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Extrême[s] droite[s] et Europe[s]

Cadmos [sur les traces d'Europe]Ci-dessous, un article de Jean-Yves Camus ("Ce que le FN pense de l'Europe", Huffington post, 10 juin 2014) puis une vidéo "Quelles sont les extrêmes droites européennes?", un entretien avec lui (Images: Le Monde.fr / Jean-Guillaume Santi / Musique : Broke for Free - My luck)

Depuis deux semaines, le score du Front national aux élections européennes est abondamment commenté, disséqué. Partant du constat que le parti de Marine Le Penoppose un refus principiel, définitif, à toute forme de construction européenne, les observateurs et les adversaires du FN ont conclu que ce parti restait bloqué sur un nationalisme hexagonal ramené, pour les besoins de la mise en continuité du parti avec l'histoire de l'extrême-droite, à une version moderne du "la France seule" de Maurras. Mon objet sera ici de montrer que le débat sur le rapport entre la France et l'identité européenne est, au FN, plus subtil et plus complexe.

Tout d’abord le Front national est hostile non pas à l’Union européenne mais à toute forme de pouvoir supranational qui se mettrait en travers de l’Etat-Nation. C’est le sens des attaques de Marine Le Pen, dans son discours du 1er mai 2014, contre le « mondialisme », qu’elle distingue de la mondialisation. Le « mondialisme », qui peut prendre le visage de l’OTAN, du FMI, de la Banque Mondiale ou de tout autre instance visant à substituer la gouvernance à la souveraineté populaire et nationale, est pour le FN et les partis européens proches (FPÖ notamment) un système, alors que la mondialisation est une réalité objective. Ce système, qui viserait à l’instauration progressive d’un gouvernement mondial, serait une utopie constructiviste mise en place par une caste déracinée, à son bénéfice et dans le cadre d’une marchandisation totale du monde.

L’ennemi du FN n’est donc que secondairement l’Europe : c’est d’abord le mondialisme « comme système à tuer les peuples », selon l’expression réemployée par Pierre Le Vigan traitant du récent colloque à la mémoire de Dominique Venner. Au lieu de renvoyer immédiatement cette analyse à la nature supposément « fasciste » du FN, n’y a-t-il pas là double matière à interrogation pour la gauche : d’une part sur la puissance croissante d’instances techniciennes qui vident la politique de sa substance, d’autre part sur les dangers que recèle la « massification » du monde et le rétrécissement concomitant des élites ?

Ensuite il existe au Front national des dirigeants qui se reconnaissent dans une « culture européenne » (Marion Maréchal ; Aymeric Chauprade), tout en affirmant que leur attachement premier va à la culture française. Les opinions divergent sur ce qui fait le ciment de l’identité européenne (christianisme, sentiment d’appartenance ethnique fondé sur cette « plus longue mémoire » dans laquelle Nietzsche voyait la clé du futur, voire une synthèse des deux) mais une chose est sûre : il existe au FN une géopolitique de l’Europe, notion bien distincte de celle d’Occident. C’est cette pensée géopolitique qui justifie, par exemple, la rencontre à Vienne, le 31 mai, entre le député européen frontiste Aymeric Chauprade, des responsables du FPÖ et le théoricien russe de l’Eurasie, Alexandre Douguine. L’axe central de cette pensée est d’une part que l’Europe est malade de la dissolution des valeurs morales et d’autre part que les contours géographique de l’espace européen doivent être redéfinis. Pour ces deux raisons, cette vision géopolitique et idéologique repose sur la contestation de l’arrimage de la France à l’ensemble « occidental », considéré comme une dépendance des Etats-Unis et des valeurs qu’ils véhiculent.

L’objectif est dès lors de construire l’alliance de la France avec l’Europe centrale (l’Allemagne en particulier) et la Russie, l’espace anciennement occupé par les Empires allemand et austro-hongrois étant considérés comme le cœur immémorial de l’Europe. Considération qui est à prendre en compte dès lors que le centre géographique de notre continent, à la suite de la réunification allemande et de la chute du bloc communiste, s’est déplacé vers l’Est et laisse la France au bout du continent.

Enfin dans l’esprit des participants à la rencontre de Vienne, considérer la Russie comme un pays-continent géographiquement et culturellement à cheval sur l’Europe et l’Asie est un moyen de réintroduire l’Europe dans l’Histoire, de lui redonner son rôle moteur dans la marche du monde. Vision organique des peuples, rejet total des valeurs » bourgeoises » d’utilitarisme et de primat du marché ainsi que de « l’Etat-veilleur de nuit » cher aux libéraux, reprise de l’opposition traditionnelle entre « puissances thalassocratiques » et « puissances de la terre » (chez Mackinder, Haushofer et Carl Schmitt), voilà les déterminants de la vision européenne du FN qu’on aurait tort de réduire au refus de l’Union du même nom.

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