RÉCENTS

Crise du libéralisme et recompositions idéologiques contemporaines.Lectures croisées d’Arnaud Miranda « Les Lumières sombres », et de Raphaël Demias-Morisset « L’illibéralisme »

Tableau de Georges de La Tour
Georges de La Tour, La Madeleine pénitente, vers 1640

Par Stéphane François

La période contemporaine se caractérise par une remise en cause profonde du paradigme libéral qui, depuis la fin de la guerre froide, semblait constituer l’horizon indépassable des sociétés occidentales. Loin de l’optimisme téléologique exprimé par certains auteurs au tournant des années 1990, le début du XXIe siècle voit émerger des contestations multiples, issues tant des transformations socio-économiques que de recompositions idéologiques plus profondes.

Dans ce cadre, Les Lumières sombres d’Arnaud Miranda (Paris, Gallimard, 2026) et L’illibéralisme de Raphaël Demias‑Morisset (Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2025) constituent deux entrées particulièrement éclairantes pour appréhender ces transformations. Le premier ouvrage s’intéresse aux néo-réactionnaires qui s’inscrivent dans un courant intellectuel critique du libéralisme que l’on peut rattacher à certaines formes de pensée réactionnaire contemporaine, voire à une réactivation de traditions anti‑égalitaristes. L’illibéralisme de Raphael Demias‑Morisset, quant à lui, propose une analyse des régimes illibéraux contemporains, en insistant sur leur caractère hybride et sur leur inscription dans les dynamiques propres aux démocraties libérales en crise. La confrontation de ces deux ouvrages permet d’interroger la nature de la séquence historique actuelle. S’agit‑il d’un dépassement du libéralisme, porté par des courants idéologiques alternatifs, ou d’une recomposition interne de celui‑ci, marquée par des tensions accrues entre ses différentes composantes ?

La critique du libéralisme étudiée dans Les Lumières sombres s’inscrit dans une généalogie intellectuelle qu’il convient de restituer. Elle renvoie à une tradition longue, allant des penseurs contre‑révolutionnaires du XIXe siècle aux critiques décisionnistes du XXe siècle. Dans cette perspective, la démocratie libérale est perçue comme un régime reposant sur une fiction égalitaire, qui tend à nier les structures hiérarchiques jugées constitutives de toute société. Cette critique, loin d’être marginale, connaît aujourd’hui une reconfiguration dans des milieux intellectuels marqués par la circulation transnationale des idées, notamment via les espaces numériques. Un des apports majeurs de l’analyse d’Arnaud Miranda réside ainsi dans la mise en évidence de la dimension techno‑idéologique de ces courants. Contrairement aux traditions réactionnaires classiques, qui se caractérisaient souvent par un rejet de la modernité, ces nouvelles formes de critique du libéralisme intègrent pleinement les transformations technologiques contemporaines. Elles mobilisent des références issues du monde de l’entreprise, de l’ingénierie ou encore du transhumanisme, afin de proposer des modèles politiques fondés sur la performance et l’efficacité.

Cette hybridation constitue un élément central de la recomposition actuelle des idéologies. Elle témoigne d’un déplacement des registres de légitimation du pouvoir, qui ne reposent plus uniquement sur la tradition ou sur la représentation démocratique, mais sur des critères d’efficacité et de rationalité instrumentale. En ce sens, les courants étudiés par Arnaud Miranda participent d’une redéfinition du politique, dans laquelle la souveraineté tend à être pensée en termes de capacité décisionnelle plutôt que d’expression de la volonté générale.

À l’inverse, l’ouvrage de Demias‑Morisset propose une lecture sensiblement différente de la crise du libéralisme. S’inscrivant dans le champ des sciences sociales, il met l’accent sur les transformations structurelles qui affectent les démocraties contemporaines. L’illibéralisme y est analysé comme une réponse à des dynamiques de long terme : mondialisation économique, creusement des inégalités, affaiblissement des médiations politiques traditionnelles. L’un des intérêts majeurs de cette approche réside dans la conceptualisation de l’illibéralisme comme catégorie analytique. Celui‑ci ne se réduit pas à une simple dérive autoritaire, mais renvoie à des configurations politiques spécifiques, caractérisées par un maintien formel des procédures démocratiques, qui remettent en cause les principes libéraux. Cette tension entre démocratie et libéralisme, souvent perçue comme secondaire, apparaît ici comme un élément structurant des transformations contemporaines.

Dans cette perspective, les régimes illibéraux peuvent être interprétés comme des formes de réarticulation du politique, cherchant à répondre à une demande de souveraineté et de protection dans un contexte de crise. Toutefois, cette réponse s’accompagne d’un affaiblissement des garanties institutionnelles, qui tend à fragiliser les équilibres propres aux démocraties libérales. L’illibéralisme apparaît ainsi moins comme une alternative stable que comme une configuration instable, révélatrice des tensions internes du libéralisme.

La confrontation de ces deux analyses permet de mettre en lumière une ligne de fracture essentielle aux États-Unis. Là où Arnaud Miranda décrit une critique radicale du libéralisme, Raphaël Demias‑Morisset s’efforce d’en analyser les dérives sans en accepter les présupposés normatifs. Cette différence renvoie à deux manières distinctes d’appréhender la crise actuelle : comme un moment de rupture ou comme un processus de transformation. Cette opposition se retrouve dans les perspectives ouvertes par les deux ouvrages. Les courants étudiés dans Les Lumières sombres s’inscrivent dans une logique de dépassement du libéralisme, voire de sortie du cadre démocratique. À l’inverse, l’analyse de l’illibéralisme conduit à envisager une recomposition interne du modèle libéral, fondée sur une adaptation de ses institutions et de ses principes. Ce contraste met en évidence une tension structurante des débats contemporains, qui oppose d’un côté des logiques de rupture, valorisant l’autorité et l’efficacité, et de l’autre des logiques de réforme, attachées à la préservation des principes démocratiques. Cette tension traverse non seulement les discours politiques, mais également les champs intellectuels, où se redéfinissent les catégories d’analyse du politique.

En définitive, la lecture croisée de ces deux ouvrages permet de saisir les recompositions idéologiques à l’œuvre dans les sociétés contemporaines. Elle met en évidence que ces ouvrages, bien que profondément différents dans leurs orientations normatives, témoignent d’un même phénomène : la fragilisation du consensus libéral. On peut dès lors s’interroger sur la nature de cette crise : s’agit‑il d’un moment de transition annonçant un dépassement du libéralisme, ou d’une phase de recomposition interne de celui‑ci ?

La remise en cause du libéralisme ne constitue pas un phénomène inédit. Elle s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des critiques récurrentes de la démocratie et de ses fondements. Déjà, au XIXe siècle, Tocqueville soulignait les ambivalences de la démocratie, notamment à travers la notion de « tyrannie de la majorité ». Au XXe siècle, la critique s’est intensifiée avec des auteurs comme Carl Schmitt, venant d’un catholicisme intransigeant, qui dénonçait le caractère dépolitisant du libéralisme, accusé de neutraliser le conflit inhérent au politique, mais également avec les idéologies nées de la Grande guerre : le fascisme et le national-socialisme d’un côté ; le marxisme-léninisme de l’autre.

Dans cette perspective, Les Lumières sombres montre une radicalisation contemporaine de ces critiques. Les auteurs étudiés par Arnaud Miranda remettent en cause les fondements mêmes du projet des Lumières, en particulier l’idée d’égalité et celle d’une rationalité politique universelle. Cette position s’inscrit dans une filiation intellectuelle que l’on pourrait rapprocher de certaines pensées contre‑révolutionnaires, mais en acceptant certains aspects comme l’éloge de la technique, jusqu’à faire la promotion de certaines formes de transhumanisme, issues du libertarianisme radical.

À l’inverse, l’ouvrage de Raphaël Demias‑Morisset montre un rejet partiel du libéralisme, expliquant les conditions de son affaiblissement aux États-Unis. Son ouvrage, publication partielle de sa thèse de doctorat, s’inscrit dans le sillage de Jürgen Habermas sur la crise de légitimation, ou encore de ceux de Pierre Rosanvallon sur les mutations de la démocratie. L’illibéralisme est ainsi interprété comme une réponse politique à des transformations sociales profondes, et non comme une alternative idéologique structurée. L’un des apports majeurs de L’illibéralisme réside dans la conceptualisation de ce terme, qui renvoie à des régimes hybrides combinant des procédures électorales avec une remise en cause des principes libéraux. Cette notion, popularisée notamment par Fareed Zakaria, permet de penser des configurations politiques où la démocratie formelle subsiste, mais où les libertés fondamentales sont progressivement érodées. Raphaël Demias‑Morisset montre que ces formes politiques s’inscrivent dans un contexte de crise de la représentation et de défiance envers les élites. Elles répondent à une demande de souveraineté et de protection, dans un monde perçu comme instable et incertain. Toutefois, loin de constituer une solution, elles tendent à accentuer les déséquilibres institutionnels et à fragiliser davantage les régimes démocratiques.

Dans un contraste saisissant, Les Lumières sombres ne se contente pas d’analyser ces phénomènes : il en propose une forme de justification théorique implicite. En remettant en cause les principes égalitaires et démocratiques, les néo-réactionnaires, étudiés par Arnaud Miranda, ouvrent la voie à une revalorisation de formes de pouvoir autoritaires ou technocratiques. Cette position, bien qu’extrême, s’inscrit dans une dynamique intellectuelle plus large, marquée par la circulation de critiques radicales du libéralisme dans certains milieux numériques et idéologiques.

D’un côté donc, les illibéraux cherchent à dépasser le libéralisme dans un sens autoritaire sans pour autant chercher la rupture ; de l’autre, les néo-réactionnaires voient dans cette évolution la confirmation de l’épuisement du modèle libéral. En effet, ces derniers adoptent une posture de rupture, envisageant la fin du paradigme libéral comme une nécessité historique. Cette position s’inscrit dans une logique que l’on pourrait qualifier de post‑libérale, voire de « post‑démocratique », dans laquelle la légitimité du pouvoir ne repose plus sur la participation populaire, mais sur l’efficacité et la compétence, une stratégie inspirée du monde de l’entreprise. Une telle perspective n’est pas sans rappeler certaines théories décisionnistes, pour lesquelles la souveraineté réside dans la capacité à décider, plutôt que dans l’adhésion à des normes procédurales. Elle participe d’une recomposition idéologique où l’autorité et la hiérarchie sont réhabilitées, en opposition à l’égalitarisme démocratique. À l’inverse, les illibéraux étudiés par Raphaël Demias‑Morisset s’inscrivent dans une logique de recomposition interne du libéralisme. Il ne s’agit pas de rompre avec ce modèle, mais de le repenser afin de répondre aux défis contemporains, dans un sens autoritaire. Cette démarche s’inscrit dans le prolongement des réflexions sur la démocratie participative, la transparence institutionnelle et la régulation des inégalités. Ce contraste met en évidence une tension centrale entre ces deux milieux : faut‑il privilégier l’efficacité politique au détriment des principes démocratiques, ou chercher à concilier ces deux dimensions par des réformes institutionnelles ? Cette question, loin d’être purement théorique, traverse l’ensemble des débats contemporains sur l’avenir des démocraties.

Une telle interrogation conduit à replacer la crise du libéralisme dans un cadre plus large, celui des transformations contemporaines de la rationalité politique. En effet, les critiques adressées au libéralisme ne portent pas uniquement sur ses effets socio‑économiques ou institutionnels, mais également sur ses fondements anthropologiques. Le modèle libéral repose en grande partie sur une conception de l’individu autonome, rationnel et capable de délibération. Or, cette représentation est aujourd’hui remise en cause par des approches qui insistent sur les déterminations culturelles, émotionnelles, voire biologiques des comportements humains. Ce déplacement contribue à fragiliser l’idée d’un espace public fondé sur la discussion rationnelle, au profit de formes d’expression plus immédiates et souvent polarisées.

Dans ce contexte, les mutations du paysage médiatique jouent un rôle déterminant. La fragmentation de l’espace informationnel, amplifiée par les réseaux numériques, favorise la diffusion de discours critiques du libéralisme, qu’ils soient réformistes ou radicaux. Ce phénomène participe à une recomposition des formes de légitimité, dans laquelle la médiation institutionnelle tend à être contournée au profit de logiques d’influence directe. Dès lors, la distinction classique entre élites et opinion publique se trouve brouillée, ce qui contribue à alimenter la défiance envers les institutions représentatives.

Ces évolutions invitent également à reconsidérer la dimension internationale de la crise du libéralisme. Si celle‑ci se manifeste de manière particulièrement visible dans les démocraties occidentales, elle s’inscrit néanmoins dans un contexte global marqué par la montée en puissance de modèles alternatifs. Certains régimes politiques revendiquent explicitement une forme de gouvernance non libérale, fondée sur des principes d’autorité, de stabilité ou encore de souveraineté nationale. Cette pluralisation des modèles politiques contribue à relativiser l’universalité du paradigme libéral, qui apparaît désormais comme l’une des configurations possibles du politique, et non plus comme son aboutissement nécessaire.

Cependant, cette remise en cause ne signifie pas pour autant la disparition du libéralisme. Elle traduit plutôt sa capacité à entrer dans une phase de réflexivité accrue, où ses principes sont discutés, contestés et parfois redéfinis. Dans cette perspective, la tension entre rupture et recomposition, mise en évidence par la lecture croisée des ouvrages d’Arnaud Miranda et de Raphaël Demias‑Morisset, peut être interprétée comme un moteur de transformation. Le libéralisme, loin d’être un bloc homogène, apparaît ainsi comme un ensemble de pratiques et de normes en constante évolution, traversé par des contradictions internes qui en conditionnent la dynamique.

En définitive, la séquence actuelle ne se laisse pas aisément réduire à une alternative entre déclin et dépassement du libéralisme. Elle se caractérise plutôt par une incertitude structurelle, dans laquelle coexistent des logiques concurrentes et parfois antagonistes. Cette situation ouvre un espace de réflexion sur les formes futures du politique, en invitant à penser les conditions d’un équilibre renouvelé entre liberté, égalité et autorité. Plus qu’une simple crise, il s’agit peut‑être d’un moment de redéfinition, dont l’issue demeure largement indéterminée.

La lecture croisée de Les Lumières sombres et de L’illibéralisme met en lumière non seulement une crise du libéralisme, mais aussi une recomposition idéologique plus large, où se redéfinissent les rapports entre autorité, démocratie et légitimité. Elle invite, plus largement, à interroger les conditions de possibilité d’un ordre politique capable de répondre aux défis du XXIe siècle sans renoncer aux acquis fondamentaux de la modernité politique. Elle permet de dépasser une vision strictement conjoncturelle de la crise actuelle pour en révéler la portée structurelle. Loin de se réduire à une simple alternance entre phases d’ouverture et de repli, cette crise engage les fondements mêmes de la modernité politique, en interrogeant la viabilité du compromis libéral entre autonomie individuelle, égalité des droits et souveraineté démocratique.

Les deux ouvrages montrent, chacun à leur manière, que ce compromis apparaît aujourd’hui fragilisé, contesté à la fois de l’extérieur, par des critiques radicales, et de l’intérieur, par des dynamiques de transformation propres aux démocraties contemporaines. Cette double mise en tension invite à reconsidérer la nature du moment historique présent. Celui‑ci ne correspond ni à une rupture nette, ni à une simple continuité, mais à une phase de transition caractérisée par l’incertitude et la concurrence entre modèles politiques. D’un côté, les courants néo‑réactionnaires étudiés par Arnaud Miranda esquissent les contours d’un horizon postlibéral, fondé sur la hiérarchie, la décision et l’efficacité, quitte à rompre avec les principes démocratiques. De l’autre, les dynamiques illibérales analysées par Raphaël Demias‑Morisset témoignent d’une tentative de réarticulation du libéralisme, qui, en cherchant à répondre aux attentes sociales et politiques, risque paradoxalement d’en altérer les équilibres constitutifs.

Dès lors, la question n’est peut‑être plus de savoir si le libéralisme est en crise, mais de comprendre les formes que prendra sa transformation. La confrontation de ces approches met en évidence que l’avenir des démocraties dépendra moins de l’affirmation d’alternatives radicales que de la capacité à repenser les médiations politiques, à reconstruire des formes de légitimité et à répondre aux attentes de protection et de reconnaissance qui traversent les sociétés contemporaines. À cet égard, la tension entre efficacité et légitimité, entre autorité et liberté, apparaît comme l’un des nœuds centraux autour desquels se reconfigurent les débats politiques et intellectuels. Plus qu’un simple moment de crise, la période actuelle pourrait être interprétée comme une épreuve de vérité pour le libéralisme. Elle en révèle à la fois les limites, les contradictions et les ressources, en ouvrant un champ de possibles dont l’issue demeure indéterminée. C’est précisément dans cette indétermination que réside l’enjeu majeur : penser les conditions d’un ordre politique capable d’articuler durablement pluralisme, stabilité et justice, sans céder ni aux tentations autoritaires, ni à l’épuisement des formes démocratiques existantes.


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