Le Lepénisme en héritage(s)

Première parution : Nicolas Lebourg, « Les Le Pen ont su offrir à l’extrême droite française la permanence d’un parti compétitif », La Croix, 8 juillet 2026.
Le verdict est tombé. Tout change pour que rien ne change : qui doute aujourd’hui qu’un candidat RN soit au second tour de l’élection présidentielle de 2027 ? Pourtant, ce moment suspendu, où, pour la première fois de son histoire, le parti a présenté deux présidentiables, doit laisser des traces. Après huit présidentielles où le nom « Le Pen » avait été présent, 2027 ne sera pas un accident mais construit sur le patient héritage des deux générations de Le Pen.
C’est un héritage sociologique, et non programmatique. En 1984, quand le FN éclôt sur la scène nationale, le parti se veut « la vraie droite » et son électorat est plutôt bourgeois. En 1995, chômeurs et ouvriers votent fortement pour le FN, qui, pour s’aligner sur sa demande, se déclare « ni droite ni gauche ». Dans les années 2010, le survote des classes populaires lui assure victoires au premier tour et, en étant bloqué sur ce segment, défaites au second.
En 2022, Marine Le Pen fait désormais campagne en assurant qu’elle défend un projet « national, social et populaire ». Soit l’exacte impression de son père dans les années 1970, hormis que lui usait du mot « droite » là où elle dit « projet ». Il n’y a ainsi pas de doctrine économique : Jean-Marie Le Pen avait pu se targuer d’être le « Reagan français » et défendre une « monnaie commune européenne », sa fille aura pu passer du protectionnisme souverainiste à l’accommodation à l’Union européenne.
La plasticité est la première qualité du lepénisme : c’est un héritage qui n’est précédé d’aucun testament. Le Jean-Marie Le Pen de l’époque groupusculaire répétait à foison : « Il vaut mieux perdre sur ses idées que gagner sur celles des autres ». Cela a-t-il été trahi ? Pas vraiment : depuis la campagne des législatives de 1978, le premier sujet du FN/RN c’est son opposition à l’immigration. Depuis toujours, il défend une conception césariste du pouvoir. Ces deux points sont constants et sont les motivations tant de ses membres que de leurs électeurs.
Le rapprochement avec les puissances d’argent à l’échelle nationale, les compromis inhérents aux pouvoirs municipaux, le goût ostensible de Jordan Bardella pour le « bling-bling », le mettent peut-être en risque de perdre une partie de sa dimension populaire. Mais croire que cette dimension est construite sur le programme économique serait une erreur : pour les intéressés, la fierté nationale, la lutte contre l’immigration, et la mise en avant d’une vision interclassiste de l’économie constituent des marqueurs populaires. Le lepénisme n’est pas un programme en une kyrielle de points mais un style nationaliste volontariste.
Le lepénisme a aussi un héritage partisan. Au long cours, c’est sans doute le plus incroyable. En 1972, le nom de FN avait été repris d’une plateforme nationaliste de 1934, chargée de regrouper les divers groupuscules de l’époque autour d’un programme minimum. Ce fut un fiasco comme pléthore d’autres tentatives de rassemblement nationaliste durant des décennies encore. C’est la particularité historique de l’extrême droite française d’être divisée dans une myriade de groupuscules.
À partir de 1984, le FN en est devenu le navire amiral. Toutes les tendances y avaient leurs représentants, et Jean-Marie Le Pen comme arbitre. La scission connue par le parti en 1999, le vidant de ses militants, cadres et élus partant avec le scissionniste Bruno Mégret, a eu pour effet de mettre fin à ce système. À partir de là, le FN a fonctionné sur le principe de la soumission à sa présidence, avec une absolue méfiance envers les fractions internes.
Quand la situation électorale s’est améliorée, chacun a pu constater que la perte des militants radicaux était plus que compensée. Les Le Pen ont pu être mésestimés avec constance : depuis les années 1970, il y a eu des nationalistes voulant faire du « lepénisme sans Le Pen », convaincus que ce serait plus performant. Les derniers en date se nommaient Florian Philippot et Éric Zemmour. Les Le Pen ont su offrir à l’extrême droite française la permanence d’un parti compétitif.
Ensemble, ces deux dimensions renvoient enfin à la dimension culturelle de l’héritage lepéniste. Être d’extrême droite signifiait être d’une sub-culture – un petit milieu fermé auquel on appartient par sa connaissance de ses règles et représentations. On était maurrassien, national-catholique, fasciste tendance Bucard, ou Déat, etc. Jusqu’à la scission de 1999 d’ailleurs, les diverses chapelles et leurs théoriciens étaient présentés aux jeunes militants lors de leurs universités d’été.
Lentement mais à coup sûr, le lepénisme, ce courant moqué par les radicaux pour son manque de doctrine, a dévoré tout l’espace. Il s’est substitué à toutes les chapelles. Les membres de la Nouvelle droite qui le regardaient de haut, dont certaines figures ont suivi Bruno Mégret puis Éric Zemmour, le trouvaient culturellement vide. Mais ce vide s’est avéré fécond. Chacun a pu projeter dans le lepénisme ce qu’il voulait. Le meilleur slogan de la propagande frontiste demeure celui des années 1990 : « Le Pen Le Peuple ».
Balayant toutes les subcultures, le lepénisme a su être une offre politique fédérant des électeurs autour d’une identité partisane certes a minima mais efficace. On place généralement les Le Pen dans la continuité du général Boulanger qui, à la fin du XIXe siècle, avait su fédérer les mécontents de tous horizons. L’héritage final du lepénisme est d’avoir sorti l’extrême droite française de son statut de feux de paille éphémères pour en faire une offre pérenne et normalisée au sein du marché des droites.
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