIIIème siècle jusqu’en 1918, la Pologne est dépecée, soumise. De cette période reste le sentiment que le pays a été «lâché» par l’Europe occidentale. On peut donc comprendre que le sentiment national soit particulièrement exacerbé quand il redevient enfin possible qu’il se manifeste. Toutefois l’adhésion à l’UE comprend des droits (ou bénéfices) et des obligations, comme tous les traités. L’erreur de l’Europe est de ne pas avoir prévu, lors de l’adhésion, que les pays d’Europe de l’Est n’avaient pas les mêmes fondamentaux que nous (ce qui est leur droit!), donc que le pacte européen conclu avec eux était biaisé.

Depuis la fermeture par Budapest de sa frontière avec la Croatie à la mi-octobre, la Slovénie est devenue le principal pays d’entrée des migrants dans la zone Schengen. «Les engagements pris à Bruxelles par les dirigeants des pays situés sur la route orientale n’ont pas été tenus. Le flux de migrants ne s’est ni réduit, ni ralenti», a souligné le chef de gouvernement slovène, M. Cerar, qui déplore le manque d’efficacité de l’Union européenne dans la gestion de la crise des migrants. Les pays de l’Est, derniers entrés dans l’UE, en sont-ils également devenus les plus critiques?

Les plus critiques? Oui, si l’on excepte la position britannique…et le fait qu’en 2005, la majorité des Français a voté contre le TCE! Sur cette question des migrants, n’oublions pas aussi que ce sont les pays les plus exposés.

La frilosité des pays Est-européens à envisager l’accueil de populations non-européennes prête à critiques, mais il est exact qu’ils ne peuvent porter seuls le fardeau du contrôle des frontières extérieures de l’Union. Il y a là une faillite collective de l’Europe. La Slovénie est un pays de seulement 2 millions d’habitants, elle a le droit de dire qu’elle ne peut faire face seule à 76 000 arrivées par semaine.

Après les attentats de Paris, le Premier ministre slovaque, Robert Fico, a décidé vouloir «surveiller chaque musulman de Slovaquie». Comment gérer le grand écart qui se manifeste au sein de l’UE entre pays d’Europe occidentale et pays de l’Est sur l’islam et les musulmans?

On ne le gérera pas, en tout cas pas avant longtemps. En Europe de l’Est, l’appartenance nationale se détermine par l’ethnie, la langue et la religion. Et cette religion est chrétienne: catholique et minoritairement protestante, ou encore orthodoxe. Cette région a été partiellement sous domination ottomane, le point ultime d’avancée des Ottomans est Vienne, qui ne les repousse définitivement qu’en 1683. Le sentiment d’être une avant-garde et un rempart de la chrétienté est toujours présent. Aucune histoire coloniale, de toutes petites minorités musulmanes autochtones sauf en Bulgarie: le fait musulman reste à la fois très méconnu (le temps a passé) et fantasmé dans ces pays.

La Hongrie, la République tchèque, la Roumanie et la Slovaquie ont voté contre le projet de quotas proposé par la Commission européenne. La Hongrie a annoncé sa décision de contester en justice devant la CJUE les quotas de réfugiés. Ce type de contestation est fréquent de la part des pays de l’Est. Le centre de décision de l’UE s’apprête-t-il à se déporter à l’Est? Les pays d’Europe de l’Est pèseront-ils de plus en plus sur les décisions de l’UE?

Il est peut-être en train de se constituer une aire de ce que la chancelière Merkel a appelé, au sujet de Orban, la «démocratie illibérale». La vie politique reste pluraliste, les élections sont libres mais le consensus est majoritaire sur une conception organique et ethnocentrique de la société ainsi que sur des valeurs morales nettement moins laïcisées qu’à l’ouest. Au-delà de l’avenir de ces pays sur les mécanismes décisionnels de l’UE, la vraie question est de savoir si les droites ouest-européennes regarderont vers Droit et Justice, ou le FIDESZ, comme vers un phare, alors qu’on pensait, au moment où ces pays ont rejoint l’UE, que les droites de l’Est se modèleraient sur notre logiciel libéral-conservateur.

φ Propos de Jean-Yves Camus recueillis par Eléonore de Vulpillières, « Législatives en Pologne : ce que révèle la montée de l’euroscepticisme à l’Est », Le Figaro, 27 octobre 2015.

LE FIGARO. – Le parti conservateur Droit et Justice (PiS), au programme économique social et national – taxation du secteur bancaire, augmentation des dépenses sociales, aide accrue aux familles et aux jeunes chômeurs, diminution de l’âge de départ à la retraite, privilège accordé aux entreprises nationales – vient de remporter les élections législatives en Pologne. Que cela vous inspire-t-il?

Jean-Yves CAMUS. – Je connais bien la Pologne, et lorsque je m’y suis rendu début septembre, j’y ai constaté deux choses. Comme partout en Europe centrale et orientale, une défiance de plus en plus importante se fait sentir envers les institutions de l’Union européenne. Cet euroscepticisme est partagé par le PiS (Droit et Justice), le parti de l’ancien premier ministre Jaroslaw Kaczynski. Ces pays entrés dans l’UE ont bénéficié depuis le départ de fonds structurels importants. Ils sont donc les gagnants de l’intégration européenne en matière de transferts financiers. Ils affichent un certain mal-être par rapport au projet européen. La première raison est que ces pays se considèrent toujours comme des associés de second rang de l’UE ; ils ne trouvent pas leur compte dans la gouvernance de Bruxelles – avec tort car ils sont représentés par des commissaires européens importants, la carrière de Donald Tusk en est un exemple révélateur. Ils considèrent malgré tout l’UE comme un club de pays d’Europe de l’Ouest.

La deuxième raison du désenchantement européen des Polonais est la question des migrants, qui dépasse largement ce que nous avons vécu cet été. En Pologne comme dans les PECO (pays d’Europe centrale et orientale), le multiculturalisme est une notion qui n’est pas autant acceptée que dans les pays d’Europe de l’Ouest. Il y a des minorités autochtones, bien que la Deuxième guerre mondiale ait considérablement fait bouger les lignes, mais pas de minorités extra-européennes. Pour eux, l’Europe est un projet essentiellement économique qui n’a plus ni fondations solides ni assises culturelles. Elle laisserait entrer tout le monde sans distinction. Les Polonais ont également peur de la montée de l’islam.

Précisément, la Pologne est peu touchée par l’arrivée de migrants sur son territoire. Le thème des réfugiés était pourtant au cœur de la campagne des législatives. Comment l’expliquer?

Il n’y a pas de minorité musulmane importante en Pologne, mais un petit groupe de Tatars vivant ici depuis près de mille ans. Ils sont peu pratiquants. La tradition de l’islam est inexistante. Les images venant de Hongrie et de Slovénie sont amplifiées et déformées. Les Polonais voient l’arrivée de migrants comme une déferlante ; ces personnes n’ont culturellement pas de liens avec eux. L’idée de la submersion migratoire et des dangers du multiculturalisme fonctionne à plein. Le futur gouvernement polonais ne sera pas l’équivalent de celui de M. Orban. Mais l’idée selon laquelle l’Europe est une civilisation fondamentalement chrétienne persiste. L’Eglise catholique continue de jouer en Pologne un rôle politique, social, économique important. La Pologne reste l’un des derniers pays d’Europe où être catholique a un sens quotidien, et où l’Eglise, depuis le pontificat de Jean-Paul II a une importance à la fois symbolique et concrète.

La Pologne est un bénéficiaire net des aides de l’Union européenne. Pourtant les Polonais viennent de se prononcer en faveur d’un parti hostile à l’euro, et qui préfère acheter des hélicoptères de l’américain Sikorsky plutôt que ceux du français Caraval d’Airbus. La solidarité européenne existe-t-elle?

La politique polonaise est le résultat d’un grand contresens initial que nous, les Européens de l’Ouest n’avons pas compris. Les pays de l’Est, en adhérant à l’Union européenne pensaient OTAN. Pour eux, le danger extérieur principal est la Russie. Pour s’en protéger, le parapluie de l’OTAN est indispensable. Face aux missiles mis en place par les Russes, la Pologne voulait se procurer des missiles américains.

Pour les Polonais, l’UE est une Europe sous parapluie américain. Il faut rappeler le poids de l’immigration polonaise aux Etats-Unis et au Canada. Après la chute du communisme, un certain nombre de personnes émigrées sont revenues en Pologne. Bon nombre d’entre eux sont formés aux Etats-Unis – c’est le cas du commissaire européen Donald Tusk. Cela laisse des traces dans les mentalités. Objectivement, il n’existe pas de défense européenne commune. La Pologne a un contentieux séculaire avec la Russie, elle cherche donc à se mettre sous la protection d’un Etat qui dispose de la puissance de feu. L’OTAN est cet ensemble militaire dont les Etats-Unis sont la pièce maîtresse dans la prise de décision.

Les partis dits populistes sont-ils tous en plein essor en Europe? Peut-on lier leur succès aux échecs de l’UE?

Tout d’abord, il faut s’entendre sur la définition de parti populiste. Cette étiquette est accolée un peu vite au parti Droit et Justice que je qualifierais de national-conservateur et catholique. Il s’est montré populiste en faisant campagne sur des questions sociales – en promettant des choses difficiles à mettre en œuvre que vous avez rappelé au début. La liste de Pawel Kukiz [arrivée 3ème, menée par un ancien chanteur, critique des grands partis traditionnels] pourrait être qualifiée de populiste et anti-système. Les militants d’extrême droite radicale se présentaient sur cette liste et non sur celle du parti PiS. Les listes du mouvement Kukiz étaient parfois composées de façon chaotique et manquaient de cadres. On peut comparer ce mouvement à celui de Beppe Grillo [Mouvement 5 étoiles en Italie]. L’extrême droite polonaise s’est introduite dans le mouvement de Kukiz pour lui fournir un grand nombre de candidats.

Comme en Europe de l’Ouest, cette percée des partis contestataires est-elle significative en Europe orientale?

Un phénomène est répandu dans les pays d’Europe orientale – beaucoup moins qu’en Europe de l’Ouest. Il est intéressant de noter la capacité de ces systèmes politiques encore très neufs à générer à chaque élection des mouvements peu structurés, de type populiste, pas forcément d’extrême droite qui raflent la mise à un scrutin avant de s’amenuiser – comme le mouvement polonais Palikot, de gauche, très laïque qui avait percé en 2010 aux législatives de 2011.

En République tchèque, en Slovaquie, des mouvements difficilement classables cassent les codes politiques. Par exemple en Slovaquie, le parti socialiste populiste SMER-SD de Robert Fico a remporté les législatives de 2006 avec les nationalistes et les populistes. Les systèmes politiques sont plus propices à l’éclosion de partis neufs, des formations émergentes. La sclérose politique est moins grande qu’à l’Ouest.

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