Sparte et l’extrême droite, en France et en Ukraine

Première parution : Stéphane François et Adrien Nonjon, « « Nous sommes ce que vous fûtes, nous serons ce que vous êtes » [1] ». Sparte et l’extrême droite (comparaison France/Ukraine), Passés politisés, vol. 9, 2023, pp. 21-30.
Si Jean-Jacques Rousseau et Robespierre étaient fascinés par le « mythe spartiate »[2], l’extrême droite[3] l’est aussi depuis longtemps, en particulier par son aspect élitiste et eugéniste. Nous proposons ici de revenir sur la fascination que Sparte a exercé sur l’extrême droite. Cette référence à Sparte et à l’histoire spartiate est un lieu commun des extrêmes droites depuis les années Trente. Le sujet étant vaste, nous restreindrons notre approche à la mouvance identitaire[4] européenne, allant des prémisses, avec Maurice Bardèche et le groupuscule et la revue éponyme Europe Action (1963) jusqu’à la récupération du casque hoplitique utilisé par Génération identitaire. Après avoir fait une rapide généalogie des usages de l’extrême droite française (I), nous nous intéresserons à deux usages récents : le premier est français, il s’agit du Bloc identitaire, fondé en 2002 et devenu en 2016 Les Identitaires, avec son mouvement de jeunesse, Génération identitaire, fondé en 2012 et autonome depuis 2016 (II).
Si la valorisation du mythe spartiate, et plus généralement de l’Antiquité méditerranéenne, par les Identitaires français laisse supposer que cette composante culturelle est limitée aux seules formations politiques occidentales, nous montrerons qu’elle se généralise à l’échelle de l’Europe, y compris dans des régions n’ayant jamais été, ou du moins très peu en contact avec le monde hellénique et la dite cité. Le cas de l’extrême droite ukrainienne est, à ce titre, équivoque (III). Tandis que le référentiel spartiate s’exprime au travers de l’exaltation d’un archétype combattant, d’autres groupes au contraire, comme la WotanJungend, s’attachent à bâtir de véritable contre-cultures militantes, principalement musicales, fondées sur les legs culturels de la Cité du roi Léonidas.
Reposant sur une analyse historique de la littérature militante mais aussi sur une revue des principaux sites militants disponibles en ligne, cet article entend montrer que le mythe de Sparte, s’il sert à promouvoir des normes et valeurs proprement élitistes et réactionnaires, est mobilisé pour inscrire le combat politique de l’extrême droite dans un seul et même récit : celui de la défense de la civilisation européenne.
La longue histoire de Sparte et de l’extrême droite. Le cas français
Le premier, dans les milieux nationalistes, à avoir écrit sa fascination pour Sparte, fut Maurice Barrès dans Le voyage de Sparte (1906), faisant passer l’intérêt pour Sparte de Jean-Jacques Rousseau et de la gauche révolutionnaire à l’autre extrême : « Voici l’un des points du globe où l’on essaya de construire une humanité supérieure. Il est trop certain que la vie n’a pas de but et que l’homme pourtant a besoin de poursuivre un rêve. Lycurgue proposa aux gens de cette vallée la formation d’une race chef. Un Spartiate ne poursuit pas la suprématie de son individu éphémère, mais la création et le maintien d’un sang noble ». Allant plus loin, il écrivit dans le même texte : « J’admire dans Sparte un prodigieux haras. Ces gens-là eurent pour âme de vouloir que leur élevage primât »[5].
Maurice Barrès exerça une influence en Allemagne, dans des milieux ultranationalistes, connus sous le terme « völkisch ». Cette mouvance bigarrée associait rejet de la modernité, éloge de l’enracinement, antisémitisme virulent et anticatholicisme[6]. Le parti nazi en est d’ailleurs issu. Celui-ci fut fasciné par Sparte, voyant dans les Spartiates des Doriens venus du Nord. Leurs mœurs, ou supposées telles, comme l’aristocratisme égalitaire, l’ascétisme, la politique eugénique de la cité, la constitution d’haras de « demi-dieux » de « sang pur », le culte du courage, l’abnégation des hoplites, la soumission aux intérêts de la cité, allant jusqu’au sacrifice avec le personnage de Léonidas et la bataille des Thermopyles entraient en résonance avec l’idéologie nazie et furent mises en avant par le IIIe Reich[7] : les spartiates étant l’idéal du citoyen en armes, du soldat politique voué corps et âme à la patrie.
Si nous devons faire une brève généalogie de la récupération du mythe spartiate par l’extrême droite de l’après Seconde guerre mondiale, nous devons parler du Français Maurice Bardèche. Cet agrégé de lettres et universitaire[8], rescapé de la Collaboration, fut l’un des théoriciens, dans les années 1960, du néofascisme, au travers de sa revue Défense de l’Occident[9]. Il affirma que Sparte fut le premier régime fasciste, précurseur d’une défense du monde occidental du « péril communiste » : « L’ordre de Sparte, l’homme selon Sparte, c’est le seul bouclier qui nous restera, nous le savons tous, quand l’ombre de la mort s’élèvera devant l’Occident »[10]. Comme beaucoup d’autres, Bardèche était fasciné par le mythe spartiate, qui n’est pas encore identitaire. Il le met en avant dans un ouvrage, Sparte et les sudistes, paru en 1969 aux Sept Couleurs, sa maison d’édition. Il fut réédité en 1994[11], et en 2019[12]. Il n’hésitait pas à y écrire qu’« il y a un socialisme de Sparte, que Sparte affirme en dressant ses faisceaux »[13]. Il voyait dans Sparte un « communisme de guerre », plaquant dessus ses références fascistes, en l’occurrence la doctrine des frères Gregor et Otto Strasser. En effet, à la suite de son beau-frère Robert Brasillach, un collaborateur exécuté à la Libération, il voyait dans le culte de la virilité spartiate un pré-fascisme : « L’éducation n’avait pas d’autre but que d’exalter le courage et l’énergie. Les garçons vivaient entre eux le plus tôt possible, dans des troupes analogues à celles des balilla de l’Italie fasciste ou des Hitlerjugend »[14]. Allant plus loin, il soutenait que les SS « furent les soldats de Sparte »[15].
De fait, le Spartiate était analysé par l’extrême droite française, mais également européenne, comme l’archétype du « soldat politique », ascète, dur, discipliné et intellectuel des milieux nationalistes. Son archétype contemporain fut le Français Dominique Venner, théoricien d’un nationalisme européen et d’un suprémacisme blanc[16]. Quelques années avant la publication de l’essai de Bardèche (en 1969 donc), le mythe spartiate réapparut à l’extrême-droite, en pleine guerre d’Algérie, en la personne de Venner. Il choisit le casque de Sparte comme emblème de sa Fédération des étudiants nationalistes (FEN), fondée en 1960, puis pour son groupuscule Europe-Action et sa revue éponyme, nés tous deux en 1963.
Grâce à ce dernier, le mythe spartiate devint une référence constante d’un courant de l’extrême droite qui n’était pas encore qualifiée d’identitaire, bien que les principaux thèmes (lutte contre l’immigration, mise en avant de l’idée d’un « grand remplacement », etc.) fussent déjà présents. À ce titre, l’un des innombrables bulletins locaux de la FEN, publié à Béziers, s’appelait Spartiate… Cet intérêt se transmit ensuite d’Europe-Action au Groupement de Recherche et d’Étude de la Civilisation Européenne (GRECE)[17], lorsque d’anciens militants d’Europe Action et de la FEN, tous deux auto-dissous en 1967, créèrent le dernier. Le GRECE peut être vu comme l’organisation ayant théorisé l’idéologie identitaire que nous connaissons aujourd’hui[18]. D’ailleurs, en 1975, lorsque des grécistes fondèrent un mouvement de jeunesse, affilié au scoutisme, Europe-jeunesse, ils choisirent comme logo un casque spartiate stylisé. Il est toujours utilisé.
Tant chez Europe Action qu’au GRECE, il y avait cette fascination pour l’eugénisme et l’élitisme des Spartiates. Ces deux structures mettaient en avant la nécessité de se « débarrasser de l’écume génétique », au profit des personnes saines physiquement et psychiquement. Cependant, à compter de la fin des années 1970, ces thèses disparaissent progressivement du GRECE, puis à partir des années 2000 des Identitaires[19].
Le Bloc identitaire et Sparte
En 2003, naît le Bloc Identitaire-Mouvement Social Européen (BI) de la dissolution d’Unité radicale, la principale organisation nationaliste-révolutionnaire française des années 1990. Il est devenu un parti politique à vocation électorale en octobre 2009. Depuis le 1er juillet 2016, le BI est devenu simplement Les Identitaires. Pour ses fondateurs (Fabrice Robert, Guillaume Luyt et Philippe Vardon), il s’agit d’insister sur la notion d’identité européenne, à l’instar du GRECE. Vieux routiers de l’extrême droite la plus radicale -ils ont évolué dans la mouvance skinhead d’extrême droite-, ils en connaissent les codes et les symboles, notamment ceux renvoyant à Sparte. Leur usage précède la fondation du groupuscule : l’utilisation du vocable « identitaire »[20] en tant qu’autodésignation apparaît dans les communiqués d’Unité radicale à l’occasion du Conseil national du mouvement se tenant en décembre 2001. Dans la foulée, les Jeunesses identitaires sont créées en septembre 2002. C’est à ce moment que nous retrouvons le vocable « identitaire » en tant que nom d’un mouvement. L’association Les identitaires est créée en décembre 2002, puis le Bloc identitaire en avril 2003. Dès les origines, la référence à Sparte est présente, mais de façon discrète, sans l’aspect biologique et inégalitaire de leurs prédécesseurs, soit avec une utilisation du casque hoplitique, stylisé parfois différemment, soit avec le lambda, qui renvoie explicitement à la cité de Lacédémone, c’est-à-dire Sparte. Cette lettre était une abréviation de Lakedaimon, Lacédémone donc, le nom de Sparte à l’époque classique.
L’ancien responsable identitaire Philippe Vardon, aujourd’hui cadre de Reconquête d’Éric Zemmour après l’avoir été au Rassemblement national, est à l’origine de l’utilisation du lambda, surfant sur le succès, en 2006, du film 300 de Zack Snyder, qui met en scène, d’une manière adaptée de la bande dessinée du même nom, la bataille des Thermopyles en 480 AEC, et dépeint le sacrifice des Spartiates de Léonidas face à l’armée de l’empereur perse Xerxès. La reprise du lambda crée un parallèle entre l’invasion perse de l’époque des guerres médiques avec les craintes d’un « grand remplacement » des populations européennes par d’autres, issues du Tiers-Monde, en particulier celles arabo-musulmanes. Cette récupération a bien fonctionné : à partir de l’été 2007, le lambda a été adopté par différentes organisations de la mouvance identitaire européens (Identitäre Bewegung Österreich en Autriche, PEGIDA en Allemagne, Generazione Identitaria en Italie ou Generation Identity au Royaume-Uni), voire aux États-Unis (Identity Evropa).
Dans un ouvrage à usage militant, Éléments pour une contre-culture identitaire, paru en 2011, Philippe Vardon donne une image milite de Sparte, insistant sur la bataille des Thermopyles, et sur l’origine ethnique des Spartiates :
« Il a fallu trois jours pour que 300 000 Perses viennent à bout de 300 des fils de Sparte. Citoyens-soldats (les Périèques, libres mais pas citoyens, et les Hilotes, dont le statut se rapprochait de celui des serfs médiévaux, subvenaient à leurs besoins), minoritaires dans leur propre cité depuis sa fondation par les Doriens venus d’un Nord mythique, les Spartiates ne se permettaient pas de faiblesses. Déjà mentionnée dans L’Illiade, grande rivale d’Athènes et cité dominante jusqu’au 4ème siècle avant J-C, Sparte est aujourd’hui encore un mythe vivace. Mythe sanctifié par le sacrifice du roi Léonidas et de ses guerriers au défilé des Thermopyles.[21] »
La référence à Sparte joue un grand rôle dans l’imaginaire identitaire : outre cette entrée, Philippe Vardon en consacre trois autres à des thématiques proches dans son abécédaire identitaire : « Lambda », « Léonidas » et « Thermopyles »[22]. Sa conclusion est très intéressante pour nous : « Face à l’Autre absolu, les cités grecques ont dépassé leurs antagonismes et forgé la conscience d’un Nous. On retrouvera ce même élan lorsque les Européens seront confrontés aux Musulmans (c’est dans sa chronique de la bataille de Poitiers qu’Isidore de Séville utilise pour la première fois le terme d’Européens pour désigner les chevaliers chrétiens coalisés). »[23] Par conséquent, « cet exploit martial, ce sacrifice au nom de quelque chose de plus grand, est là pour nous rappeler que, même à 300 contre 300 000, aucun combat n’est vain. »[24] Nous trouvons ici deux idées-forces : 1/l’Autre est inassimilable et foncièrement hostile ; 2/il faut défendre « notre identité » et « notre sol » d’une invasion migratoire. Enfin, il ressort du propos de Philippe Vardon un lieu commun de l’extrême droite : le militant identitaire doit être un spartiate, c’est-à-dire qu’il doit se construire intellectuellement, apprendre à se battre et devenir dur.
Les militants identitaires s’identifient donc aux spartiates vus et corrigés par Franck Miller, l’auteur de la bande dessinée 300, à l’origine du film éponyme. Selon Philippe Vardon, le militant identitaire doit être héroïque, rejetant la lâcheté. Il doit aller au combat (enfin, à la rixe) : « Nous apprenons chaque jour à nous battre, et chaque jour un peu plus à aimer le faire ; la tête haute nous tomberons peut-être dix fois, mais nous nous relèverons à chacune d’entre-elles [sic], pour faire face à nouveau »[25]. De fait, il y a, chez les cadres identitaires, une exhortation à une « implication réelle dans le combat »[26] :
« L’action comme défi quotidien que l’on lance à la face du monde, et avant tout à soi-même. Le militantisme n’étant pas vécu par les jeunes identitaires uniquement comme un moyen politique, mais bien comme une manière de (se) grandir et de se réaliser. La primauté de l’action (se déclinant à travers des actions, des coups, des campagnes), entendue comme un enthousiasme et une frénésie créatrice, est bien l’une des marques de fabrique du mouvement identitaire »[27].
Aussi bien par sa mystique que par l’imaginaire qu’il suscite, Sparte est devenue une référence phare des mouvances identitaires européennes. Cependant, nous pouvons observer depuis le milieu des années 2010 une popularisation de cet imaginaire politique et militant dans d’autres parties du monde. Les confins du monde slave ne sont pas en reste lorsqu’il s’agit d’éprouver une fascination pour la cité grecque et l’Antiquité. Les travaux du philosophe russe Alexandre Douguine et de sa fille Daria sur le platonisme politique[28] peuvent le refléter dans une certaine mesure. Mais c’est en Ukraine que la récupération de Sparte par l’extrême droite est la plus visible.
Le cas ukrainien
L’usage de Sparte dans la symbolique et les discours de l’extrême droite ukrainienne[29] est sans ambiguïté abusif et assurément en décalage complet avec l’histoire et la culture même du pays. Si la Crimée a pu faire l’objet d’une colonisation grecque partielle avec la fondation au VIe siècle des cités de Théodosie et Chersonèse qui formeront l’assise territoriale d’un futur royaume du Bosphore dominé par la dynastie des Archéanactides[30], la très grande majorité de ce qui constitue l’Ukraine actuelle n’a jamais été réellement influencée par le monde grec et a fortiori Sparte. De ce fait, les figures historiques traditionnellement mobilisées par son extrême droite appartiennent soit à un autre ensemble culturel -en l’occurrence les Scythes et les Sarmates, peuples nomades en provenance d’Asie centrale[31]-, soit à des figures issues du Moyen Âge, tel le Varègue de la Rous’ de Kiev, soit du XXe siècle, période d’émergence et de structuration du nationalisme ukrainien et de ses mouvements de résistance comme l’Ukrains’ka povstens’ka armiya (Armée Insurrectionnelle Ukrainienne -UPA). Toutefois, cette dernière période voit se superposer une somme de métadiscours et références globales qui semble inciter l’extrême droite ukrainienne à mobiliser des références historiques étrangères. Nous devons cependant garder à l’esprit que ces droites extrêmes diffèrent dans leurs pratiques d’une région à l’autre. Il existe aujourd’hui une dynamique d’uniformisation des moyens d’action et des cultures, dans lequel certaines symboliques comme Sparte apparaissent comme des médiations essentielles, pour se faire connaître et étendre leur influence ailleurs dans le monde[32].
La référence à Sparte au sein de l’extrême droite ukrainienne est à la fois explicite et implicite. La forme la plus visible réside dans le logo du groupe Natsional`nyy sprotyv (Défense nationale) qui reprend sans détours, le bouclier Lambda des Identitaires européens[33]. Fondée en 2008 dans la région d’Odessa mais regroupant plusieurs cellules principalement installées à Lviv et Kyiv, Natsional`nyy sprotyv est dirigée conjointement par Serhiy Khodiak, un activiste pro-ukrainien connu pour sa participation aux affrontements du 2 mai 2014 qui ont déchiré la ville d’Odessa, entraînant la mort de 48 militants pro-russes, et Oleksiy « Friend Stalker » Svynarenko, vétéran des premiers affrontements au Donbass à la même époque[34]. Au regard des activités du groupe, principalement consacrées au harcèlement et à l’intimidation par la violence des différents activistes progressistes ukrainiens, Sparte renvoie ici, non seulement à l’assemblée des Égaux, la structure élitiste en charge d’approuver, ou non, les orientations du pouvoir, mais aussi à l’idée d’une avant-garde conservatrice. Cette analogie historique se veut parfaitement cohérente lorsqu’il s’agit de se confronter aux racines idéologiques du nationalisme radical ukrainien contemporain. En effet, ce dernier a profondément été renforcé par la guerre dans le Donbass en 2014, donnant de ce fait une nouvelle légitimité à des formations militantes longtemps restées en retrait des débats politiques et sociétaux ukrainien.
En défendant l’Ukraine sur la ligne de front dans des bataillons de volontaires, les nationalistes ukrainiens ont développé une conscience résolument élitiste les laissant croire qu’ils étaient les seuls, du fait du sang versé à pouvoir maintenir la cohésion globale de la nation ukrainienne (re)naissante. Comme dans la Grèce antique ces derniers sont « égaux et semblables »[35]. De ce fait, la comparaison avec l’assemblée des Égaux se veut tout à fait appropriée pour les formations d’extrême droite ukrainienne comme Natsional`nyy sprotyv dont l’activisme se ferait au nom de la nation. D’une certaine manière nous pouvons associer le positionnement des groupes d’extrême droite ukrainiens à la timocratie spartiate décrite par plusieurs auteurs antiques comme Platon. Celle-ci épouse un certain nombre de valeurs valorisées par l’extrême droite à l’exemple du respect des chef (τιμᾶν τοὺς ἄρχοντας) et une mise en avant de la classe guerrière (τὸ προπολεμοῦν)[36] du demos afin de limiter les avantages de l’aristocratie régnante. À l’image des 300 de la bataille des Thermopyles, Natsional`nyy sprotyv et ses militants se considèrent comme l’ultime rempart de la civilisation traditionnelle européenne contre toute forme d’influence en provenance de « l’étranger ». Cette vision, largement répandue au sein de l’extrême droite est-européenne, coïncide avec la représentation que se font les militants de l’Ukraine par sa dualité géographique : celle d’une antemurale continentale[37].
Loin de cette symbolique visant à justifier un engagement politique violent, la référence à Sparte est, au même titre que pour l’extrême droite européenne, mobilisée en tant qu’éloge d’un archétype guerrier idéal. Apparu dès les premiers combats dans le Donbass au printemps 2014 et connue pour ses origines à l’extrême droite de l’échiquier politique ukrainien, le régiment Azov a, au fil de son institutionnalisation au sein des forces armées ukrainiennes, commencé à faire un usage de plus récurent de la figure du Spartiate, Sparte étant mobilisée ici en tant qu’ethos guerrier. Depuis son institutionnalisation au sein des forces armées ukrainiennes en 2015, ce régiment s’est engagé dans un vaste processus d’occidentalisation de ses doctrines[38], qui l’a poussé à faire usage de références conformes à son idéologie d’origine et à l’image de force de combat d’élite qu’il s’est construit. Sparte en fait partie : son univers est construit de façon collective et non individuelle ; la discipline y est stricte sans distinction de rang, et une hygiène de vie stricte[39]. D’aucun verraient au regard de l’orientation idéologique initiale d’Azov une continuité avec l’idéal du corps combattant ayant été promue dans certaines formations Waffen-SS durant la Seconde guerre mondiale. Si ces comportements sont intrinsèques à ce régiment, au point de ne pas valoir de rappel particulier, ils s’expliquent à la fois par la volonté de faire émerger, par une socialisation virile, un esprit de cohésion mais aussi de se distinguer du reste des forces combattantes ukrainiennes, jugées au début du conflit en 2014 comme inefficaces en raison de la corruption et de l’incompétence du commandement.
Ces choix particuliers chez Azov, se retrouvent principalement dans le tournoi Sparta, qui se tenait, avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, chaque année[40]. Ne rassemblant qu’une poignée d’aspirants, ce tournoi d’une journée avait vocation à tester la résistance physique et mentale en vue d’une incorporation. Les candidats étaient soumis à différentes épreuves allant du parcours, la marche forcée, l’escalade ou la lutte gréco-romaine. L’idéalisation du modèle spartiate n’est jamais loin : nous le retrouvons dans la rudesse des épreuves, l’exaltation de la physicalité brute et l’acharnement combattant, tel qu’il pouvait être exalté dans les formations de la cité antique. Mais le lien avec Sparte ne se limitait pas à cette seule conception du corps combattant : au terme de la journée, et selon les résultats obtenus, les aspirants étaient appelés à rejoindre le régiment. Après un serment, ces derniers recevaient un écusson et un badge sur lequel figurait un casque hoplite[41]. Par cette cérémonie et ces insignes, nous comprenons parfaitement la démarche du régiment : établir une filiation avec un modèle universel de combattant.
Les références que nous venons de voir en Ukraine sont de loin les plus évidentes. Pour autant le référentiel à Sparte, chez certains groupuscules, tient davantage de la culture artistique spartiate. Cette hybridation est notamment visible au sein des Wotan Jungend et Centuria. Le premier est un groupe originaire de Tver en Russie autour de l’activiste et chanteur de Black Metal, Aleksei Levkin dit « Thule Seeker »[42]. Réfugié en Ukraine pour fuir la justice à la suite d’un double meurtre, Levkin et ses acolytes publient en 2017 le troisième numéro de leur journal Krova i Potchva (Sol et Terre). La table des matières de l’opus accorde une place centrale à la thématique antique[43]. Nous y trouvons ainsi un court article consacré au modèle organisationnel spartiate interprété par le groupe comme étant « un archétype fasciste » du fait de son caractère élitiste et guerrier, tandis que le modèle soi-disant raciste de Rome est encensé dans un autre. Au-delà des textes faisant l’éloge de Sparte et de l’Antiquité comme modèle politico-racial idéal, la Wotan Jungend trouve également dans le monde grec des racines à la musique Black Metal.
En tant que mouvance cherchant à étendre son influence à tous les échelons de la société, l’extrême droite ne saurait se limiter à de simples activités n’ayant que pour finalité la victoire électorale. Au même titre qu’il existe un militantisme politique fait de tractages, manifestations de rue ou autres affichages sauvages, l’extrême droite contemporaine se caractérise aussi par un activisme culturel ayant vocation à populariser subtilement certaines de ses idées maitresses et constituer une communauté partisane soudée par un ensemble de codes et références culturelles communes[44]. La musique constitue l’un de ces dénominateurs communs à l’extrême droite.
En effet, il existe depuis les années 1980 une certaine connivence politique entre l’extrême droite et certaines scènes musicales principalement issues de l’underground à l’instar de la musique industrielle[45], du néo-folk, du rock[46] et, bien entendu, de la musique metal[47]. La scène Black Metal se veut extrêmement protéiforme en termes de références et d’inspirations. Néanmoins, l’Antiquité grecque trouve une place de choix dans certaines formations musicales qui la conçoivent comme un « âge d’or » civilisationnel marqué par l’empreinte de héros épiques, parangons d’un idéal masculin et de l’ethos guerrier avec lequel il serait important de renouer. D’autre part, l’Antiquité et Sparte sont perçues comme une période pionnière dans le domaine des arts, à commencer par la musique[48].
Loin de seulement se limiter à de quelconques mises en scènes et autres textes inspirés de la Grèce antique, certaines formations politiques versées dans la musique entendent montrer que leur art, aussi différent et radical soit-il, serait directement apparenté aux musiques traditionnelles des cités grecques comme Sparte. C’est dans cette perspective que la Wotan Jungend cherche à montrer par différentes publications que Sparte serait « un maillon important dans la formation du Black Metal Militant à l’échelle de la chaîne d’or de la Tradition du mythe indo-européen commun »[49].
Il est difficile de prime abord d’imaginer cette citée guerrière comme berceau de la musique ; Platon écrivant que « le principal reproche que le philosophe adresse aux Spartiates, c’est d’avoir privilégié la gymnastique au détriment de la musique »[50]. Pourtant la musique faisait bel et bien partie de l’éducation de l’esprit des jeunes spartiates au même titre que l’éducation du corps. Les liens entre le Black Metal et la musique spartiate sont intrigants malgré leur apparente disparité. Le Black Metal, est souvent associé à des thèmes obscurs, mystiques, voire sataniques, tandis que la musique spartiate évoque la grandeur, la discipline et le courage d’inspiration dorienne des anciens guerriers de Sparte[51]. Néanmoins, on peut discerner dans les écrits de la Wotan Jungend une subtile corrélation dans l’intensité et l’authenticité partagées par ces deux expressions musicales, notamment au niveau de leur rythme déconstruit[52].
De la même manière dont les Spartiates se consacraient corps et âme à leur cause, les artistes du Black Metal investissent profondément leur énergie dans leur musique, laquelle est souvent empreinte d’une puissante charge émotionnelle. Considéré comme un eidos – autrement dit une métaphysique – le Black Metal refléterait pour la Wotan Jungend, par la brutalité de ses tonalités musicales et ses paroles épiques, le véritable esprit spartiate. Ces considérations reposent ici sur une récupération du poète spartiate Terpandre, qui a vécu au VIIe siècle avant JC, connu pour ses adaptations d’Homère et surtout pour l’héroïsme insufflé aux paroles par le biais de la lyre barbiton, capable de produire des notes stridentes, semblables à celles de guitares employées aujourd’hui dans le cadre du Black Metal. En fin de compte, ces deux formes musicales incarnent une forme de force brute, chacune à sa manière, que ce soit à travers le tumulte des guitares distordues et des rythmes effrénés du Black Metal ou les mélodies martiales évoquées par les Spartiates. La connexion réside dans la passion et la dévotion qui sous-tendent ces deux expressions artistiques, chacune capturant l’intensité et la détermination indomptable de son époque.
Conclusion
Objet d’une fascination dès le XVIIIe siècle, période où les nations naissantes tentent de se structurer sur la base d’un modèle leur permettant d’asseoir leur cohésion, Sparte représente pour l’extrême droite un idéal romantique où s’entremêlent identité, guerre et fraternité. Si nous avons vu au travers de cet article comment se structurent dans différents mouvements ces trois composantes, beaucoup reste à faire pour établir une compréhension exhaustive de ce mythe politique. Comme tout mythe, Sparte n’est comprise qu’à travers une interprétation propre aux organisations militantes. Bien que celles-ci entendent s’inscrire et raviver les fondements de la culture européenne en évoquant l’espace où cette culture a pu éclore cette symbolique n’en reste pas moins sélective lorsqu’il s’agit de se plonger dans l’histoire de la cité. Bizarrement, les identitaires ne se réfèrent que fort peu à cette réalité des cinq dernières décennies d’existence de la Sparte indépendante[53], se concentrant surtout sur le facteur identitaire du symbole.
Notes
[1] Chant spartiate, cité in Renan E. (1882). Qu’est-ce qu’une nation ?. Paris : Calmann-Lévy.
[2] Jean-Jacques Rousseau y voyait « le type même de la société politique juste » (Vernes P.-M. (2001). L’impossible retour vers l’origine : la langue et la cité grecques. Dans Grant R. et Stewart P. éds. Rousseau and the Ancients/Rousseau et les Anciens. Durham : North American Association for the Study of Jean-Jacques Rousseau, p. 53), tandis que Robespierre était fasciné par la cohésion de la société et du corps politique (Rosso M. (2007). Les réminiscences spartiates dans les discours et la politique de Robespierre de 1789 à Thermidor. Annales historiques de la Révolution française. 349, pp. 51-7).
[3] Pour une définition de la notion « extrême droite », voir François S. (2022). Géopolitique des extrêmes droites. Paris : Cavalier Bleu, pp. 21-56.
[4] Nous pouvons définir cette idéologie comme la nécessité pour les groupes ethno-culturels de préserver les particularismes culturels, religieux et raciaux du métissage et de l’indifférenciation : c’est le droit à l’« identité », définissant ce que nous sommes. Cette dernière est proposée comme un « produit de la tradition délégant ainsi au passé – à certaines formes culturelles, à des façons de penser qui nous viennent du passé – le pouvoir de nous dire “qui nous sommes” au présent » (Bettini M. (2017). Contre les racines. Paris : Champs actuel, p. 16).
[5] Barrès M. (1987). Le voyage de Sparte. Paris : Édition du Trident.
[6] Louis Dupeux, éd. (1992). La « Révolution conservatrice » dans l’Allemagne de Weimar. Paris : Kimé.
[7] Johann Chapoutot, Le national-socialisme et l’Antiquité, Paris, PUF, 2008.
[8] Il fut un spécialiste de la littérature française, publiant des ouvrages sur Stendhal, Proust, Flaubert, Céline ou Balzac.
[9] Elle a existé de 1952 à 1982.
[10] Bardèche M. (1995), Qu’est-ce que le fascisme ?. Sassetot-le-Mauconduit : Pythéas, p. 188
[11] Bardèche M. (1994). Sparte et les sudistes. Sasselot-le-Mauconduit : Pythéas.
[12] Bardèche M. (2019). Sparte et les sudistes. Kontre Kulture.
[13] Bardèche M. (1994). Sparte et les sudistes, p. 112.
[14] Ibid. p. 101.
[15] Ibid. p. 214.
[16] Lebourg N. (2019). Les nazis ont-ils survécu ? Enquête sur les Internationales fascistes et les croisés de la race blanche. Paris : Seuil ; François S. (2014). Au-delà des vents du Nord. L’extrême droite française, le Pôle nord et les Indo-Européens. Lyon : Presses Universitaires de Lyon.
[17] François S. (2008). Les Néo-paganismes et la Nouvelle Droite (1980-2006). Pour une autre approche. Milan : Archè.
[18] François S. (2021). La Nouvelle Droite et ses dissidences. Identité, écologie et paganisme. Lormont : Le Bord de l’eau.
[19] Ces thèses sont encore vivaces dans des groupes radicaux. C’est le cas de la revue Sparta. Ordre vital Perspective ethnoraciale Critique sociale (n°1 en 2020).
[20] Cette expression générique est importante car elle renvoie à un courant de l’extrême droite européenne, dont les idées préexistaient depuis la fin des années 1980.
[21] Vardon-Raybaud P. (2011). Sparte. Éléments pour une contre-culture identitaire. Nice : IDées, p. 232.
[22] Respectivement p. 143, p. 148 et pp. 243-244.
[23] Ibid., p. 244.
[24] Ibid., p. 244.
[25] Ibid., p. 146.
[26] Au sujet de la violence militante des Identitaires, François S. (2017). « Mythes et niveaux pratiques de la violence au sein du Bloc identitaire » dans Lebourg N. et Sommier I. éds. La Radicalité en politique des années 1980 à nos jours. Paris : Riveneuve, pp. 141-156.
[27] Vardon-Raybaud P. (2011). Action. Éléments pour une contre-culture identitaire, p. 16
[28] Douguine A. (2023). Platonisme politique. Nantes : Ars Magna. Douguina D. « L’univers de la pensée platonicienne », Geopolitika.ru, 2022, https://www.geopolitika.ru/fr/article/darya-dugina-la-16eme-conference-internationale-sur-lunivers-de-la-pensee-platonicienne, consulté le 22 avril 2023.
[29] Quand bien même, l’idée d’un clivage droite-gauche semblable à la France serait difficilement applicable au cas ukrainien. Nous désignons par « extrême droite ukrainienne », le courant « ethniciste » du nationalisme. Fondé sur une exaltation de la langue, du sang et de la culture comme critères d’appartenance exclusifs à la nation, l’extrême droite nationaliste considère que la violence peut-être, dans certains cas un outil légitime pour arriver à ses fins.
[30] Plokhii S. (2022). Les portes de l’Europe. Traduit de l’américain par J. Delarun. Paris : Gallimard.
[31] Lebedynsky I (2019). Ukraine : une histoire en questions. Paris : l’Harmattan.
[32] Godwin M. et Trischler E. (2021). Reimagining the medieval: The utility of ethnonational symbols for reactionary transnational social movements. Politics and Governance, Vol.9, No.3, pp. 215-226.
[33] Marker. Natsional`nyy sprotyv. Disponible à <https://violence-marker.org.ua/blog/2020/04/01/naczionalnyj-sprotyv/> [consulté le 12 mai 2023].
[34] Ibid.
[35] Fouchard A (1986). Des « citoyens égaux » en Grèce ancienne. Dialogue d’histoire ancienne. n°12, pp. 147-172.
[36] Richer N. (2018). Sparte. Citée des arts, des armes et des lois. Paris : Perrin.
[37] Kushnir O. (2018). Ukraine and Russian Neo-Imperialism: The Divergent Break. Lanham: Lexington Books.
[38] Brochure (2017). « Azov: profeiinii soldat ». Kyiv.
[39] Entretien informel avec un combattant d’Azov à la base ATEK du régiment à Kyiv, février 2017.
[40] Idem, mars 2019.
[41] Sheremet P. et Zhavrotsii A. (2015). Kak novobran’tsy ”Azova prestavilic’ v spartantsev. Ukraiskaia Pravda, 23. Disponible à https://www.pravda.com.ua/rus/articles/2015/04/22/7065437/ [consulté le 17 mai 2023].
[42] « Chercheur de Thulé ». Tout comme le reste de la Wotan Jungend, Aleksei Levkin est un adepte de du mysticisme national-socialiste qui non seulement reprend à son compte plusieurs théories racialistes du XXe siècle comme l’origine circumpolaire des indo-européens (compris ici comme Aryens) et divinise la personnalité d’Adolf Hitler.
[43] Wotan Jungend (2017). Sparta arkhetipa fashistkogo stroia. Krova i Potchva, n°3, Kyiv, pp. 4-8.
[44] Teitelbaum B. R. (2017). Lions of the north. Sounds of the new Nordic radical nationalism. Oxford: Oxford University Press.
[45] Shekhovtsov A. et Jackson P. (2012). White power music: Scenes of extreme right cultural resistance, Searchlight Magazine.
[46] François S. (2006). La musique europaïenne. Paris : l’Harmattan.
[47] Spracklen K. (2013). Nazi punks folk off: Leisure, nationalism, cultural identity and the consumption of metal and folk music”. Leisure Studies, vol. 32, no 4, p. 415-428.
[48] Christen J. et Ruzé F. (2007). Sparte : Géographie, mythe et histoire. Paris : Armand Colin.
[49] Wotan Jungend, « Militant Hellenic Black Metal — Genealogia Tchernovo Iskusstva v ellinskoï musykeн », https://wotanjugend.info/militanthellenic, consulté le 16 mai 2023.
[50] Lévy E. (2005). La Sparte de Platon. Ktèma : civilisations de l’Orient, de la Grèce et de Rome antiques, n°30, p. 230.
[51] Ibid.
[52] Chailley J. (1979). La musique grecque antique. Paris : Les Belles Lettres.
[53] Lévy E. (2003). Sparte : Histoire politique et sociale jusqu’à la conquête romaine. Paris : Seuil.