Sociologie de la victoire du RN au premier tour à Perpignan
Propos recueillis par Maïté Torres, « Perpignan : réélection de Louis Aliot, à qui profite l’abstention ? Infographies et décryptage du politiste Nicolas Lebourg« , Made in Perpignan, 18 mars 2026. La version ci-dessous est enrichie de données.
À Perpignan, moins d’un électeur sur deux s’est prononcé, est-ce cela qui a permis la réélection du maire sortant dès le premier tour ?
L’abstention a dépassé les 52%. Il est révélateur que même le bureau de vote du centre-ville qui comptait le plus de colistiers des diverses listes (14 !) a 57% d’abstention et un vote Aliot à 30%. Les records sont atteints du côté de Saint-Jacques, où LFI avait investi en colistier une figure de la communauté gitane ex-soutien de LR, de LREM puis du RN : l’abstention y fait 80% et Aliot 38%.
Quand on analyse les résultats croisés avec la participation il apparaît clairement que c’est la liste de Bruno Nougayrède (droite et centre) qui agrandit son score avec la participation. Si on calcule l’indice de corrélation (c’est-à-dire l’équivalence entre deux données, de +1 l’équivalence parfaite entre les deux à moins 1 où elles suivent des dynamiques opposées) le vote Nougayrède croisé à la participation est le plus haut avec presque 0.7.
A rebours, le plus bas est celui de la liste LFI menée par Mickael Idrac, avec un taux de presque moins 0.4. Autrement dit, plus les électeurs votent dans un bureau, plus ils votent Nougayrède, moins ils votent Idrac. Le marché électoral de Perpignan demeure avant tout un marché des droites.
En somme, comme en 2020, quelle que soit la configuration, l’analyse statistique est claire : l’élection de Louis Aliot ne dépend pas de l’abstention et est le résultat structurel de la demande.
Louis Aliot est à la fois maire sortant et vice-président du Rassemblement national. Laquelle de ces deux positions lui a été la plus favorable ?
Il y a des résultats tranchés : au Mas Llaro Louis Aliot fait au premier tour de 2026 61% soit son score au second tour de 2020. Les électeurs qui l’avaient choisi en deuxième choix il y a six ans lui sont devenus fidèles. Il domine amplement dans tous les bureaux, avec un léger déficit dans la corrélation avec la participation à moins 0.1.
Si son résultat baisse dans les bureaux les plus cosmopolites, l’indicateur social avec lequel il matche le plus est l’accès à la propriété : l’indice de corrélation est de 0.45. Dans les bureaux où il y a plus de propriétaires et où le revenu médian disponible est plus élevé il connait des envolées. On est très loin de la sociologie nationale du FN d’il y a dix ans qui en faisait le parti des employés à faibles salaires du secteur privé. On voit se consolider l’alliance avec les classes moyennes et supérieures marquée à Perpignan dès 2020, et visible nationalement aux élections de 2024 qui ont permis les très bons résultats aux européennes et législatives.
Par ailleurs, les corrélations avec les votes de gauche sont fortes : moins 0.7 avec la liste Idrac et moins presque 0.8 avec la liste Langevine (Place Publique-PS). On a donc eu une démarcation puissante : quand on est très opposé aux gauches à Perpignan, l’offre Aliot est naturelle.
Comment expliquer qu’aucune offre politique ne se démarque face à un candidat qui ne fait pas campagne ?
L’enracinement d’un maire ne dépend pas que de lui. Il y a d’abord l’effet de la prime au sortant. En 2014 et 2020, il n’y a que 16% des mairies en Occitanie qui changent de couleur politique. Ensuite, les adjoints, les politiques municipales, irriguent le territoire. Le quartier gare a ainsi beaucoup été travaillé par l’adjoint Xavier Baudry : la liste RN y crève le plafond en passant de 32% au premier tour de 2020 à 53%. Enfin, il y a la stratégie de fusion des droites suivie par Louis Aliot : par exemple le catholicisme identitaire que n’a cessé d’afficher sa mairie durant son premier mandat a contribué à assécher le secteur catholique conservateur qui localement pesait dans la sociologie LR.
Cela renvoie aussi à un trait spécifique : le vote pour Louis Aliot a été plus fort chez les seniors que dans la jeunesse (on a des indices à plus 0.4 pour les plus de 60 ans et moins 0.3 pour les moins de 25 ans). Mais sur le plan électoral ce n’est pas une mauvaise nouvelle pour lui car le département connaît un fort vieillissement. En 2040, si les tendances démographiques récentes se poursuivent, la population âgée de 65 ans ou plus sera presque deux fois plus nombreuse que celle de moins de 20 ans. Et les plus de 70 ans sont le seul groupe social a voté à plus de 50% quel que soit le tour et le scrutin. Donc si cette pyramide des âges donne une base chez les jeunes aux opposants à Louis Aliot, elle joue structurellement en sa faveur.
Quel poids pour la gauche à Perpignan ? La droite traditionnelle a-t-elle encore un espace politique ?
Pour la droite l’indice de corrélation démontre qu’il y a eu une certaine appétence et donc un avenir. A gauche, c’est plus compliqué. Rappelons qu’il y avait les listes Alvenard (Lutte Ouvrière), Blanc (Perpignan Autrement avec le PCF, Debout etc), Idrac (LFI et écoloogistes), et Langevine (Place publique-PS). Le vote pour Mathias Blanc progresse avec la participation, de façon faible sur l’ensemble de la ville, mais en concurrençant toujours plus LFI dans les bureaux où la participation est forte (par exemple dans le 701 la participation est de 63%, Blanc est à 8% et Idrac à 6%). Très clairement le vote PA a servi de zone intermédiaire entre les votes Langevine et Idrac : des Perpignanais qui voulaient voter plus à gauche que « Plus forts pour Perpignan », mais se refusaient à soutenir la liste Idrac. Sociologiquement, les deux listes se sont neutralisées mutuellement, permettant à la liste PP-PS d’être largement devant. Mais l’absence d’union n’est pas la cause de la défaite : quand bien même on cumulerait les quatre listes, de Place Publique à Lutte Ouvrière, la gauche ne représente qu’un tiers des voix. En outre les électorats sont très différenciés : à LFI les secteurs populaires cosmopolites, à PP l’électorat plus diplômé et les bureaux de vote comptant plus de cadres. Quand l’un est haut, l’autre est bas : ce sont deux sociologies et deux peuples de gauche aujourd’hui. Pour reconstituer un bloc uni de gauche qui dépasserait le quart des voix il y a donc une adaptation de l’offre qui doit se faire.
Propos recueillis par Nicolas Massol, « Nicolas Lebourg : à Perpignan, «le RN a absorbé l’électorat de droite»« , Libération, 17 mars 2026.
Les opposants de Louis Aliot mettaient en avant son immobilisme, le peu de réalisations concrètes ou de grands projets, et même une dégradation des chiffres de la sécurité. Comment expliquer pourtant son succès dès le premier tour ?
Primo, la prime au sortant : en 2014 et en 2020, seules 16 % des mairies d’Occitanie changeaient de bord. A Perpignan, c’est encore plus fort : Paul Alduy est maire de 1959 à 1993, Jean-Paul Alduy, son fils, de 1993 à 2009. Deuzio, le marché électoral de Perpignan est en fait largement un marché des droites. Avec son catholicisme identitaire, sa nostalgie de l’Algérie française, ses discours sur l’entreprise, Louis Aliot a siphonné tous les segments. Tertio, il a une plus-value personnelle, engrangeant localement de meilleurs résultats que Marine Le Pen elle-même.
Quelles sont les clés du vote Aliot ?
En 2020, il avait su gagner la ville par une fusion des droites. Loin du «ni droite ni gauche» de son parti, sa campagne visait à fédérer les électorats fillonistes et lepénistes, en s’ouvrant même aux macronistes. Ça avait marché et il a approfondi cette fusion et ce résultat. Dans un quartier riche qui choisissait Macron contre Le Pen à la présidentielle, il obtient 61 % dès le 15 mars, soit son score au second tour de 2020. Mais sa victoire repose surtout sur les quartiers intermédiaires. En 2020, Aliot donnait une majorité politique à une majorité culturelle : cette majorité politique est désormais une majorité sociale. Le RN n’est plus la périphérie mais la norme.
Presque tous les maires RN ont été réélus dès le premier tour dimanche soir. Y a-t-il une «recette» RN selon vous ?
Les questions qui produisent ce vote demeurent au fil du temps, donc réassurent ce vote. D’Hénin-Beaumont à Perpignan, on trouve un chômage fort, un parc immobilier dégradé, un déclassement fort : les Perpignanais gagnent moins que la moyenne des Français à partir de 25 ans. Quand un Français gagne 100 euros, un Perpignanais en gagne 70. Les déclassements individuel et collectif entrent en symbiose pour produire du vote RN. Il n’est pas impossible que des électeurs retrouvent une forme d’estime de soi et de sortie du déclassement en assumant le vote RN contre ce qu’ils estiment être des élites nationales hostiles à leur égard.
La droite existe-t-elle encore à Perpignan ?
Sa contre-performance de 2020 pouvait s’expliquer par l’usure du pouvoir et le fait qu’elle soit divisée en plusieurs listes. En 2026, il n’y avait plus qu’une seule liste des partis de droite et du centre. Ce qui, en 2020, représentait encore un tiers des voix, en fait aujourd’hui 13,7 %. Pourtant, même l’un des plus fidèles lieutenants d’Aliot me disait dimanche soir qu’il reconnaissait que le candidat de droite [Bruno Nougayrède, ndlr] avait fait une bonne campagne. Mais le RN a absorbé l’électorat de droite.
Comment expliquer que malgré une mairie d’extrême droite, les quartiers populaires avec beaucoup de Français d’origine immigrée n’aient pas voté à gauche ?
LFI n’atteint pas les 10 %, ce qui lui aurait permis de se qualifier en cas de second tour. Dans un bureau du nord de la ville, comptant 70 % de prénoms d’origine arabo-musulmane sur sa liste électorale, Aliot fait 38 % et LFI 11,5 %. Un autre bureau du nord est révélateur : le revenu médian disponible des citoyens y est de 14 120 euros, contre une moyenne nationale de 23 080 euros, et trois des quatre listes de gauche présentaient des colistiers y vivant. Résultat : Aliot y fait trois fois le score du second arrivé après lui.
Quelles leçons en tirer pour la gauche ? La division en quatre listes a-t-elle assuré la réélection d’Aliot dès le premier tour ?
A Perpignan, l’absence d’union n’est pas la cause de la défaite : quand bien même on cumulerait les quatre listes, de Place publique à Lutte Ouvrière, la gauche ne représenterait qu’un tiers des voix. En outre, les électorats sont très différenciés : à LFI, les secteurs populaires cosmopolites, à Place publique, l’électorat plus diplômé et les bureaux de vote comptant plus de cadres. Quand l’un est haut, l’autre est bas : ce sont deux sociologies et deux peuples de gauche. Enfin, sur les alliances à géométrie variable des Ecologistes, on note qu’en 2020, ils étaient avec Langevine (PP-PS en 2026) et que leur alliance avec LFI, cette année, leur coûte cher.
LFI en particulier fait une très grosse contre-performance alors qu’elle avait pourtant beaucoup misé sur la ville ?
Les leaders locaux de LFI affirmaient avoir un potentiel de 29 %, en se basant sur le score de la présidentielle. La contre-performance est d’autant plus forte que ce parti perce dans les villes comparables, que de nombreux députés sont venus et même Jean-Luc Mélenchon. Mais au vu des résultats, il y a eu une erreur de casting et une stratégie inadaptée au marché électoral local. Louis Aliot avait dit en s’installant à Perpignan il y a vingt ans que, si le FN ne gagnait pas la ville, c’est que la radicalité n’y payait pas : lui, il s’est adapté, et a gagné.
En savoir plus sur Fragments sur les Temps Présents
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.