Un Machiavel qui ne serait pas machiavélique ?

Jérôme Roudier nous propose un Machiavel par lui-même (Paris, Presses Universitaires de France, 2025). Cet ouvrage est tiré du travail inédit de son Habilitation à diriger des recherches, qui fait suite à sa thèse (celle-ci portait sur l’analyse de sa correspondance durant sa période politique – 1498-1512 – lorsqu’il était Secrétaire de la République de Florence sous les Médicis). La présente étude porte donc sur la période suivante, celle de la mise à l’écart de Nicolas Machiavel (1469-1527), allant de 1513 à 1520. Durant ce laps de temps, Machiavel écrit ses deux ouvrages majeurs, Le Prince (1532) et les Discours sur la première décade de Tite-Live (1531), parmi plusieurs autres (L’art de la guerre ; Histoire de Florence ou La Mandragore).
Le florentin est, aujourd’hui, souvent réduit à sa caricature machiavélienne. Le grand mérite de Jérôme Roudier est de montrer que cela est une réduction de sa pensée. Pour se faire, il le replace à la fois dans son époque, dans ses rapports avec ses proches, notamment son ami Guichardin, et dans une relecture du Prince et des Discours. En outre, il montre que Machiavel n’a jamais cessé d’être un homme politique engagé dont le programme, éminemment moderne dans sa forme, était l’unification italienne. Machiavel pensait que celle-ci lui aurait permis de retrouver sa puissance et son indépendance. Plus qu’un philosophe ou un théoricien, il était, selon Jérôme Roudier, un patriote florentin, un homme politique, pragmatique, l’Italie devant s’unir au profit de Florence. Le Prince et les Discours ne seraient que des adaptations à des publics différents de cette vision programmatique, à partir d’une expérience concrète de l’exercice du pouvoir, dans une culture et un moment singuliers (la première partie « Le programme de l’unification italienne, pp. 44-81). Jérôme Roudier insiste sur le fait que Machiavel n’aurait pas cherché à élaborer une doctrine politique.
À compter de 1513, il met à profit son exil intérieur pour écrire. Il entretient une large correspondance avec ses amis ou ses proches. Dans celle-ci, en particulier avec celle avec Guichardin, il s’inquiète de l’évolution des affaires italiennes, la péninsule étant divisée en une multitude d’États, principautés ou républiques, et à la merci des Français et des Suisses. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la rédaction du Prince. Il s’agit à la fois d’un vade mecum politique et d’une offre de service aux Médicis, malgré le fait qu’il ait été torturé par des membres de cette famille.

Ainsi, Jérôme Roudier propose une relecture serrée de ce texte, remis dans son contexte politique et historique, en lien avec une analyse de sa correspondance (la deuxième partie « Le Prince », pp. 85-164). Il en fait de même avec Les Discours sur la première décade de Tite-Live (troisième partie, pp. 166-234). Il montre ainsi que la construction particulière de ce livre est une réflexion sur une bonne république, sur la nécessité de créer une appartenance civique permettant la mise en place d’une milice florentine. Pour se faire, il fait un parallèle entre la République romaine et les républiques de son époque. Enfin, la dernière partie de l’ouvrage de Jérôme Roudier (pp. 235-270) porte sur les dernières années de Nicolas Machiavel et sur la réflexion de ce dernier sur la nécessité de forger une identité italienne au travers de la langue. Si ces livres constituent deux programmes distincts, ils ont un même objectif : le renforcement et l’indépendance de Florence, dans le cadre d’une péninsule italienne, enjeu des rivalités entre les grandes puissances européennes.
Ce portait du Florentin est loin de son image négative, du cynique qui arrive à ses fins par tous les moyens. Au contraire, Jérôme Roudier nous brosse le portrait d’une personne raisonnable, qui craint de perdre son rang social et sa fortune, qui cherche à revenir en grâce auprès des Médicis.
L’un des grands mérites du livre de Jérôme Roudier est de mettre en évidence l’attitude de Machiavel face au climat politique et historique de la péninsule italienne de l’époque. En ce sens, les réflexions du Secrétaire sont très contextualisées : son approche est réaliste et amorale si cela est nécessaire. C’est le cas du Prince. Pour mener une politique réaliste et juste, celui-ci doit « voir le Mal en face ». Il observe le monde tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. En ce sens, il a retenu les leçons de la dictature théocratique de Jérôme Savonarole (1494-1498), car il refuse une vision angélique de l’homme (par ailleurs Machiavel avait une relation compliquée avec la religion chrétienne). En retour, il a une conscience aiguë du mal. Bref, il sait que l’Homme peut être soit bon, soit mauvais, suivant le moment, et la violence, la force ne doivent être utilisées qu’avec parcimonie. De fait, sa pensée est plus « machiavélienne » que « machiavélique ». En ce sens, elle anticipe les Modernes et la Realpolitik.
Jérome Roudier nous propose donc une relecture particulièrement stimulante du Florentin. Cet ouvrage est capital pour en comprendre sa pensée, loin des caricatures et des réductions.