Les Extrêmes droites en Europe : recompositions, réseaux et ambitions géopolitiques

L’extrême droite connaît depuis plusieurs années une dynamique importante en Europe. Elle progresse dans les urnes, participe à des coalitions gouvernementales, influence les débats publics et cherche désormais moins à sortir de l’Union européenne qu’à la transformer de l’intérieur. Cette progression s’appuie sur des thèmes devenus centraux : rejet de l’immigration, critique du multiculturalisme, discours sur la décadence, dénonciation du « wokisme », souverainisme et hostilité à la démocratie libérale telle qu’elle s’est construite après 1945. Il faut toutefois parler d’« extrêmes droites » au pluriel. L’expression recouvre des réalités différentes : partis institutionnels, formations populistes, mouvances identitaires, courants néofascistes ou néonazis, réseaux intellectuels, groupes violents et militants accélérationnistes. Ces tendances peuvent être concurrentes, voire opposées, notamment sur la religion, la nation, l’Europe, l’économie ou les alliances internationales.
L’enjeu est donc double. Il s’agit d’abord de comprendre ce qui unit ces courants malgré leur diversité, puis d’analyser la manière dont ils se recomposent dans l’espace européen et international. Les élections européennes de 2024, la création du groupe Patriotes pour l’Europe, les débats sur l’Ukraine, la place de la Russie, les circulations transatlantiques et les repositionnements autour d’Israël montrent que l’extrême droite n’est pas seulement une force protestataire nationale : elle est aussi un acteur idéologique et géopolitique.
Une famille politique plurielle structurée par des invariants idéologiques
L’extrême droite ne constitue pas un bloc homogène. Certaines tendances sont nationalistes et jacobines, d’autres régionalistes ou fédéralistes. Certaines se réclament du christianisme traditionaliste, d’autres d’un néopaganisme identitaire. Certaines défendent un État fort, inspiré du fascisme ou du néofascisme, tandis que d’autres adoptent un libéralisme économique plus marqué. Cette diversité explique les tensions entre partis institutionnels et groupes radicaux : les premiers cherchent à conquérir le pouvoir par les élections, tandis que les seconds peuvent défendre des stratégies de rupture, parfois violentes. Malgré cette diversité, plusieurs invariants se retrouvent dans la plupart de ces courants. On y observe l’autoritarisme, le culte de l’ordre, le discours sécuritaire, le rejet de l’universalisme, l’hostilité à l’immigration extra-européenne, la critique des élites, la valorisation d’un peuple supposé homogène et la dénonciation d’une société perçue comme décadente. Le vocabulaire change selon les époques, mais l’idée d’une civilisation menacée reste centrale. Dans les années récentes, la dénonciation du « wokisme » est devenue l’un des termes les plus mobilisateurs de ce discours sur la décadence.
L’un des grands récits fédérateurs est celui du « grand remplacement ». Ce thème présente l’immigration comme une invasion ou une colonisation inversée, et affirme que les populations européennes seraient progressivement remplacées par des populations extra-européennes. Il repose sur une conception ethnique, essentialisée et civilisationnelle de l’identité. Il suppose l’incompatibilité des cultures entre elles, valorise l’idée de blocs civilisationnels séparés et nourrit des propositions telles que la « remigration ».
Dans ses formes les plus radicales, ce récit peut alimenter l’accélérationnisme, c’est-à-dire l’idée qu’il faudrait provoquer une guerre civile entre populations dites autochtones et populations issues de l’immigration. Le massacre de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, en 2019, revendiqué par Brenton Tarrant, illustre cette circulation internationale des références identitaires et terroristes. Il montre aussi que les discours les plus radicaux ne restent pas nécessairement confinés à des marges locales : ils circulent, se traduisent, se réinterprètent et peuvent inspirer des passages à l’acte.
De la protestation nationale à la conquête des institutions européennes
Les élections européennes de juin 2024 ont confirmé la progression des droites nationalistes et extrêmes droites, même si les partis traditionnels, en particulier le Parti populaire européen, les sociaux-démocrates et les libéraux, ont conservé une majorité de travail au Parlement européen. Selon les résultats officiels du Parlement européen pour 2024, l’hémicycle élu compte 720 sièges, dont 188 pour le PPE, 136 pour les sociaux-démocrates, 84 pour les Patriotes pour l’Europe dans la composition initiale, 78 pour les Conservateurs et réformistes européens et 25 pour l’Europe des nations souveraines.
La nouveauté majeure est la recomposition des forces nationalistes autour du groupe Patriotes pour l’Europe, créé en juillet 2024 et devenu la troisième force du Parlement européen. Les synthèses publiées par Toute l’Europe et Euronews soulignent que ce groupe rassemble notamment le Rassemblement national français, le Fidesz hongrois, la Ligue italienne, le FPÖ autrichien, Vox, le PVV néerlandais et d’autres formations souverainistes ou nationalistes. Cette recomposition ne met pas fin aux divisions, mais elle donne à ces partis une visibilité institutionnelle et une capacité de coordination accrues.
Ce changement traduit une évolution stratégique importante. Les extrêmes droites européennes ne font plus prioritairement campagne pour quitter l’Union européenne. Les conséquences du Brexit ont servi d’avertissement. Leur objectif est désormais d’agir de l’intérieur : affaiblir l’intégration européenne, réduire les ambitions climatiques, défendre la souveraineté nationale, durcir les politiques migratoires et limiter les instruments juridiques ou budgétaires de l’Union. Cette stratégie, souvent associée à Viktor Orban, consiste à rester dans l’Union tout en cherchant à en modifier profondément l’orientation politique.
La France occupe une place centrale dans cette recomposition. Les résultats officiels du ministère de l’Intérieur indiquent qu’aux élections européennes de 2024, la liste du Rassemblement national (RN) est arrivée largement en tête avec 31,37 % des suffrages exprimés et 30 sièges. Ce résultat a confirmé la normalisation électorale du RN, devenu l’une des principales références pour d’autres formations européennes. Le parti français s’est imposé comme la délégation la plus importante du groupe Patriotes pour l’Europe, ce qui renforce son poids au sein de l’extrême droite parlementaire européenne.
Cette trajectoire reste toutefois traversée par des tensions, dont l’affaire des assistants parlementaires européens du RN. Marine Le Pen, le RN et plusieurs anciens élus ou collaborateurs ont été condamnés en première instance en mars 2025, puis de nouveau reconnus coupables en appel en juillet 2026, avec des peines réduites en appel. Cette séquence illustre la tension entre progression électorale, stratégie de normalisation et vulnérabilités judiciaires.
Réseaux internationaux et géopolitique identitaire
Les extrêmes droites ne se limitent pas au cadre national. Elles produisent une vision du monde, souvent fondée sur l’idée de grands blocs civilisationnels. Dans cette perspective, le monde serait structuré par des ensembles ethniques, culturels ou religieux incompatibles, chacun devant défendre son espace contre les influences extérieures. Les références à Carl Schmitt, Alexandre Douguine, Samuel Huntington ou Jean Thiriart nourrissent cette représentation d’un monde divisé en grands espaces civilisationnels.
Cette géopolitique est fréquemment anti-américaine, anti-libérale et multipolaire. Elle valorise les puissances dites « telluriques », en particulier la Russie, contre les puissances maritimes associées aux États-Unis et au Royaume-Uni. Elle comporte souvent une dimension complotiste, car elle tend à expliquer les crises internationales par des plans cachés, des manipulations globales ou des affrontements civilisationnels permanents, au détriment de l’analyse historique, économique ou diplomatique fine.
La Russie de Vladimir Poutine occupe une place particulière dans l’imaginaire de nombreuses extrêmes droites européennes. Elle est souvent perçue comme une puissance conservatrice, autoritaire, hostile au libéralisme occidental et opposée à ce que ces milieux appellent la décadence des mœurs ou le « wokisme ». Cette proximité idéologique se traduit aussi politiquement : certains partis ou responsables européens ont défendu des positions conciliantes à l’égard de Moscou, critiqué l’OTAN ou contesté le soutien militaire et financier à l’Ukraine. Vie publique a notamment documenté les blocages liés au veto hongrois et les difficultés européennes à maintenir une position commune sur l’aide à l’Ukraine.
L’idée d’« internationales brunes » revient régulièrement dans le débat public depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des tentatives ont effectivement existé, comme le Nouvel Ordre européen, la Northern League ou la World Union of National Socialists, mais elles ont souvent échoué en raison des rivalités idéologiques, des egos militants et de l’incapacité organisationnelle de ces groupes. Cependant, l’échec d’une internationale structurée ne signifie pas l’absence de réseaux. Les extrêmes droites échangent des textes, traduisent des auteurs, organisent des colloques, se rencontrent au Parlement européen, partagent des stratégies numériques et observent les succès électoraux de leurs homologues étrangers.
Les États-Unis constituent un autre pôle majeur de circulation idéologique. L’alt-right, les milieux complotistes, les courants suprémacistes blancs et certains secteurs du trumpisme ont contribué à internationaliser des thèmes déjà présents en Europe : hostilité à l’immigration, rejet du féminisme, dénonciation du « wokisme », obsession du déclin blanc et méfiance envers les institutions démocratiques. À cette circulation transatlantique s’ajoute une recomposition autour d’Israël : une partie des formations nationalistes cherche à présenter l’État israélien comme un avant-poste occidental face à l’islamisme, sans que cela signifie nécessairement la disparition de l’antisémitisme dans les cultures d’extrême droite.
Conclusion
La progression des extrêmes droites européennes ne se réduit pas à une poussée électorale. Elle correspond à une transformation plus profonde : diffusion de thèmes identitaires dans le débat public, rapprochement entre partis nationaux, recomposition du Parlement européen, stratégie d’influence au sein de l’Union européenne, circulation internationale des références et hybridation entre conservatisme radical, nationalisme, complotisme et autoritarisme. Le principal changement est stratégique. Ces formations ne cherchent plus nécessairement à quitter l’Union européenne. Elles veulent peser sur elle, la réorienter, limiter son intégration et vider progressivement son projet politique de sa substance libérale, démocratique et universaliste. C’est précisément ce qui rend leur progression décisive pour l’avenir européen : la menace n’est plus seulement extérieure aux institutions, elle se déploie désormais en leur sein.
Comprendre les extrêmes droites contemporaines suppose donc de tenir ensemble trois niveaux d’analyse : leurs invariants idéologiques, leurs stratégies institutionnelles et leurs réseaux internationaux. C’est à cette condition que l’on peut saisir leur capacité d’adaptation, leur puissance de diffusion et les défis qu’elles posent aux démocraties européennes.
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