RÉCENTS

Évolutions des violences d’extrême droite

Propos de Nicolas Lebourg recueillis par Maxime Macé et Pierre Plottu, « Violences d’extrême droite : «On dénombre environ 300 faits depuis 2017» », Libération, 7 février 2025.

Cette nuit en marge du match France-Maroc, puis la descente de Romans-sur-Isère en novembre 2023 ont semblé être des acmés de la violence d’extrême droite. Elles ont aussi débouché sur un certain nombre de dissolutions de groupuscules. Cette violence est-elle en recul depuis ?

La présidence d’Emmanuel Macron représente 28 % des dissolutions faites depuis 1936, et 46 % d’entre elles visent l’extrême droite. Ne serait-ce qu’en les relevant dans la presse, on dénombre environ 300 faits de violences perpétrés par des militants d’extrême droite depuis 2017. A côté de cette dynamique activiste, il y en a une, terroriste, avec une quinzaine de tentatives d’attaques terroristes entre 2017 et 2024. Du côté de la justice, les chiffres sont aussi nets puisqu’au premier juillet dernier il y avait 67 personnes écrouées pour des faits dits d’«ultradroite» dont 17 dans des affaires terroristes – alors qu’il n’y avait qu’une personne sous écrou terroriste d’ultradroite fin 2015. Les événements de France-Maroc et de Romans-sur-Isère sont remarquables par leur souci publicitaire et leur organisation territoriale. Mais les dissolutions ont renvoyé le paysage à des groupuscules locaux qui pratiquent ce que j’appelle un «national-syncrétisme» qui favorise les actions intergroupes : sans concurrence territoriale entre ces mouvements qui partagent un même socle idéologique, leur union et leur mobilisation sont en fait simplifiées.

Comment se manifeste la violence au sein de la mouvance ?

Dans les années 1970, les cibles étaient juives ou communistes. Après, il y a eu une spécialisation dans la violence anti-maghrébine : les archives de police démontrent qu’on a une progression de celle-ci de 225 % entre 1980 et 1983. Alors même que le national-syncrétisme tend à tout réduire à l’ethnicité, l’activisme n’est plus uniquement ethnique et ce qui est réputé «antifa» est devenu une cible, souvent en récupérant la pratique des hooligans dans les stades, consistant à se photographier avec les trophées pris à l’adversaire. On a une grande bascule comportementale après 2016 : les gants coqués et les bombes lacrymogènes, qui n’apparaissaient pas dans les agressions d’extrême droite, sont devenus une norme. Idem pour les violences en réunion avec plusieurs individus, dont un qui filme, contre une seule victime. Les attaques au mortier des forces de l’ordre à Romans-sur-Isère sont aussi significatives : la détestation de l’Etat se répand et fait plus aisément de ses agents des cibles.

Peut-on faire un «portrait-robot» des activistes violents d’extrême droite ?

Les profils sont très différents selon qu’il s’agisse de personnes réprimées pour des faits d’activisme ou d’entreprise terroriste. Les seconds sont plus âgés, plus diplômés, vivent en milieu rural et sont parfois des femmes. Les activistes sont des jeunes hommes souvent moins insérés socialement et venant de plus grandes aires urbaines. On a une transformation de leur répartition aussi. Depuis près d’un siècle, la radicalité de droite s’exprimait sur l’axe Lyon-Marseille-Nice, la région parisienne et l’extrémité nord. A l’ouest de la ligne Le Havre-Perpignan, il n’existait quasiment que Nantes. Entre 1986 et 2016, c’était aussi là qu’étaient les violences. Mais, depuis, la façade atlantique a été complètement enfoncée, l’ensemble du golfe du Lion est désormais impacté et on a un net approfondissement dans la ruralité.

On remarque que les territoires des personnes interpellées ont un vote dans la norme. Ils ont souvent des indicateurs socio-économiques meilleurs que la moyenne mais ils sont plus inégalitaires dans la répartition des revenus. C’est probablement dû à une lecture ethnicisée des faits sociaux de la part des intéressés : dans un territoire allant plutôt «pas mal», être soi-même légèrement déclassé accentue l’opposition avec ceux perçus comme des profiteurs d’en bas, des immigrés qui seraient assistés, et ceux d’en haut, les blancs cosmopolites. La carte des résultats de toutes petites listes d’extrême droite aux européennes de 2019 et 2024 montre les mêmes évolutions géographiques que celles des violences et de l’implantation des groupes : il y a tout un espace mésestimé d’hostilité à la société multiculturelle et pluriethnique où, à l’évidence, la présence des idées engendre des actes.

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