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Nazi-maoïsme ? Gauchistes d’extrême droite ? Mythe et réalités de l’oscillation idéologique après Mai 68

Logo de Terza PosizionePar Nicolas Lebourg

La révision du marxisme, le rejet de l’impérialisme (qu’il soit américain ou soviétique) faisant de la Chine un nouveau modèle d’horizon, la condamnation ferme des valeurs « bourgeoises » et de la démocratie de marché, le désir d’ordre : voilà autant d’éléments qui, à la suite de 1968 et par-delà leurs contradictions, laissent entrevoir un espace pour un nationalisme qui saurait se rénover et se mettre à l’école des nouvelles contestations. En effet, si à l’origine l’extrême droite ne se dit pas « révolutionnaire » avant 1917, il n’est pas de « nationalisme-révolutionnaire » sans le phénomène gauchiste. Le grand chambardement n’advient certes pas et, structurellement, c’est en fait l’adhésion sociale aux institutions et valeurs en place qui s’est renforcée.

C’est donc entre cette illusion politique, née d’une situation de rénovation culturelle, et cet état de fait d’absorption du potentiel révolutionnaire de Mai, d’une part par la société de consommation, d’autre part par le système politique concurrentiel traditionnel, qu’ont éclos de nouveaux oxymores politiques, dont l’un des plus fameux de par son intitulé et sa violence fut le « nazi-maoïsme ».

Dans le gauchisme ambiant post-1968, quelle part du phénomène relève du culturel, du politique, du sociologique ? Débat classique auquel les nationalistes-révolutionnaires apportent indirectement leur contribution en ne retenant prioritairement de cet objet que les signes extérieurs, qu’une manière d’envisager la langue, le graphisme, la révolte. Parmi les serpents de mer du débat politique, il en est un autre très prisé, car il est apte à préserver la continuité de l’offre politique : les extrêmes se « toucheraient ».

Le pendant censé et historiographique de la question est, bien sûr, le débat scientifique autour du caractère plus ou moins révolutionnaire des phénomènes fascistes. En ce qui concerne l’histoire du temps présent, le rapport gauchisme / néo-fascisme tourne bien sûr autour de l’axe NR et l’un des exemples les plus prisés demeure le cas du « nazi-maoïsme », tant son intitulé et ses slogans paraissent représenter parfaitement la problématique. L’inventivité en la matière souligne le rôle essentiel du maniement d’un vocabulaire précis : l’extrême droite adopte une attitude révolutionnaire en cherchant à faire exploser les champs lexicaux politiques relatifs au paradigme républicain et à un système politique éliminant les extrêmes. Dans un projet fasciste qui est culturel d’abord, le néo-fascisme, en quête d’un mode et d’une pensée opératoires, cherche en premier lieu à faire sa révolution culturelle propre.

Programme

Le terme « nazi-maoïste » a souvent provoqué l’ire des NR (qui en ont pour quelques uns usé). Il ne fait pas de doute que le terme de « nazi-maoïsme » est une aberration sémantique et que le mouvement est mieux nommé « traditionalisme révolutionnaire » au sens évolien du mot «Tradition». Mais tel est l’usage qui s’est imposé. C’est Franco Freda (dit « Giorgio Freda ») qui irradie depuis Milan la donne réformatrice. Le trait le plus constant de ce dernier est l’aspect protéiforme de sa militance : encadrer idéologiquement un mouvement, écrire des textes, éditer des livres, appeler à l’action terroriste et être accusé de s’y livrer, avec Franco Freda tous les moyens, même légaux, doivent être en usage. Il fonde sa librairie-maison d’édition, di Ar, en 1964, et commence par publier en italien L’Essai sur l’inégalité des racesd’Arthur de Gobineau, puis des œuvres de Julius Evola et de Corneliu Codreanu. S’y ajoutent ensuite L’Agression israélienne de Duprat (pamphlet antisémite, antisioniste et négationniste), le livre vert du colonel Kadhafi, la prose antisémite d’Henri Ford, les Protocoles des Sages de Sion, publiés avec des annexes visant à démontrer que nombre des événements prédits dans le texte se seraient déjà déroulés, etc.

Suite au Maggio rampiante et à un stage de formation dans la Grèce des Colonels, le positionnement idéologique relève de l’oscillation idéologique, l’O.L.P. a ainsi pour slogans les plus fameux « Vive la dictature fasciste du prolétariat ! » et « Hitler et Mao unis dans la lutte ». Franco Freda doit son aura à son apparition au cœur de la piste fasciste relative au massacre de la Piazza Fontana et à la publication de La Disintegrazione dei Sistema en 1969, texte mythique pour les NR qui va être considéré a posterioricomme un véritable manifeste de la stratégie de la tension – de même que son comparse Claudio Mutti, l’un des principaux cadres de Giovane Nazione, se tient d’abord en retrait de l’O.L.P. avant que de devenir une personnalité-phare du nazi-maoïsme. « Iconoclaste et totalitaire » affirment les néo-fascistes Cahiers du C.D.P.U. lorsqu’ils en publient la première traduction, et c’est un fait. Usant de métaphores scatologiques et de propos orduriers, faisant la critique sans concession des stratégies et dogmes passés, osant la proposition non d’un énième replâtrage autoritaire de la droite, mais d’un totalitarisme assumé et brutal, l’opuscule montre clairement que « quelque chose » se passe.

Quatre idées présentes dans La Désintégration du Système ont spécifiquement marqué les esprits. 1) L’ennemi désigné est le Système, c’est-à-dire la dictature capitaliste sous sa forme libérale ou socialiste. La bourgeoisie a acquis « l’hégémonie politique ». Il faut donc détruire le Système pour ériger un Etat qui ait une valeur transcendantale et dont le « but vrai » est la « participation au divin de l’homme », ce qui passe par l’adoption d’une « structure – pour ainsi dire – communiste », i.e. « l’Etat organique » et « l’ordre hiérarchique ». 2) Peuvent rejoindre le programme, ceux qui viennent des formations « bourgeoises » de la « droite néo-fasciste » et de la « gauche révisionniste », mais l’appel à « l’extrême droite du système » doit être clos et il faut dorénavant s’adresser à ceux qui sont « au-delà de la gauche du régime ». Aucun accord n’est certes conclu avec eux sur « l’après-système bourgeois », mais doit être mise en place « une unité opérationnelle dans une stratégie de lutte loyale ». Les autres mouvements extrémistes, de droite comme de gauche, ne sont, dès lors, que des dérivatifs du système. 3) Ces nouvelles alliances doivent aussi se refléter à l’échelle internationale : « le terroriste palestinien est plus proche de nos rêves de vengeance que l’Anglais (Européen ? personnellement j’en doute !) juif ou enjuivé (…). La dénonciation du pacte atlantique et de son organisation militaire, ainsi que la suppression des chaînes, qui actuellement rattachent l’Italie aux structures néocapitalistes supra-nationales (…) devra provoquer l’intégration active de l’Etat populaire dans l’aire des Etats qui refusent de s’attacher à la traîne politique des blocs de puissance impérialistes. L’Etat populaire conclura des alliances avec les Etats authentiquement anticapitalistes et favorisera, décidés à un niveau international, les mouvements de lutte contre le capitalisme et les complicités révisionnistes ». 4) Le programme c’est le terrorisme : « Nous sommes des fanatiques. (…) Et c’est vraiment le fanatique qui peut assumer une vision du monde, et après l’avoir reconnue, la vivre, aller vers elle, détachée de tous les moyens efficaces pour l’atteindre (et par conséquent prêt à les utiliser) ». La lutte révolutionnaire doit être « en dehors des solutions étouffées par des chaînes légalitaires et réformatrices, et dans les termes cohérents, durs et résolus que seulement la violence possède ».

L’un des axes forts de cette rhétorique est qu’elle se prête à diverses lectures, renvoyant, selon le récepteur, aussi bien à Goebbels qu’à l’extrême gauche. Le mélange de national-bolchevisme, de références marxistes-léninistes et de philosophie évolienne, de cette lignée du national-bolchevisme allemand voyant dans le stalinisme un modèle d’Etat « prussien » et de remarques gramscistes,  l’assemblage des thèses de Corradini sur l’alliance des nations prolétaires à une référence maoïste, la reprise de conceptions strasseriennes, fournissent ainsi un mélange hautement détonnant, dont on espéra sans doute qu’il puisse intensifier les contradictions internes de la démocratie de marché.

Structures

Le produit « traditionaliste révolutionnaire » a été importé en France d’une manière qui relève du fonctionnement typique des crises de l’extrême droite. L’image qu’il a laissé est celle d’une scission de l’aile ultra du mouvement néo-fasciste Ordre Nouveau, quitté par ses éléments « de gauche nationaliste » se joignant à des ex-socialistes européens de Pour une Jeune Europe pour fonder l’Organisation Lutte du Peuple.

C’est l’esprit völkisch qui souffle sur « l’organe de combat socialiste-européen » qu’est Pour une Jeune Europe, convaincue que l’Europe «sera celle des ethnies et des régions historiques», et qu’elle devra être dirigée par un comité où chaque ethnie aura un nombre de représentants évoluant « selon le principe du putsch permanent ». A son origine, il y a la dissolution d’Occident par l’Etat fin 1968. Certains de ses membres ne l’avaient rejoint qu’en raison de l’écroulement de la nébuleuse Europe-Action. C’est donc sur ces bases qu’ils repartent en février 1969, en parvenant, le temps d’une contribution, à ramener à eux Bardèche et Saint-Loup. On n’y ajoute pas foi à l’issue révolutionnaire des gauchismes et l’on espère que cet avenir bouché dégage l’autre perspective révolutionnaire, celle de la revendication ethnique. Pour une Jeune Europe constitue un moment essentiel dans la construction du nationalisme, en liant les conceptions raciales d’Europe-Action, avec des emprunts à Thiriart et aux néo-fascistes transalpins – le journal faisant preuve d’une tendre complaisance pour l’hitlérime – et les thèmes radicaux du néo-nationalisme émergeant : apologie de la Commune, antisionisme, mixophobie, dénonciation de la société de consommation, révolutionnarisme européiste, condamnations de la police oppressive et de l’extrême droite traditionnelle, dont les idées capitalistes et géopolitiques feraient d’elle le jouet du «sionisme». «Socialisme européen» est son étiquette mais elle désigne son idéologie d’un mot alors méconnu, «racialisme». Cependant, ses multiples références occidentalistes la distinguent subtilement d’Europe-Action : ici le thème de l’union blanche internationale recoupe celui de la dénonciation du pacte anti-européen qui tiendrait ensemble Etats-Unis et Union soviétique. Une dimension provocatrice n’est pas à exclure puisque le principal responsable, Nicolas Tandler, est lié aux réseaux Albertini.

Cette scission d’Ordre Nouveau est en fait, l’habillage d’une exclusion qui aboutit à ce positionnement. En 1971, le dirigeant de la cellule nantaise d’O.N., Yves Bataille, est exclu et est suivi en dissidence par sa section qui aurait décidé de continuer à « œuvrer au Combat National de libération selon un axe « Lutte du Peuple », c’est-à-dire autant anticapitaliste qu’antimarxiste et antisioniste, dans le cadre grand-nationaliste avenir de l’Europe révolutionnaire Unitaire ». S’il s’agit là d’un vocabulaire qui témoigne de l’intérêt porté aux NR italiens et allemands, le texte n’omet pas de se référer nommément à Doriot comme à Drieu La Rochelle. En fait, ce qui intéresse d’abord à cette époque Y. Bataille, c’est tout ensemble de s’inspirer de Jean Thiriart, théoricien d’une Europe jacobine, de l’italien Ordine Nuovo et d’intégrer le climat de Mai 68 au discours nationaliste. Suite à son voyage en Italie durant l’été 1972, il baptise son groupe Organisation Lutte du Peuple (le sigle étant, comme il se doit, une plus-value). L’organisation applique en France tactiques et stratégie de l’italienne Lotta di Popolo et participe à la micro-internationale impulsée, qui regroupe avec elles l’allemande Nationalrevolutionäre AufbauorganisationSache des Volkes (1974), le Comité de Liaison Européen Révolutionnaire.

Fondée en août 1974, la N.A.R.O.-S.d.V.regroupe environ 450 militants sur la base doctrinale du Manifeste de la Cause du Peuple d’Henning Eichberg. L’organisation tente de prendre langue aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche, affiche une orientation anti-chrétienne, puis s’oriente à compter de 1979 vers le mouvement écologiste. Outre Ernst Niekisch, promu opposant en chef à l’hitlérisme, la N.A.R.O.-S.d.V.remet au goût du jour la proclamation du Parti Communiste Allemand. sur la « libération nationale et sociale du peuple allemand », et une phrase de Lénine : « Faites de la cause du peuple la cause de la nation et la cause de la nation sera la cause du peuple » ­- déjà très commune sous Weimar dans la mouvance national-bolchevique. Le trajet politique d’Eichberg est lui-même lié au nationalisme-européen français. Il commence à militer en 1956 dans la Deutsche Soziale Union d’Otto Strasser où il adopte les positions européistes et neutralistes en même temps qu’il découvre la Révolution Conservatrice. Après avoir participé au camp d’été de la Fédération des Etudiants Nationalistes en 1966, il popularise dans le milieu nationaliste allemand les thèses d’Europe-Action, puis effectue la même tâche relative à la Nouvelle droite.

Leurre épistémologique

Certes, chez nombre de cadres nationalistes, une certaine séduction soit se fait jour soit est affichée envers des éléments présents dans le maoïsme mais qui permettent en fait de réévaluer les fascismes, tels que le socialisme nationaliste, le renouvellement de la théorie des minorités agissantes, l’interprétation völkisch du rôle révolutionnaire de la paysannerie, ou de communs schèmes esthétiques. Il n’y a pas d’accommodation du nationalisme, italien ou français, au maoïsme qui se soit faite, malgré une certaine légende en la matière. La donnée est, en fait, parfaitement synthétisée par le cas de Serge Vincent-Vidal, Français catalan étant passé par les Jeunes de l’Europe Nouvelle, la Hitlerjugend, des divisions wallonne, française et allemande de la Waffen S.S. et qui, tenant un stand maoïste dans la Sorbonne occupée de mai 1968, déclarait : « Avec les Chinois, je continue mon vieux combat, à la fois contre les Soviétiques et les Américains ». C’est là un usage avant tout instrumental, s’inscrivant dans les conséquences de la désignation de l’Ennemi prioritaire ; il s’agit du positionnement en tant que révolutionnaires en rupture totale avec le « Système » et l’Occident, les NR n’ayant pas spécialement d’intérêt pour l’Asie en tant que telle (hormis la question de la civilisation et du nationalisme hindous bien sûr).

Jusque là, l’appel à l’union des extrêmes n’avait guère été clairement entonné en France que par Binet (ex-trotskyste, ex-stalinien, ex-doriotiste, ex-Waffen SS) et, à sa suite, par les groupes du néo-nazi Nouvel Ordre Européen, dont Peuple et Nation qui opte pour la ligne « nazi-maoïste » puis se range sous la bannière des Groupes Nationalistes-Révolutionnaires de Duprat. En somme, l’appel à l’union des révolutionnaires de droite et de gauche était un moyen de rénover et redorer la filiation stigmatisante national-socialiste. Il fallait renouer le lien remontant à un nazisme qui n’eût pas connu la même évolution barbare que celui du IIIe Reich, d’un nazisme qui n’eût point été un hitlérisme mais un national-socialisme. Il s’agit là d’un contrecoup de l’analyse alors courante du phénomène, surévaluant l’importance du facteur Hitler : cela s’inscrit dès lors dans une perspective de légitimation révisionniste (au sens classique du terme). L’influence des expériences italiennes et allemandes, de la redécouverte de l’œuvre de Jünger, vient permettre d’articuler en France, hors du camp néo-nazi, idiosyncrasie révolutionnaire et militantisme nationaliste. Mieux, la langue nouvelle permet de trancher par le dogme du slogan les gênes face aux ambiguïtés induites par l’esprit réactionnaire du nationalisme, l’oscillation s’avérant une formidable mode de résolution des contradictions internes.

L’Organisation Lutte du Peuple ne cesse d’employer un vocabulaire tout en connotations gauchistoïdes, mais elle ne le fait pas n’importe comment. Elle est l’un des premiers groupes français à refuser de parler d’Occident et dénonce « une Europe mentalement et politiquement colonisée » (car l’impérialisme culturel américain tue « l’individu et la communauté du peuple » et qu’U.R.S.S. et U.S.A. ont imposé leurs « troupes d’Occupation ») ayant pour seule solution : « une lutte des classes entre nations dominantes et nations dominées », i.e. une « résistance » et une « lutte de libération contre l’impérialisme (U.S.A.-U.R.S.S.-SIONISME) »mené par les juifs. Ladite libération est dite devoir éliminer les « Kollabos pro-russes ou pro-américains et édifiera un nouvel ordre culturel fondé sur un socialisme viril : le socialisme européen ». C’est en fait du trotskysme que les nazi-maoïstes français affirment explicitement vouloir s’inspirer. Lotta di Popolo a puisé son style dans le maoïsme, gauchisme majoritaire en Italie, l’ O.L.P. recherche le sien dans le gauchisme majoritaire en France. Cela n’interdit pas les subtilités de langage… Ainsi, lorsqu’elle affirme que la révolution créera « un nouvel ordre culturel fondé sur un socialisme viril : le socialisme européen », elle use de la définition que Drieu La Rochelle donnait du nazisme (« socialisme viril ») et de la formule d’un Déat pour le Nouvel Ordre européen nazi (« socialisme européen »). Cette expression de « socialisme européen » qu’elle emploie si souvent, elle ne la définit guère, mais c’est bien l’équivalence déjà sous-entendue par des groupes comme Pour une Jeune Europe puisqu’elle évoque par exemple Binet comme un « ex-trotskyste passé au Socialisme européen », pour ne point dire à la Waffen S.S. Le mouvement expose clairement à ses militants que les mots d’ordre, de sélection et de discipline ne doivent être utilisés qu’en précisant que l’on est hors système et anti-capitaliste, que les termes de droite, d’Occident et de nationalisme ne doivent en aucun cas être utilisés sans les adjectifs « européen » ou « révolutionnaire », et de conclure : « Ne pas avoir peur d’utiliser des terminologies dites gauchistes, à condition bien entendu d’en préciser ou d’en modifier le sens ».

Pour une autres des notes internes de l’O.L.P., si certains « thèmes et comportements gauchistes sont typiquement d’extrême droite, fascistes, [car le] fascisme est surtout un mouvement poétique et esthétique lié à une énergétique de vie », il n’en demeure pas moins que, au-delà des militants considérés comme récupérables, l’objectif final doit être l’élimination physique des responsables gauchistes. Néanmoins, cela donne une puissante coloration, et le fait même qu’il soit difficile de tenir ce langage au sein de l’espace des NR le souligne : l’O.L.P. est accusé de maoïsme par Le Devenir européen, lui même bientôt accusé de générer des « déviations gauchistes du nationalisme-révolutionnaire » par Duprat, etc. Si l’O.L.P. paraît donc tant réaliser l’oscillateur idéologique, ce n’est pas parce qu’elle l’incarne, mais parce que cela correspond à sa réflexion stratégique, aboutissement d’une triple influence : a) l’observation de la mouvance trotskyste en France ; b) l’imitation de Lotta di Popolo ; c) l’influence de la parution des Langages totalitaires de Jean-Pierre Faye.

Conclusion

Le maniement de la dialectique gauchiste par l’extrême droite radicale ne saurait en aucun cas être cantonné dans une vision complotiste, il est un réel travail de décloisonnement. Ce travail s’inscrit exactement en parallèle de celui mené sous le nom de métapolitique par la Nouvelle droite et témoigne que l’originalité avant-gardiste de celle-ci doit être pondérée lors d’une analyse de champ. Il s’effectue avec le même penchant consécutif pour la Révolution Conservatrice comme mode palingénésique du nationalisme, avec la même passion pour le maniement précis du vocabulaire, et avec une légère avance chronologique. L’acculturation du gauchisme concerne les leçons, l’esthétique, et des éléments culturels : il n’est pas d’apports profonds au substrat idéologique si on se place dans une perspective analytique centrée sur le « minimum fasciste ». La dimension révolutionnaire conservatrice reste ici la partie la plus stable et la plus enracinée dans la conception politique : l’instinct réactionnaire, le goût de l’ordre, mais avant toute chose et au bout du compte la Révolte contre le monde moderne – pour reprendre l’intitulé de l’un des plus importants ouvrages d’Evola – constituent en quelque sorte le fichier racine du logiciel nationaliste-révolutionnaire et nazi-maoïste. En tant que « réaction moderniste », la mouvance retient, dans les leçons de Mai, le dogme de la nécessaire adéquation avec la réalité culturelle du temps, d’où vient qu’il ne faut point être obstinément réactionnaire, en particulier dans les questions de mœurs.

L’appropriation culturelle sincère d’aspects du gauchisme et des populismes nationalistes (un amalgame en soi très parlant) est en fait un mode enthousiaste de redécouverte et de dépassement du fascisme historique, une volonté de régénération du nationalisme par un jeu de « billard à trois bandes » envers le fascisme-mouvement : la respiration « gauchisante » du discours et de l’auto-représentation est parallèle à celle de la réévaluation du caractère révolutionnaire du fascisme par l’historiographie. Cependant, il est évident que, dans leur auto-représentation, ces nationalistes se perçoivent, et par là-même sont, des fascistes de « gauche », et que les oscillations de langage portent fatalement l’oscillation idéologique.

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