L’Antimaçonnisme 3.0

Lorsque l’on évoque l’antimaçonnisme, on l’associe spontanément à des univers idéologiques anciens : catholicisme intransigeant, extrême droite historique, antisémitisme politique du XIXᵉ et du XXᵉ siècle. Il pourrait donc sembler paradoxal de constater la vitalité de ces représentations chez des adolescents et de jeunes adultes nés à l’ère d’Internet, éloignés de ces traditions et, bien souvent, dépourvus de références historiques solides. Et pourtant, l’antimaçonnisme demeure très présent dans cette tranche d’âge, sous des formes renouvelées mais fondamentalement héritées de schémas anciens.
De nouvelles formulations…
Les matériaux sur lesquels repose cette réflexion sont issus de plusieurs années d’échanges informels et de discussions approfondies avec des étudiants, principalement dans le cadre universitaire, complétés par des entretiens qualitatifs. Il ne s’agit donc pas d’une enquête statistique, mais d’une observation de discours récurrents, exprimés sans stratégie militante apparente, souvent sur le mode de l’évidence ou du « tout le monde sait bien que… » Cette spontanéité rend ces propos particulièrement intéressants pour saisir la circulation contemporaine des imaginaires complotistes.
Un préalable s’impose : pour comprendre cet antimaçonnisme, il faut distinguer ce que j’appelle la « culture jeune », la « culture populaire » et les « contre-cultures ». La culture jeune renvoie à un univers générationnel relativement fermé, fait de références immédiates, de codes musicaux, visuels et narratifs propres à l’adolescence. La culture populaire, elle, irrigue l’ensemble de la société : séries, films, jeux vidéo, romans à succès. Quant aux contre-cultures, elles constituent des espaces plus idéologisés, parfois politisés, où se mêlent critique sociale, radicalité symbolique et rejet des institutions. C’est dans l’entrelacement de ces trois sphères que se logent aujourd’hui les discours antimaçonniques.
Chez les adolescents, l’antimaçonnisme est rarement structuré. Il apparaît sous forme de fragments : une vidéo vue sur une plateforme, un clip de rap évoquant les Illuminati, une référence floue à une « élite » occulte. Le mythe Illuminati joue ici un rôle central. Il fonctionne comme un récit englobant, une clé explicative universelle, capable d’absorber des éléments hétérogènes : franc-maçonnerie, pouvoir politique, capitalisme, satanisme, extraterrestres parfois. Peu importe la cohérence ; ce qui compte, c’est la puissance narrative. Ce mythe répond à une angoisse diffuse face à un monde perçu comme illisible et hostile.
Chez les jeunes adultes, le discours se durcit et se rationalise en apparence. Les références deviennent plus politiques, plus idéologiques. Internet joue ici un rôle décisif. Les moteurs de recherche, les algorithmes de recommandation et les plateformes vidéo favorisent une logique de bricolage cognitif : l’individu « fait ses recherches », c’est-à-dire qu’il assemble des fragments d’informations sélectionnés en fonction de ses a priori. Le savoir académique, lent et contradictoire, est disqualifié au profit d’une expertise autoproclamée, souvent incarnée par des figures médiatiques issues de la « dissidence ».
… aux invariants anciens
Dans ce contexte, des acteurs comme Alain Soral ont occupé une place centrale, en proposant un antimaçonnisme présenté comme subversif, antisystème et pseudo-érudit. Cet antimaçonnisme n’est pas nouveau dans son contenu : il recycle des thèmes anciens – la société secrète toute-puissante, l’élite corrompue, l’hostilité aux religions, la manipulation des peuples – mais il les reformule dans un langage accessible, émotionnel, adapté aux codes numériques. Les références historiques sont absentes ou mal maîtrisées ; l’affaire de la loge P2, les polémiques politico-maçonniques du passé ou même la distinction entre société secrète et société discrète sont largement inconnues.
Il est frappant de constater que cet antimaçonnisme traverse des univers idéologiques variés. On le retrouve dans certains milieux catholiques réactionnaires, mais aussi chez des jeunes musulmans, où il s’articule parfois à un discours salafiste reprenant, sans le savoir, des arguments forgés par l’antimaçonnisme chrétien du XIXᵉ siècle. Dans tous les cas, la franc-maçonnerie est construite comme une contre-religion, une puissance cachée dotée d’attributs quasi divins : omniscience, omniprésence, capacité à orienter le cours de l’Histoire.
Au fond, rien de fondamentalement neuf. Nous ne sommes pas face à une mutation radicale de l’antimaçonnisme, mais à la persistance de vieilles antiennes sous des formes culturellement actualisées. Les pamphlets ont été remplacés par des vidéos, les chansonniers par des rappeurs, les journaux militants par des blogs et des chaînes en ligne. Mais la structure du discours demeure. La franc-maçonnerie continue de servir de bouc émissaire commode dans un monde perçu comme chaotique, inégalitaire et saturé d’informations.
Cette persistance est révélatrice d’un phénomène plus large : le besoin humain de récits explicatifs globaux. Le complot rassure autant qu’il inquiète. Il donne du sens, il désigne des responsables, il simplifie la complexité. Pour le chercheur en sciences sociales, l’enjeu n’est donc pas seulement de déconstruire ces discours, mais de comprendre les conditions sociales, culturelles et cognitives de leur diffusion. L’antimaçonnisme contemporain, loin d’être un archaïsme résiduel, agit comme un révélateur des fragilités épistémiques de nos sociétés numériques.
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