RÉCENTS

La Caverne génitrice

tombe et chats

Par Jean-Loïc Le Quellec

Associer les termes « mythe » et « caverne », c’est immédiatement motiver une référence au « mythe de la caverne », tel que raconté par Socrate à Glaucon. Selon ce récit, présenté par Platon dans le livre VII de La République, des prisonniers sont enchaînés sous terre depuis leur naissance, face à la paroi terminale d’une grotte sur laquelle se projette l’ombre des objets situés derrière eux, car un feu les éclaire pendant que leur parvient l’écho des sons du monde extérieur. Qu’un de ces prisonniers soit un jour libéré, qu’il sorte enfin à l’air libre, et alors, ébloui par le soleil, il découvrira que ce que tous prenaient pour la réalité n’était qu’une illusion, une pauvre projection du monde réel, une image infidèle. Dès lors, ce prisonnier libéré représente le philosophe, dont le rôle est de retourner dans la cavité pour dire la vérité et apprendre aux autres à se défier des apparences, malgré leur scepticisme. Hélas, quand il tentera de convaincre ses compagnons de sortir de là eux aussi, il est à craindre que tous riront de lui et le tiendront pour insensé, estimant même qu’il n’est nul besoin de tenter une telle ascension.

Ce récit n’est pas vraiment un mythe, mais plutôt une allégorie, une métaphore. Pourtant, c’est lui qu’on cite très généralement lorsqu’est évoqué le « mythe de la caverne », tant il est vrai que, dans la culture commune, la Grèce est la première référence lorsqu’il est question de mythologie. Or, depuis la Grèce antique, les habitants des cavernes constituent l’un des combles de l’altérité. Au ve siècle avant l’ère commune, Hérodote s’émerveillait du mode de vie des « Troglodytes éthiopiens » qui, selon lui, « se nourrissent de serpents, de lézards et d’autres reptiles [et qui] parlent une langue ne ressemblant à nulle autre, mais poussent des cris aigus, comme les chauves-souris ». À ses yeux, comme à ceux de ses concitoyens, ces êtres n’étaient donc pas totalement humains.

Tout comme ne l’étaient pas non plus ceux qu’on dénommait, il y a peu de temps encore, « Hommes des cavernes ». Visitant la grotte de Pair-non-Pair (Gironde) en 1883, François Daleau notait sur son calepin avoir vu « plusieurs lignes qui s’entrecroisent, formant presque des dessins », et il s’interrogeait à leur propos: « ont-elles été tracées par des troglodytes »? À cette époque, selon l’esprit du temps, des « presque humains » ne pouvaient faire que des « presque dessins ». Ces préjugés ont la vie longue: dans un discours prononcé à l’Assemblée générale des Nations Unies à New York, le 24 septembre 2019, Jair Bolsonaro a déclaré que « certaines personnes, à l’intérieur et à l’extérieur du Brésil, soutenues par des ONG, s’obstinent à traiter et à maintenir nos Indiens comme de véritables hommes des cavernes ». Ce à quoi Marivelton Baré, président de la Federação das Organizações Indígenas do Rio Negro (« Fédération des organisations autochtones du Rio Negro ») a répondu que « C’est plutôt Bolsonaro qui semble encore vivre dans les cavernes ».

La vie dans les cavernes est toujours perçue comme le summum du primitivisme, notamment, aujourd’hui, dans les débats sur les propositions décroissantes portées par certains écologistes, puisque ceux-ci sont aussitôt accusés de vouloir « revenir à l’âge des cavernes et de la bougie » — comme l’écrivit Natacha Polony en 2014. Pourtant, dans nombre d’autres traditions, le séjour dans la caverne a un tout autre sens. Le Coran, reprenant la légende des Sept Dormants d’Éphèse, raconte l’histoire des « Gens de la Caverne », ces jeunes hommes qui dormirent pendant des siècles dans une grotte, avant de s’éveiller et d’en sortir. Ce récit est interprété comme une allégorie de la mort spirituelle suivie d’une résurrection, tout comme les églises rupestres de Malte ou de Cappadoce sont des allusions architecturales au tombeau du Christ, décrit comme la grotte d’où il ressortira trois jours après sa mort. La caverne est alors le lieu de la transformation, du passage des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie. Ultérieurement, pour les Pères du désert et les ermites, elle deviendra le lieu du recueillement, de l’absence au monde, de la quête du divin dans la solitude.

Mais le petit Jésus était déjà réputé être né dans une grotte. La caverne, dont l’ouverture marque le passage entre deux mondes, s’entend alors comme le lieu d’apparition du numineux. En Grèce ancienne, la partie la plus sacrée des temples était l’adyton, qui conserve le souvenir d’anciens cultes chthoniens oraculaires et se présente comme une sombre crypte rappelant la grotte, la fissure ou la faille d’où la parole divine était réputée jaillir. Car la grotte est un lieu-frontière, un point de passage par où le sacré peut se manifester. En 1664, Benoîte Rencurel, bergère adolescente, dit avoir vu la Vierge dans une petite grotte du vallon des Fours (Hautes-Alpes), et 130.000 pèlerins se rendront sur place l’année suivante. Quantité d’autres apparitions y seront rapportées durant 54 ans, qui seront finalement acceptées par l’église le 4 mai 2008. En 1862, l’évêque de Tarbes a reconnu que la Vierge Marie était bien apparue dix-huit fois à Bernadette Soubirous dans la grotte de Massabielle à Tarbes, dont d’innombrables répliques en rocaille ont été construites de par le monde. En 1947, près de Rome, la « Vierge de la Révélation » apparaît à Bruno Cornacchiola dans la grotte de Tre Fontane, et ce fut la naissance d’un culte approuvé par Pie XII en 1947.

Il serait facile de continuer la liste: en 1976, à Betania (Venezuela), c’est encore la Vierge qui serait apparue à Maria Esperanza Medrano dans une grotte devenue depuis lieu de pèlerinage, avec reconnaissance officielle de l’Église catholique en 1987. Encore ne sont-ce là que des apparitions officiellement reconnues comme authentiques, mais d’autres n’ont pas été approuvées par les autorités ecclésiales, malgré la ferveur populaire dont elles firent l’objet. Ce fut par exemple le cas, à partir de 1938 à Kérizinen (Finistère), des visions de Jeanne-Louise Ramonet, à laquelle la Vierge aurait fait découvrir une grotte «si bien dessinée, de proportions si harmonieuses, que l’on eût dit une niche taillée dans le rocher ».

Les cryptes des églises, généralement creusées sous le chœur pour accueillir et cacher les tombeaux des martyrs et des saints, prolongent cette symbolique. C’est également cette même façon de voir que portent les traditions alchimiques — puis maçonniques — par le biais de la devise latine Visita Interiora Terrae, Rectificandoque Invenies Occultum Lapidem, généralement abrégée sous la forme de l’acronyme V.I.T.R.I.O.L.: « Visite l’intérieur de la Terre, et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée.» Le sens ésotérique, caché, est ici que l’adepte, l’apprenti, doit creuser, s’enfoncer dans la matière pour accéder à la vérité, accomplissant de la sorte un travail intérieur qui vise à l’amélioration spirituelle.

Bien d’autres traditions pourraient être mobilisées, comme toutes celles qui font de la caverne la demeure préférée des monstres. Une Hydre terrible gîtait dans une grotte près du lac de Lerne, et n’en sortait que pour terroriser les environs, mais Hercule finit par la vaincre. Scylla, autre monstre, se cachait dans un antre profond à mi-hauteur d’un rocher dominant le rivage, et s’en prenait aux navires de passage. Le chant IX de L’Odyssée situe l’habitat du Cyclope Polyphème dans une « haute caverne » où il avait coutume d’enclore chaque soir son troupeau. Mais gardons-nous à nouveau de ne regarder qu’en Grèce, car, en de nombreux autres lieux du monde, on raconte qu’un maître ou une maîtresse des animaux peut enfermer ceux-ci dans une immense caverne, les extrayant ainsi aux convoitises humaines, si bien que les expéditions de chasse deviennent infructueuses. Chez les Blackfeet d’Amérique du Nord, par exemple, on racontait que, les bisons ayant été cachés par le démiurge dans un trou de la montagne, Castor et son compagnon réussirent à tromper leur gardien en se cachant dans la crinière d’une de ces bêtes au moment où elles sortaient de la cavité: c’est la même ruse qu’avait utilisé Ulysse en s’accrochant sous les moutons sortant de la grotte de Polyphème.

C’est aussi dans des cavernes, sous les montagnes, que vivent nains et génies gardiens de trésors cachés, ou artisans capables de forger bijoux et armes merveilleuses. Ils appartiennent à la famille des Niebelungen, qui inspira Richard Wagner. Les Niebelungen, ce sont « Ceux de la brume » — autrement dit le monde des morts. Ils ont la maîtrise des métaux, au point que leur nom a même servi a désigner plusieurs d’entre eux: le lutin Kobold a donné le sien au cobalt, et c’est un autre lutin, Nicolaus, qui a donné le sien au nickel.

Le mythe d’origine des animaux et de l’humanité de très loin le plus répandu sur le globe est celui dit de « l’émergence primordiale », qui se raconte aujourd’hui tant en Afrique qu’en Amérique du Nord, en Asie ou en Océanie. Il expose qu’à l’origine — « au temps où les roches étaient molles » ou « du temps que les bêtes parlaient » — tous les êtres vivaient en bonne entente dans l’obscurité éternelle d’immenses cavernes souterraines. Un jour, quelqu’un vit un rai de lumière descendre d’un trou du plafond que personne n’avait encore remarqué, et cela fit germer l’idée qu’un autre monde existait, loin au-dessus. Les anciens se souvinrent alors que leurs aïeux avaient rapporté entendre, certains jours, comme des bruits de pas venant de là-haut.

Après bien des discussions, il fut décidé qu’un éclaireur se rendrait à la surface pour en avoir le cœur net. On élargit donc le trou du plafond, on dresse une échelle, ou, dans certaines versions, on accroche une liane, ou une corde, ou l’on fait pousser un arbre… bref: on trouve un moyen permettant à l’éclaireur de passer de l’autre côté. Une fois passé dans ce nouveau monde, lumineux et agréable, l’émissaire commence à l’explorer, et y rencontre un vieux personnage solitaire — c’est donc lui que les anciens entendaient parfois marcher! Il l’aborde et raconte que lui et son peuple aimeraient bien venir vivre à ses côtés — ce que l’autre, manquant de compagnie depuis toujours, accepte volontiers. De retour sous terre, l’émissaire décrit un monde mirifique, si bien que tous veulent y monter à leur tour. On organise l’exode, les gens grimpent et sortent les uns après les autres, jusqu’à ce que la corde (la liane, etc.) se rompe… et l’on n’a jamais réussi à la réinstaller. À cause de cet accident, ceux qui attendaient encore leur tour furent condamnés à rester sous terre: ce sont ceux que, depuis lors, nous autres, qui descendons de ceux qui sont sortis, nous appelons les morts.

Et ce n’est qu’après que nos ancêtres se furent bien installés sur le globe qu’ils découvrirent que le personnage solitaire ayant accepté la visite des habitants du dessous n’était autre que la mort. Sous terre, dans la caverne, les gens ne connaissaient pas la mort — c’est une fois sortis qu’ils eurent la mauvaise surprise de découvrir l’amertume de la vie brève, mais c’était trop tard: l’entrée de la caverne s’était refermée, plus aucun retour n’était possible. Autre changement majeur: sous terre, tous les êtres étaient indifférenciés, mais, en quittant le monde souterrain, ils se sont modifiés, qui perdant des cornes, qui gagnant des sabots, qui perdant des poils, de sorte que l’on distingue depuis lors deux catégories: les humains et les non-humains.

Des récits de ce type sont encore racontés de nos jours en d’innombrables points du globe où l’on vous montrera la bouche d’ombre de laquelle nos ancêtres sont sortis. En ces lieux, depuis la préhistoire, des rituels sont accomplis pour que la création perdure, pour que la vie continue d’apparaître, au long d’une création toujours renouvelée. Pour cela, des officiants qui connaissent les vieux rituels e rendent dans les grottes pour allumer des feux, chanter, danser, redire les mythes anciens, parfois aussi repeindre sur les parois les êtres de l’origine, afin que, du fond de la caverne, la vie continue d’apparaître.

En comparant toutes les versions connues de ce mythe, et leur répartition, on a pu montrer qu’il remonte au moins au Paléolithique récent, époque à laquelle il était donc déjà, fort probablement, le récit des origines le plus répandu. Quand les artistes préhistoriques se sont rendus dans les cavernes pour y réaliser les figures qui forcent notre admiration, sans doute que ce mythe hantait déjà leurs pensées. Aujourd’hui, sur les parois, nous pensons voir des bisons, des mammouths, des aurochs et d’autres grands mammifères, mais presque jamais d’humains. S’étonner de cette originalité, c’est peut-être faire preuve de l’ethnocentrisme qui nous incite à scinder les animaux en deux groupes: humains et non-humains.

Or ce ne sont peut-être pas ce que nous appelons aujourd’hui « bisons », que les artistes paléolithiques ont représenté, mais quelque chose comme des « êtres-bisons », ou, mieux, des êtres originels. Parmi ceux-ci figurent aussi ce que les préhistoriens appellent « humains animalisés » ou « thérantropes ». Ces humanimaux-là sont des êtres indistincts, et les mythes précisent que ce n’est qu’à leur sortie de la caverne que tous les êtres sont devenus ce que NOUS appelons « humains » ou « animaux ». En vérité, selon le mythe, ces distinctions n’avaient pas lieu d’être à l’origine.

Selon l’allégorie platonicienne, au fond de la grotte ne règnent qu’illusion et tromperie, alors que, depuis des millénaires, c’est le contraire qui s’affirme partout sur le globe. Selon les mythes, en effet, la vérité de l’origine se trouve dans les profondeurs de la caverne.


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