À propos d’un manifeste Incel

Propos de Marion Jacquet-Vaillant et Nicolas Lebourg recueillis par Maxime Macé et Pierre Plottu, « «Un incel avec une vision d’extrême droite» : les écrits de l’auteur de l’attentat de Montréal », Libération, 23 juin 2026, suite à l’attaque Incel du 22 juin.
Dans son manifeste, le tireur cite des penseurs comme Marx et Engels mais aussi Robespierre ou Gracchus Babeuf. Faut-il y voir un manifeste de gauche radicale infusé de théories incels ?
Nicolas Lebourg : L’auteur multiplie en effet les références à Karl Marx, et même à la Révolution française. Néanmoins, il cite des œuvres de Marx de telle façon qu’on voit qu’il ne les a pas lues. Surtout, ce vernis marxiste ne cache pas une vision du monde relevant de la radicalité de droite : entreprises «sionistes» visant à contrôler le monde et favorisant l’immigration, élite «sioniste» du capitalisme qui ferait la promotion de la pornographie… L’homme idéal est décrit comme un «blanc» de «type caucasien». Et le «nouvel ordre cosmique» qui devra régner est dit devoir être imposé par une sorte de SS vêtue de costumes affichant des entités «démoniaques». Déjà dans les années 1950, les néonazis américains avaient tendance à affubler leur prose de quelques mots marxisants. Ici on a un incel avec une vision d’extrême droite qui fait de même.
Marion Jacquet-Vaillant : C’est clairement un manifeste incel mâtiné de mots de gauche, mais qui, comme souvent chez les incels, part de considérations biologiques dont ensuite ils tirent des sortes de lois de l’humanité et de l’histoire. Ce n’est pas une histoire matérialiste, mais une histoire sociobiologique. L’utopie promut par l’auteur du manifeste consiste à réinstaurer un ordre traditionnel avec une femme remise à ce qui serait sa place naturelle de dominée.
Pourquoi visent-ils les femmes ?
M.J.V. : Beaucoup de radicalisés violents présentent un certain nombre de difficultés d’insertion sociale, en particulier avec les femmes. Le «saint patron» des incels, c’est Elliot Rodger [à 22 ans, en 2014 en Californie, il abat six personnes et en blesse quatorze avant de se suicider, ndlr]. Il a un moment cette phrase dans son manifeste : «Si je ne peux pas les avoir, personne ne les aura». Les masculinistes voient dans l’égalité femme-homme le signe d’une destruction de l’ordre naturel. Certains estiment même que le féminisme nous a fait entrer dans une gynocratie, une dictature des femmes contre les hommes, voire qu’il existerait une forme de génocide des hommes : le «système» viserait à créer des individus androgynes, sans virilité, porteurs encore des attributs reproducteurs masculins mais spirituellement émasculés. Les incels participent de cette tendance masculiniste en choisissant l’option de la violence politique, très clairement défendue dans ce manifeste.
N.L. : Les incels politisent leur ressentiment, mais le fait de produire un manifeste n’empêche pas qu’ils agissent solitairement. Les études sur des corpus de «loups solitaires», quelles que soient leurs affiliations idéologiques (djihadisme ou néonazisme), soulignent des problèmes psychiatriques (bipolarité, schizophrénie…) dans environ un cinquième des cas. La frustration est sublimée : dans son manifeste Elliot Rodger envisage un génocide des femmes via des centres de mise à mort et explique qu’ainsi l’amour sera mort, le monde «purifié», et l’homme enfin libre. Ça m’a toujours évoqué le serment que le chef des fascistes roumains fit prêter à ses troupes en 1938 leur faisant jurer de «se soustraire à l’amour» pour mourir au combat.
Le terrorisme incel a déjà frappé à plusieurs reprises sur le sol américain, notamment au Canada. Qu’en est-il en France ?
N.L. : Il y a eu seize attaques d’ultras déjouées par les services de police entre 2017 et 2025. Il y a eu plusieurs affaires d’incels : en avril 2022, en septembre 2023 et une autre en juin 2024. L’acteur de cette dernière était soupçonné de vouloir commettre une attaque le jour anniversaire de la mort de Rodger, tandis que sa description sur son profil Facebook mentionnait : «HAIL ELLIOT RODGER !». Nos incels sont plutôt des très jeunes hommes fascinés par le nazisme comme esthétique morbide, se plaignant d’avoir été harcelés par des «Maghrébins» quand ils étaient collégiens, et voulant se venger de l’univers autant que des jeunes femmes qui les ont éconduits.
M.J.V. : D’ailleurs, une étude du Réseau de sensibilisation à la radicalisation dépendant de la Commission européenne établit, dans plusieurs pays, le lien entre harcèlement et revendication d’appartenance a la mouvance incel. Elle montre également que les membres de cette communauté en ligne sont plus concernés que la moyenne par des troubles du spectre autistique qui renforcent le risque de harcèlement. Intellectuellement, les incels ont tendance à construire un état personnel, et même intime, comme la conséquence d’un problème social plus général : leur célibat personnel est la conséquence de la gynocratie. C’est aussi pour cela que la culture incel se prête bien aux hybridations. Il y a même eu aux Etats-Unis une attaque par un jeune homme se revendiquant «nigcel» car à la fois Noir et célibataire. Apparaît ainsi une tendance repérée par les services de police à l’échelle internationale : le développement de violences sur une base idéologique avant tout nihiliste.
En savoir plus sur Fragments sur les Temps Présents
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.