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Qu’est ce que la solidarité ? [2/2]

Christopher-Ryan-McKenney-part2-17Par Dominique Sistach

La solidarité est désormais socialement obligatoire. Si le terme a aussi pour sens premier, ce qui est physiquement solide, on comprend mieux le sociologue britannique, Zygmunt Baumann qui qualifie la société contemporaine, et l'amour même, comme étant rendus à l'état liquide. C'est là le travail impératif des institutions sociales : garantir, entretenir, restaurer la liquidation de tous les types et de tous les états de solidarité, pour lutter plus encore contre la liquidation des dispositifs plus ténus, au cœur même du rapport social, ceux qui font que nous nous reconnaissons encore entre nous. Voilà aussi pourquoi l'État Providence est devenu myriade d'institutions sociales, d'institutions des solidarités.

1] L’obligation solidaire des institutions

 L’action des solidarités n’est pas simplement rendue obligatoire par les nécessités d’urgence qu’imposent les situations des populations en retrait de la production de la richesse, ou la prévention que dicte le sort des populations fragiles, mais bien, par la nécessité d’intervention sociale sur l’ensemble de la population. Il ne s’agit pas simplement de décortiquer les raisons de la précarité pour en faire une gradation, pour distinguer le normal de l’anormal. Il ne s’agit pas d’affirmer sans nuance que toute précarité est économique. La dissolution des liens sous l’ensemble des effets conjugués des structures de l’économie politique et des mutations des postures et des liens sociaux, démultiplie les risques sociaux.

2] La solidarité contre les risques. Les transformations de la protection sociale

Ces risques ne sont plus simplement ceux rattachés aux conditions premières de la vie : le travail, la santé, la fin de vie. L’extension du domaine des luttes redéploie les conditions de la durée d’exploitation au travail, individualise le coût des prestations sociales selon le procédé de transformation de dettes collectives futures en dettes personnalisées présentes, divise la société en communautés victimaires pour introduire toujours plus de contradictions, de réclamations, pour faire que tous s’opposent au nom de l’égalité des chances.

L’absence de sécurité du savoir permet aux institutions politiques de jouer de la question sociale pour redéployer son champ de réforme, dont l’astuce procède de la stratégie à garantir la pauvreté pour satisfaire aux intérêts de la production, tout en préservant le tissu social dont il s’est attribué la charge au nom de sa sécurité. A l’heure de la décentralisation, l’État allume les incendies, les départements sont chargés de les éteindre, sous son contrôle, sous sa tutelle financière, soit en comptabilisant aussi bien le problème que les moyens pour y remédier. La puissance publique saisit ainsi le problème de la plus-value générée par l’exploitation sanitaire et démographique de l’ordre social contemporain. La protection sociale n’est pas coûteuse, elle est à l’inverse formidablement productive, au point que l’on ne puisse la laisser aux mains des organisations sociales filles des luttes du même nom. Tout ce qui est directement rentable est individualisé et optimisé en rente pour les corporations professionnelles et les industriels des médicaments et des services à la personne.

Tout ce qui n’est pas rentable, en l’état, est géré par les organons institutionnels décentralisés, territoire par territoire, et devient une nouvelle manne fiscale pour la puissance publique. La réforme de la protection sociale est ainsi non une action publique de solidarité, mais plus justement, une foule d’actions publiques où les solidarités sont toutes en tension avec les nécessités productives des services et les impératifs de gestion comptable. 

3] Les enjeux institutionnels de la solidarité : l’inachèvement perpétuel de l’action sociale

Les solidarités institutionnelles sont au bout d’une chaîne de procédés, un élément subséquent et contradictoire des lois marchandes qui s’imposent à tout et à tous. Elles ne sont qu’une fonction de l’action publique dont le commun retient leur seul coût, dont la partie la plus réactionnaire de la société prône la limitation, dont la majorité d’entre nous les considèrent comme une politique comme les autres. Cette illusion qu’impose l’ordre du discours marque indubitablement notre temps et l’ensemble des activités sociales.

Il n’est pas facile de mener un combat qui n’a pas de fin, sans encouragement, sans satisfecit professionnel et social, sans aucune reconnaissance. La défense des solidarités réside aussi dans l’espace de ceux qui sont censés la promouvoir. C’est l’un des enjeux, qui dépassent désormais la seule perspective institutionnelle, et qui embrasse l’ensemble de l’action y compris son objet. A cette condition, et selon l’éthique institutionnelle et politique qui doit s’imposer pour la réaliser, l’on peut rendre homogène et juste ces rapports sociaux contradictoires. Il est alors possible de sauver le tiers des personnes intégrées menacées par la précarité, tout comme l’on peut garantir le plus grand nombre des populations fragiles dont un sur deux est sous le coup de se retirer de l’ordre intégré de la société, et enfin, tout comme il est impératif, car chaque cas procède alors de l’urgence, de sauvegarder la majorité des exclus à venir. 

4] La nécessaire redéfinition des biens communs et des espaces publics

Notre temps est celui de l’exploitation maximale mais invisible du lien social. La transformation d’une économie productive des biens en une économie de la richesse des services a inexorablement décalé la pratique sociale, de simples interactions en objet de négoce. L’exploitation de toutes les ressources naturelles et des espaces y afférant développe une marchandisation du lien social  qui n’a pour seul pendant que sa version juridique de résolution des conflits. Retrouver les liens solidaires est ainsi une tâche qui demeure sans portée tant la loi des intérêts des individus et des institutions est puissamment enracinée en chacun et chacune. C’est bien l’histoire en impasse que nous construisons individuellement et collectivement au quotidien. L’on ne peut toutefois se contenter de ce fait pour ne pas développer des forces de propositions.

Les enjeux de solidarité procèdent donc de renverser les processus initiaux qui contaminent le lien : il faut être capable de reconquérir de l’espace et des biens pour opérer des transferts de socialité. La complexité réside dans le veto qu’oppose l’État au nom de la compétitivité au fait de permettre le financement public d’espaces de socialité démarchandisé. Même si les collectivités territoriales contribuent largement à la création de ce type d’espace, force est de constater que la majorité des lieux publics contemporains sont des lieux marchands, santé et culture compris. L’espace public est ainsi un lieu collectif et un médium privé de l’échange au lieu d’être un lieu collectif et un médium gratuit d’échange. L’augmentation exponentielle de la croissance alourdit encore le processus, étendant, transformant et accélérant l’économie des services, et ainsi la marchandisation du lien, ainsi que par voie de fait les espaces publics qui ne sont plus, au sens où l’anthropologue Marc Augé l’entend, que des « non-lieux », des lieux où l’on se croise mais où on ne se rencontre véritablement jamais.

Les jeux d’échelle que sous-tend la globalisation des puissances, intégrant prochainement près de 8 milliards de personnes, nous montrent que nous ne pourrons pas longtemps tenir ce rythme effréné de la croissance, l’usage excessif des espaces et des biens naturels dépassant l’entendement, l’usage obsessionnel de la richesse nous conduisant à une forfaiture contre l’humanité. Beaucoup de voix s’élèvent, y compris dans les institutions de gouvernement, pour rappeler l’urgence de réinstituer des biens communs. La question de l’air et de l’eau et de leurs usages ou mésusages est de cette teneur. Plus complexe, le réinvestissement de l’espace comme lieu non-marchand de socialité. Il n’y a que peu d’espoir en l’état. Nous ne pouvons malheureusement que faire l’économie de l’expérience. La solitude des individus étant ce qui permet leur déresponsabilisation, la multitude des égoïsmes produit un système sans nom, ni visage à pointer du doigt.

5] Les solidarités renouvelées 

L’action sur les solidarités doit désormais intégrer de nouveaux facteurs pour ne pas totalement devenir une machine d’entretien des pauvretés. L’action sur le travail, la santé et les retraites ne suffit plus. Il faut désormais intégrer les addictions et la dépendance qui sont généralisés à une société atteinte individuellement et collectivement à vouloir durer à tout prix. Il faut réduire et stabiliser les inégalités entre les générations pour résorber les contradictions dangereuses qui excluent, marginalisent, les plus jeunes comme les plus âgés, dans une société qui s’idéalise à quarante ans. Il faut résorber les inégalités de genre pour que ce rééquilibrage social marque l’ensemble et l’essence même de la société. Il faut résoudre la crise raciale qui nous menace depuis la naissance des États-nations et l’ethnicisation de leurs politiques. Il faut réduire les ségrégations urbaines et scolaires, en redéployant un intérêt public prioritaire dans l’aménagement social de l’espace public. Les pratiques institutionnelles doivent permettre de renforcer les dynamiques collectives, associatives et coopératives, pour permettre un maillage social de prévention et de protection efficace. Une solidarité organique ne suffit plus et une solidarité fonctionnelle détourne le principe même de l’aide aux démunis. Il faut prévoir d’intégrer une solidarité fondée sur une certaine forme d’hospitalité et de reconnaissance, substituer l’ordre de l’aide qu’il soit économique ou disciplinaire, par la gratuité du don. Le principe d’une dette sociale, que les révolutionnaires voulaient sacrée, ou que les solidaristes voyaient comme un engagement citoyen, et que beaucoup virent comme un idéal, ne doit pas nous détourner des objectifs à atteindre : prévenir pour prendre soin, parler pour instituer la confiance, faire société pour redonner espoir.

La solidarité n’est pas irréductible à la différence. Nous devons désormais prendre acte et considérer l’enjeu social comme à renouveler dans l’institution modèle, pour instituer des comportements et des postures généralisées et différenciées à chaque cas. Si nous avons l’impression (justifiée) que chacun joue sa propre carte dans un temps qui lui paraît désormais fini, le challenge des sociétés développées apparaîtra, tôt ou tard, par magie : les solutions de régression s’abîmant inexorablement, apparaîtront alors les seules alternatives procédant de la reconnaissance de l’autre comme un ami. L’attitude par laquelle une personne néglige ses intérêts propres pour servir ceux d’autrui se nomme le désintéressement. Pour reprendre la formule de Raynal,  « l’esprit républicain (…) est un esprit de désintéressement ».

La solidarité ne doit plus être le placebo qui légitime l’exploitation au nom des figures de l’ennemi. Elle doit devenir le terrain d’une éthique enfin réalisée, qui n’est pas forcément un oubli de soi ou un sacrifice, mais peut être à terme, la source d’une expansion joyeuse.

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