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Vive les Soviets, Un siècle d’affiches communistes

Vive les Soviets, un siècle d'affiches communistes, de Romain Ducoulombier, sort en librairie le 20 septembre, aux éditions les Échappés. Cette histoire retrace la guerre visuelle qui s'est livrée pendant près de cent ans sur les murs de France. De Jaurès à Mélenchon, l'affiche est devenue un média majeur de propagande et d'influence sur les foules, avec ses codes, ses techniques et ses artistes. Le Parti Communiste, avec ce qu'il montre et ce qu'il cache, fut tout au long du siècle dernier un redoutable producteur d'images et de symboles, dont l'auteur analyse les évolutions et les usages en accompagnant son propos de 150 affiches minutieusement sélectionnées. Interview.

Quelle est , dans le livre, votre affiche préférée ?

Face à la propagande, il est difficile de donner sa préférence, ce serait en effet lui concéder immédiatement une certaine efficacité! Tout au long du siècle, le PCF a bénéficié de la participation d’artistes et de dessinateurs de grand talent pour l’élaboration de ses affiches politiques. Le livre est tissé autour de ces affichistes, qui n’étaient d’ailleurs pas tous communistes. Grandjouan est le grand inventeur, mais son style est circonscrit aux années 1920, les évolutions sont profondes après 1930. Le début de la Guerre froide est sans doute la période la plus impressionnante, d’un point de vue purement graphique, même si les transformations qui ont abouti à cet âge d’or sont antérieures. L’affiche du 35e anniversaire d’Octobre, que nous avons choisie comme couverture, est très puissante. Elle rassemble tous les éléments du mythe soviétique stalinien et par la suite, on ne verra plus guère le visage du « Petit Père des Peuples » : il est mort en mars 1953 et la déstalinisation fait son œuvre. J’ai aussi été frappé par la profusion des affiches antiallemandes des années 1950. La germanophobie ambiante est un sentiment qu’on a peine aujourd’hui à imaginer, mais elle était authentique et profonde: les «trois invasions», évoquées par une affiche très suggestive en 1954, étaient alors dans tous les cœurs. Mais ma préférence va à l’affiche de Michel Quarez en 2001, «La justice pas la guerre» : j’y vois, comme rarement, une remarquable expression de la peur, qui est un sentiment si difficile à rendre!

Et quel est le slogan ou le dessin qui vous a le plus impressionné ?

Ce qui m’impressionne, avant tout, c’est la capacité du Parti communiste à produire des images. «L’URSS, c’est de la propagande», aurait dit Elsa Triolet… Mais cette URSS-là, ce communisme imaginaire (l’écart avec la réalité russe était abyssal), c’était pourtant une force. Une illusion sans doute, mais quelque chose qui mobilisait les «masses» et plus encore les militants, sans qui on ne peut guère faire de politique moderne. L’autre succès de l’affiche communiste, c’est d’avoir «nationalisé» l’idéal communiste. Lire ce livre, c’est voir ce que pouvait voir (et haïr ou aimer) le Français moyen: la face visible et imagée du Parti, qui résistait aux «attaques de la presse bourgeoise» et organisait le monde de façon manichéenne avec une certaine efficacité. Cela dit, j’ai sans doute une préférence pour les slogans virils des années 1920! À l’époque, Grandjouan appelait un chat un chat, avec son «Nous voulons la dictature du prolétariat» placardée sur les murs de France! Mais le PCF n’était pas encore un grand parti… Cette radicalité, loin de l’hypocrisie stalinienne, s’inscrivait en droite ligne du syndicalisme révolutionnaire et avait sa grandeur: elle rappelle ce qu’il y avait de plus fort, et de plus sombre, dans le dessin du Grandjouan d’avant 1914.

Peut-on mesurer l’impact des affiches sur le public ?

C’est un sujet très délicat. Prenons la diffusion des affiches: d’après ce qu’on peut reconstituer (et c’est difficile), les tirages des années 1930 étaient plutôt faibles, et les affiches les plus tirées n’étaient pas forcément celles que la mémoire a retenues. Donc l’affiche n’était pas omniprésente: on peut même penser qu’elle était fortement visible dans des quartiers et des villages où la présence communiste était déjà forte. Ensuite, il y a des affiches plus ou moins réussies, qui se lisent plus ou moins facilement. C’est un grand problème pour l’affichiste: frapper le passant, qui par définition, jette un œil et passe son chemin. Comment imprimer une image forte sur sa rétine et son inconscient? Les théories pavloviennes sur l’influence de la propagande ne sont pas d’une grande aide. L’affiche, qu’elle soit identitaire ou de combat, marque en fait un territoire symbolique. Elle joue son rôle dans le renforcement d’une conception manichéenne de la division sociale. Je crois que la force d’une affiche réside paradoxalement dans son efficacité intuitive et informulable: en ce sens, elle agit dans l’imaginaire comme un vecteur d’engagement ou de haine. Une belle image remplace toujours un beau discours. Mais cet impact est proprement immesurable.

Quelle est la période ou l’homme politique qui vous intéresse particulièrement ?

Je suis pris, depuis quelques mois, d’une véritable passion pour Aragon. Voilà un homme qui a traversé le siècle, connu deux guerres et toutes les crises du communisme: un homme pour qui, comme il devait le dire face à l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, «l’avenir avait eu lieu» mais qui resta au PCF jusqu’à sa mort en 1982… Le suivre, c’est comprendre que le communisme en France était plus qu’une idéologie: un énorme enchevêtrement de secrets, de foi, de désespoir et d’affaires de famille… On croise d’ailleurs Aragon à plusieurs reprises dans le livre, et pas seulement pour la «colombe» de Picasso en 1949 que ce dernier, d’ailleurs, n’appréciait pas beaucoup et dans laquelle il voyait un «oiseau terriblement cruel» : elle deviendra, grâce à l’incontestable génie militant d’Aragon, le symbole même de la paix. Tout bien réfléchi, on doit au couple Aragon-Triolet certaines des plus fortes images du folklore communiste français, à commencer par le «Parti des fusillés», une formule d’Elsa… En tant qu’historien, le PCF est d’abord un prisme d’une consistance remarquable, au travers duquel il est possible de regarder notre passé sans complaisance. Je suis toujours surpris par la dureté de notre histoire, dont rend très mal compte, au fond, notre «roman national» dans lequel je n’ai jamais réussi à communier. Le XXe siècle français, à mes yeux, est un siècle manqué, en pointillés dans nos mémoires.

Le livre est disponible à partir du 20 septembre 2012 dans toutes les bonnes librairies, et dès à présent sur la boutique en ligne de Charlie Hebdo.

Un diaporama est disponible sur le site de L’Express.

Cette histoire se décline en deux tomes, Vive les Soviets, un siècle d’affiches communistes étant suivi en novembre 2012 de la parution de Mort aux Bolchos, un siècle d’affiches anticommunistes de Nicolas Lebourg.

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About romainducoulombier (21 Articles)
Docteur et agrégé d'histoire ; Post-doctorant à l'université de Bourgogne depuis le premier septembre 2013, où il assure la direction scientifique du projet Paprik@2F financé par l'ANR (sous la dir. du prof. J. Vigreux) Commissaire de l'exposition Jaurès 1914-2014 aux Archives nationales (mars-juillet 2014) Enseigne à l'Université du Littoral Côte-d'-Opale (ULCO) et à l'IEP de Paris Thèse de doctorat d'histoire : "Régénérer le socialisme. Aux origines du communisme en France, 1905-1925", sous la direction de Marc Lazar, IEP de Paris, 2007 Parue en version remaniée : Camarades ! La naissance du Parti communiste en France, Perrin, 2010. Il a publié Vive les Soviets, un siècle d'affiches communistes aux éditions les Echappés en 2012, puis récemment Histoire du communisme, PUF, "Que-Sais-Je", 2014

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