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La Dynamique du national-syncrétisme 

Première parution : Marion Jacquet-Vaillant et Nicolas Lebourg, « L’extrême droite radicale, jusqu’ici structurée autour de chapelles distinctes, converge dans un national-syncrétisme », Le Monde, 25 février 2026, p. 27.

Au-delà de la légitime émotion, la manifestation du 21 février en hommage à Quentin Deranque est la concrétisation d’un mouvement de fond entamé depuis plusieurs années : la possibilité de voir converger les mouvements d’extrême droite radicale. Après des décennies de rivalité, comment expliquer cet aggiornamento ?

Historiquement, la scène radicale française s’est structurée autour de chapelles distinctes. Les groupes ne soutenaient pas les modèles d’organisation politique similaires. Ils n’étaient pas alignés sur leurs options géopolitiques, comme le conflit israélo-palestinien l’a longuement illustré. Ils se distinguaient quant à leurs orientations stratégiques : le rapport à la violence et à son usage dans le champ politique faisait débat, tout comme la tentation de la participation aux élections. Chacun avait ainsi ses cercles, ses codes, ses rendez-vous, son Panthéon d’intellectuels organiques, son corpus idéologique… Chacun cherchait à attirer vers lui un stock relativement stable de militants, afin de devenir le véritable représentant de la radicalité extrême droitière. Des décennies durant la radicalité fut ce rhizome de groupuscules interconnectés mais en compétition. Même sous Vichy, il n’y avait pas de parti unique mais des dizaines de groupes en concurrence. Seul Ordre nouveau parvint en 1971 à rassembler 2147 adhérents quand les services de police estimaient la mouvance à 2500 personnes. Cette situation lui permit l’année suivante de fonder le Front national. Le processus unitaire a donc ses effets. Or, il se vit aujourd’hui à bas bruit.

Depuis plusieurs années, la convergence est devenue possible. En 2023, on découvrait sur la chaîne Télégram FRDeter des militants venus d’horizons divers prêts à faire taire leurs désaccords. La même année, à Saint Brevin, les manifestations accompagnées de violence contre l’installation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile réunissaient des militants venus de toute la France et de toute la mouvance. La descente nocturne de militants à Romans-sur-Isère après la mort du jeune Thomas à Crépol faisait la même démonstration. La manifestation en hommage à Sébastien Deyzieux, organisée chaque année depuis 1994 par le Comité du 9 mai (C9M) a pris depuis deux ans une ampleur singulière, rassemblant plus de militants que jamais.

Trois éléments ont permis ce phénomène : la numérisation, les dissolutions, l’ethnicisation.

Les radicaux s’expriment sur Telegram. Leurs communautés échangent peu, par exemple entre les fans d’Alain Soral et les Identitaires. Mais il existe une zone de chaînes où chacun converge afin d’échanger autour des mémoires, du trolling, et où le nationalisme devient un style de vie. La chaine du C9M fait l’interface entre néofascistes et Identitaires. Une culture commune s’établit, dans des carrefours.

Elle est renforcée par l’effet des dissolutions. La loi existe depuis 1936 mais 29% des dissolutions ont été prononcées entre 2017 et aujourd’hui. La moitié de ces dissolutions concerne l’extrême droite. Cette intensité a profondément déstabilisé l’écosystème militant, notamment en faisant disparaître les mouvements nationaux structurés au profit d’une myriade de petits groupes communaux. Si les barrières idéologiques avaient du sens entre mouvements rivaux, elles deviennent caduques quand ce qui détermine le groupe est simplement le fait d’être là « hic et nunc ».

Elles en ont d’autant moins quand l’essentiel de la mouvance a largement adopté le corpus idéologique des identitaires, leur « ethnodifferentialisme », et s’accorde à considérer que le « grand remplacement » est le problème essentiel et la « remigration » la solution unique. Ces mots d’ordre ont permis de faire l’union. Toutes les dissolutions se sont appuyées sur le mobile juridique de l’incitation à la haine, désignant le continuum entre radicalité idéologique et radicalisation violente.

En somme, la dynamique centrale est désormais celle d’un national-syncrétisme. Plus fédérateur, il permet l’extension du domaine de la radicalité. L’implantation des groupuscules renvoyait depuis près d’un siècle à une géographie assez précise, avec en premiers secteurs notables l’axe formé par le couloir rhodanien jusqu’à la Provence-Alpes Côte d’Azur et la région parisienne. Des décennies durant, leur violence se concentrait à l’Est de la ligne Le Havre-Perpignan. Depuis 2015, l’activisme s’est étendu à l’ensemble du territoire et diffusé dans la ruralité. Le parcours de Quentin Deranque illustre bien le national-syncrétisme, lui qui serait passé chez les royalistes et les nationalistes révolutionnaires, a participé à la manifestation du C9M tout en assistant aux conférences d’Academia Christiana, et qui se joignait donc aux identitaires de Némésis. Ayant grandi dans le village de Saint-Cyr-sur-le-Rhône, il a été tué à Lyon, épicentre de la radicalité.

Enfin, cette radicalisation s’articule à une polarisation du débat démocratique, où les tragédies sont revisitées dans des narrations collectives antagonistes. Polarisation mainstream et radicalités ne sont pas opposées par principe. Le service d’ordre de la manifestation du 21 était présidé par le chef d’un groupe néonazi dissout en 2022, par ailleurs salarié de Vincent Bolloré. Avec trois collaborateurs parlementaires poursuivis pour homicide et recel de malfaiteurs, les Insoumis sont eux à la croisée des chemins. Ni à droite ni à gauche, le mainstream et la radicalité ne partagent une doctrine unique. De chaque côté, ils mettent toutefois en commun des affects, des émotions politiques, des ressentiments mais aussi des récits capables de mobiliser largement. Les autres camps politiques sont fracturés, laissant se poursuivre la montée du RN.  Cette polarisation transforme notre espace public en agrégations émotionnelles des appartenances, enfermant les uns et les autres dans une logique de camp, rendant impossible toute nuance ou dialogue. Tant de dynamiques difficilement compatibles avec la démocratie libérale.


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About Marion Jacquet-Vaillant (2 Articles)
MCF en science politique à l’Université Paris-Panthéon-Assas

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