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Définir les extrêmes droites

Source inconnue

Propos de Nicolas Lebourg recueillis par Kévin Boucaud-Victoire, « L’Extrême droite n’est réductible ni au fascisme ni à l’ultra droite », Marianne, 30 août 2019.

Extrême droite, ultra-droite, fascisme, droite dure, droite radicale… Ces thèmes sont-ils équivalents ? Quelles sont les nuances ?

« Extrême droite » existe dans notre vocabulaire politique depuis deux siècles, ce qui suffit à dire comment elle ne se limite pas au « fascisme » qui lui, apparaît en 1918. Le fascisme est une extrême droite car, comme toutes les extrêmes droites, il exige à l’intérieur une régénération de la communauté conçue comme une entité organique, et, à l’extérieur, il veut changer l’ordre géopolitique. Mais il participe de « l’extrême droite radicale » qui, elle, veut pousser cela jusqu’à la création d’un « homme nouveau », défait en fait de tout ce qui a trait à la société libérale forgée au XIXe siècle.

« Ultra droite » n’a aucune plus-value idéologique : c’est un terme d’origine policière qui signifie uniquement qu’il s’agit d’un groupe d’extrême droite utilisant la violence, alors qu’on peut très bien être radical idéologiquement et légaliste pratiquement, ou ne pas vouloir un homme nouveau mais être prêt à tuer des personnes.

«  Droite dure », c’est un vocabulaire aussi non-historique, mais on doit pouvoir dire que c’est une droite radicalisée mais qui ne présente pas les deux points de définition de l’extrême droite que j’ai cités.

« Droite radicale » : c’est une expression qui a été utilisée par des chercheurs qui trouvaient le mot « extrême droite » trop polémique. J’en connais que j’admire en ce cas, mais cela signifie que ce sont les goûts de l’objet étudié qui fixe le champ du vocabulaire et que l’on se sépare du langage commun plutôt que de le circonscrire et définir. Ce n’est pas ce que je préconise.

Dans les années 1980, Pierre-André Taguieff a qualifié le Front national de « national-populiste ». Depuis le terme de populisme ou de populisme de droite s’est imposé dans le débat. S’agit-il d’un synonyme à « extrême droite » ?

Au départ, le terme « national-populisme » servait à qualifier les régimes latino-américains. Mais il est intéressant de noter que c’est François Duprat, l’homme qui est à l’origine de la création du Front national, qui, dans ses écrits d’intellectuel, est un des premiers en France à ouvrir le sens du terme. Pierre-André Taguieff avait eu raison de montrer que le « national-populisme » avait une réalité française, allant de la vague boulangiste à la fin du XIX siècle à Jean-Marie Le Pen. Ce courant pense le pays en décadence à cause de ses élites et veut une République régénérée par un Sauveur dirigeant par-dessus les corps intermédiaires, directement avec le peuple, à coups de référendums. Cela ne peut donc être synonyme d’extrême droite, puisque dans ce champ politique comme dans tous les autres il y a beaucoup de projets étatiques, ici des royalistes, là des totalitaires etc. C’est juste un courant de l’extrême droite, structurel en France.

Il faut le différencier du « néo-populisme » qui, lui, apparaît après le 11 septembre 2001, et affirme qu’il faut une gouvernance autoritaire à cadre constitutionnel constant pour préserver les libertés des Européens contre le nouveau fascisme que serait l’islamisme. En cela, il faut au maximum éviter de parler du « populisme » de manière globale, et préférer s’exprimer en définissant ainsi d’un épithète quel est le courant populiste dont l’on parle. Précisons que la comparaison entre le fascisme, et plus souvent le nazisme, et les islamismes est une affaire de polémistes : aucun historien au monde ne valide ça. Cela ne veut pas dire que l’on est conciliant avec les djihadistes, juste que ces phénomènes ne sont pas rationnellement assimilables entre eux.

Pourquoi cette confusion dans le vocabulaire ?

Il y a deux niveaux de réponse, l’un historique et l’autre politique. Historiquement, l’extrême droite apparaît dans un XIXè siècle qui est celui de l’édification des États-nations, mais aussi des révolutions industrielles, des empires coloniaux, et de la première globalisation économique. L’extrême droite est une réaction à ses transformations, cherchant à construire une société homogène à chaque nouvelle étape de la globalisation.

Car ces dynamiques du XIXè rendent complexe la gestion des masses et, outre « extrême droite », notre vocabulaire donc s’enrichit de nombreux mots à la même période : « nationalisme » en 1798, « nationalité » en 1825, « immigration » en 1876, « antisémitisme » en 1879, « racisme » en 1892, « ethnie » en 1896, « xénophobie » en 1901, « islamophobie » en 1910, « européisme » en 1915… Alors, dans ce jeu entre globalisation et extrêmes droites, les crises sont le moment propice : le « national-populisme » naît de la guerre de 1870, le « fascisme » de 14-18, le « néo-populisme » du 11 septembre, etc. Comme ce processus est complexe et que la mémoire actuelle s’arrête à la Seconde guerre mondiale au maximum, tout passe à la trappe au bénéfice de l’équation « extrême droite = régimes d’extrême droite des années 1930-40 ». C’est là qu’intervient le niveau politique.

Les pro et les anti extrême droite ont tout intérêt à réduire celle-ci aux États fascistes et à leur bilan génocidaire : les pro disent « vous voyez bien que nous n’avons rien à voir et sommes donc fréquentables », les anti vous disent que le choix est entre eux et Auschwitz. Il est de bon goût chez les intellectuels réactionnaires de moquer l’antifascisme d’opérette mais, si on ne souligne pas que le mécanisme est le même chez les lepénistes, on se contente de brosser l’extrême droite dans le sens du poil – ce qui est un peu devenu le b-a-ba du débat français, il est vrai. L’extrême droite n’est réductible ni au fascisme, ni à l’ultra-droite etc., mais elle n’est pas pour autant un simple souverainisme. Le projet de Salvini ou Le Pen n’est pas celui d’un État souverainiste, mais celui d’une société régénérée selon leurs principes. C’est ça la vraie faiblesse du combat des libéraux : ne critiquer que la part de rejet de l’autre du racisme ou du nationalisme, sans comprendre que, pour les gens, ce rejet des uns signifie une exaltation de l’unité émancipatrice des autres.

Comment classeriez-vous des personnalités comme Trump, Salvini, Orban, Marion Maréchal ou Marine Le Pen ?

Je ne suis pas persuadé que le clivage droite-gauche soit forcément un bon outil d’analyse hors de l’Europe occidentale. En revanche, on peut repartir de la démarche lexicale à laquelle vous m’invitiez. C’est quoi la « droitisation » ? Primo, dans l’Occident, depuis le premier choc pétrolier en 1971, l’État-providence a reculé, au bénéfice des fonctions répressives de l’État. Une partie des opinions a abandonné les valeurs de l’humanisme égalitaire en se disant qu’on allait sauver les restes de cet État-providence sans surcoût fiscal, en le réduisant sur des bases discriminatoires. C’est en cela que Marine Le Pen n’est pas plus à gauche que Marion Maréchal : opposer le social de l’une au libéralisme de l’autre c’est ne pas comprendre qu’elles refusent tout ce qui ressemble à la lutte des classes, et trouvent des solutions certes diverses mais toujours au sein d’un libéralisme en fait ethnicisé.

Deuxio, à l’Est, l’écroulement du communisme n’a pas été le triomphe de la démocratie libérale mais au contraire a mené à des régimes telle que la fameuse « démocratie illibérale » de Viktor Orban. C’est une offre politique qui, au vu de l’évolution de l’Occident, peut s’y exporter, et proposer un modèle de gouvernance autoritaire avec institutions démocratiques.

Or, tertio, avec ce premier choc pétrolier apparaissait d’évidence que la globalisation n’était plus l’occidentalisation du monde. Une partie des opinions s’est convaincue que la globalisation était devenue une orientalisation de l’Occident, de la révolution iranienne de 1979 au kebab en bas de chez soi, de l’omniprésence de la superpuissance industrielle de la Chine aux polémiques incessantes à propos d’une islamisation de l’Europe. Cette représentation est une aubaine si vous êtes d’extrême droite ou un opportuniste avec des convictions ethnicistes, comme le sont peut-être simplement d’autres figures politiques ou médiatiques. La droitisation disons « par le haut » et celle « par le bas » peuvent enfin se rencontrer, sous une forme de démocratie autoritaire, anti-société multi-ethnique ou multi-culturelle, bref déconnectée des valeurs humanitaires.

C’est cela le vrai enjeu pour les démocrates humanistes, bien plus qu’un fascisme qui ne reviendra pas, non pas parce que l’homme aurait changé, mais parce que cette offre politique-là était profondément liée aux formes de la société industrielle. La concomitance en 2015 de la crise des réfugiés et des attentats en France a donné chair à l’idée que le « monde blanc » vivait un assaut. La perte de la guerre de 1870 a produit l’apparition du national-populisme en France : on est un peu dans cette situation de désir de revanche et de sensation de siège pouvant donner son moment à l’extrême droite, pour peu qu’elle travaille.

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