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Qu’y a-t-il après les morts ?

lumiereAprès la violence qu’y a-t-il ? Pour se construire son opinion, nous vous proposons cinq interventions de quatre contributeurs de #FTP.

φ Après le 14 juillet, le site de Défense et Sécurité Internationale a mis en ligne un  entretien avec Yves Trotignon, paru dans DSI Hors-série n°47, avril-mai 2016, pp. 48-51, sur la réforme du contre-terrorisme français :

Historiquement, le contre-terrorisme connaît beaucoup d’acteurs. Mais peut-on estimer qu’il existe une culture française du contre-terrorisme ou, au contraire, a t on affaire à plusieurs cultures plus ou moins en adéquation ?

Yves Trotignon : La question pose le doigt où ça fait mal. Pour l’instant, nous ne sommes mêmes pas certains qu’il existe, en France, une véritable culture du renseignement… Certains universitaires et hauts fonctionnaires travaillent sur cette question, à partir des pratiques observées. Il y a des constats à faire : je dirais que plusieurs acteurs historiques se sont opposés, à la fois sur les méthodes et le tempo des opérations. Dans les années 1980, nous avons été confrontés à des groupes manipulés par les Iraniens et les Syriens. La Direction de la Surveillance du Territoire (DST), qui possédait la capacité de faire du renseignement administratif aussi bien que judiciaire et qui avait la culture du contre-espionnage et de la contre-ingérence, jouissait alors d’une prééminence historique. Elle a progressivement et très logiquement dérivé vers le contre-terrorisme. Et existait une autre culture, opposée, du renseignement extérieur clandestin, qui était incarnée par le Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE) puis par la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE), avec des actions et l’idée qu’il fallait parler à tout le monde, afin de comprendre les enjeux des actes de violence commis contre des Français ou des intérêts français sur le théâtre national ou à l’étranger. Quand je suis arrivé à la DGSE, en 1996, il existait une compétition entre les deux grands services, ce que l’on retrouve aujourd’hui avec la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI) et la DGSE, malgré ce qu’on nous dit.

Ce qui caractérise la manière dont le terrorisme est pensé en France – il faut sans doute y voir le poids de l’État – est qu’il l’est comme un crime très particulier, qui mobilise toutes les ressources de l’État. Ces dernières deviennent ensuite l’objet de rivalités. Comme le disait un directeur du Quai d’Orsay il y a quelques années, « un jour, tous les clubs de pétanque auront leur unité de contre-terrorisme », parce que c’est politiquement et financièrement extrêmement intéressant, qu’on dispose des moyens et des hommes et que l’on est extrêmement visible. Pendant très longtemps, les policiers ont dit que le contre-terrorisme était leur affaire : la DST, et c’est le cas maintenant avec la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI) – devenue DGSI –, avait réussi à faire créer des postes d’attachés de la DST à l’étranger, en coopération avec les Affaires étrangères. Il y avait un officier de liaison à Damas, à Kuala Lumpur, etc. L’idée, assez pertinente, était que le terrorisme contemporain était par essence transnational, avec des ressorts à la fois nationaux et internationaux, et qu’il fallait donc traiter la menace à son origine. La DST et les policiers disaient, et les magistrats étaient d’accord avec eux, qu’il fallait prendre le mal à la racine et, pour cela, ne pas dépendre des services extérieurs, qu’il s’agisse de la DGSE ou de la Direction du Renseignement Militaire (DRM), ni du Quai d’Orsay. Il fallait être projeté au plus près des services de renseignement locaux pour coopérer avec eux. C’était logique, et le reflet d’une ambition sincère d’affronter la menace.

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Avant même l’attentat niçois, la presse avait été interpellée par les déclarations de Patrick Calvar, responsable de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) quant à la possibilité d’un cycle de vioelnces islamisme/extrême droite, voici deux interventions à ce propos :

φ Propos de Jean-Yves Camus recueillis par Dominique Albertini, « Terrorisme : la crainte d’une réplique de l’ultradroite », Libération, 13 juillet 2016 :

Que pensez-vous des prédictions de Patrick Calvar, sur une «confrontation» entre ultradroite et musulmans ?

Cela fait à peu près un an, depuis les attentats de Charlie, que je répète que cette confrontation risque d’avoir lieu, exactement dans la même configuration que celle qu’évoque Patrick Calvar. A un certain moment, le seuil de résilience sera atteint. Après un ou plusieurs autres attentats massifs commis par la mouvance islamiste, une réaction violente se produira. Je ne crois pas que la population d’un pays puisse indéfiniment digérer des attaques massives et les exorciser par des commémorations. Je le crois d’autant moins que le schéma d’une confrontation violente à caractère ethnique existe de longue date à l’extrême droite.

On le retrouve avant même le 11 septembre 2001. Dès les années 90, une abondante littérature théorisait la guerre ethnique à partir de «l’effet de seuil» : l’idée, pour ces auteurs, était qu’une partie du peuple – généralement une avant-garde nationaliste – allait se révolter les armes à la main contre la population maghrébine. Ce schéma était en quelque sorte le match retour de la guerre d’Algérie. L’expression «déloger les immigrés à la fourchette à escargots» fait penser à la façon dont les troupes françaises devaient extirper un à un les «terroristes» de la Casbah d’Alger.

J’ajoute que cette confrontation est voulue par les deux parties. Car pour les islamistes radicaux, elle est aussi un moyen de souder autour d’une identité commune des gens dont les rapports à l’islam sont parfois différents. Des gens qu’il s’agit de convaincre que, vivant une répression commune, ils ont aussi une destinée commune dans le jihad.

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φ Propos  de Stéphane François recueillis par Olivier Philippe-Viela, « «Moins de 10% des membres de l’ultra-droite seraient prêts à passer à l’action» », 20 Minutes, 12 juillet 2016.

Comment définir l’ultra-droite ?

C’est ce qu’il y a à droite du Front national, plus radical que le FN. On estime que cela représente une population assez constante de 4.000 à 5.000 personnes, divisée entre quinze à vingt groupes. Certains refusent l’étiquette, mais on peut y mettre le Bloc identitaire, les Jeunesses nationalistes, l’Action française ou ce qu’il en reste, des skinheads, des néo-nazis, etc. Alain Soral, par son côté antisémite voire négationniste, y figure de facto. Certains membres de la Manif pour tous font partie de l’ultra-droite aussi.

Ces différentes entités font-elles preuve de cohésion entre elles ?

Pas forcément. Certes, il y a un même rejet de l’Islam, du monde arabo-musulman en général, des Juifs parfois, de la République, des avancées de la société (le mariage pour tous par exemple). C’est un fond commun. Mais il n’y a pas une bonne entente entre les différents groupes. Prenez des cathos tradis, mettez-les dans la même pièce que des païens néo-nazis, ça finit très mal. Le Bloc identitaire est plutôt régionaliste quand d’autres groupes qui se réclament de Vichy sont jacobins. Ce qui participe aussi à la mésentente, ce sont les querelles d’égos, de chefs. Ils se prennent pour des petits chefs, c’est une caractéristique. On peut y voir une forme de trotskysme de droite : rassemblez trois trotskystes, vous avez deux scissions. Ce sont des groupes qui fusionnent, se déchirent, trouvent de nouveau des accords, et ainsi de suite.

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Enfin, après les faits, deux interventions qui se penchent sur les conséquences pratiques, activistes ou électorales :

φ Propos de Jean-Yves Camus, « La France n’a pas basculé grâce à la capacité de résilience des Français », Le Parisien, 16 juillet 2016.

Partagez-vous les craintes de Patrick Calvar évoquant une possible confrontation communautaire ?

 Le risque de violences racistes est bien réel. Après les attentats de 2015, la France a échappé au cycle de la vengeance. Elle n’a pas basculé grâce à la capacité de résilience des Français et à un exécutif qui s’est montré à la hauteur. Ce qui n’exclut pas qu’une forme de colère puisse monter à bas bruit chez une poignée de gens. Une petite frange, persuadée que le problème ne se réglera pas avec les moyens démocratiques de la lutte antiterroriste. Et cela d’autant plus facilement que la France n’a pas réglé son problème mémoriel avec l’Algérie.

Une telle confrontation est-elle théorisée ou est-ce une réaction épidermique ?

Elle est théorisée de longue date. La littérature évoquant la nécessité d’une guerre raciale est antérieure aux attentats de 2015 en France, et même à ceux du 11 septembre 2001 à New York et à Washington. Le phénomène, parti des Etats-Unis, remonte en réalité à la fin des années 1970. Il s’est diffusé en Europe une dizaine d’années plus tard, véhiculant l’idée selon laquelle une avant-garde peut éclairer les consciences afin d’éviter une « colonisation » maghrébine.

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φ Nicolas Lebourg, « Le Front national se trompe-t-il de stratégie? », Slate, 18 juillet 2016.

 Traditionnellement, la politique internationale est un enjeu absent des compétitions électorales françaises. 2017 pourrait-il faire figure d’exception? La question a été posée après le Brexit, elle l’est encore plus vivement à l’heure des emballements consécutifs au massacre de Nice. Dans les deux cas, c’est l’éternelle question:

«Cela va-t-il faire le jeu du Front national

Les problématiques de l’Union européenne et de l’islamisme transnational pourraient redistribuer les cartes de nos imaginaires idéologiques, et, par-delà, influencer les offres et demandes politiques.

L’Union européenne: bonne ou mauvaise question ?

Après la victoire du «Brexit», nous eûmes quelques jours où le débat public pointa la montée des populismes à l’assaut de l’Europe. Vu de France, la question posée a été simple: le Brexit peut-il être l’annonce d’une montée au pouvoir du Front national? Cette question simple réclame une réponse qui l’est moins.

Le remplacement de David Cameron par Theresa May au poste de Premier ministre témoigne que la question ne relève pas d’un simple rapport mécanique. Les leaders du «leave» n’ont pas pris le pouvoir. Au contraire, le populiste Nigel Farage a annoncé sa démission de la direction du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP). Boris Johnson n’a pas le pouvoir, mais une part de son exercice. La victoire d’une politique n’est donc pas fatalement celle de ceux qui l’ont portée. Une réussite des outsiders peut parfois non pas amener à une alternative au système, mais à une simple permutation à l’intérieur du système. La politique n’est pas un jeu de causes et conséquences mais relève des circonstances comme des dynamiques, ainsi que de la rencontre entre une demande sociale et une offre partisane.

Relativement à la France, quels sont les éléments à disposition? Le FN a de suite exulté à l’annonce du résultat. Parti à la périphérie des institutions, mais au cœur de l’arène politico-médiatique, il se trouvait là en situation de s’affirmer dans le sens de l’histoire, de pouvoir balayer les arguments sur son amateurisme pour faire valoir qu’il fut le seul à anticiper et soutenir le cours des évènements. La posture est de bonne guerre, tous les politiques procèdent de même.

Cependant, plusieurs points ne laissent pas augurer que le Brexit soit forcément un bon point pour le FN. Ainsi, un sondage BVA, postérieur au référendum et antérieur au carnage niçois, montre la progression des intentions de vote pour Marine Le Pen (28%). Mais, relativement aux sujets qui motivent leur choix, les sondés mettent en avant quatre éléments: le terrorisme, la crise des migrants, le projet de loi travail et les mouvements sociaux. Ces éléments ne sont pas en défaveur de Marine Le Pen, loin s’en faut, mais les questions sécuritaires et sociales continuent à structurer la vie politique française, ce que la question européenne n’est jamais parvenue à faire. L’emballement tous azimuts à partir du soir du 14 juillet laisse à penser que la société française, jusque là résiliente, est au bord de l’instabilité structurelle –et que la course à l’échalote présidentielle empêche une grande part de la classe politique de jouer un rôle de modération rationalisante.

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