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Maurice Bardèche, écrivain fasciste

Portrait de BardèchePar Nicolas Lebourg

Que le Président Barack Obama visite le camp de Buchenwald et, en son discours, il insiste sur le combat contre le négationnisme. Que le Président Mahmoud Ahmadinejad veuille provoquer l’occident et il fusionne tout ensemble négationnisme, antisionisme et antisémitisme. Le négationnisme a ainsi pris une ampleur considérable dont n’eût sans doute jamais rêvé son premier apôtre français, père du néo-fascisme, le Français Maurice Bardèche (1907-1998). Affublé couramment des sobriquets d’« héritier spirituel »de Brasillach et de « plus fasciste des Français », Maurice Bardèche se définit lui-même en 1961 en ces mots : « Je suis un écrivain fasciste ». Il devait, par sa capacité à réécrire le fascisme, avoir une prospérité que peu d’hommes de l’extrême droite  française peuvent lui envier.

Un littéraire en politique

Interne au lycée Louis-le-Grand à Paris (1925-1928), il y rencontre Robert Brasillach. Ce dernier devient un frère d’adoption pour Bardèche qui épouse sa sœur, Suzanne Brasillach. Etudiant à l’Ecole Normale Supérieure (1928-1932), agrégé de lettres, son intérêt s’oriente vers la littérature et l’histoire de l’art. Il écrit à leur propos dans L’Etudiant français, La Revue universelle et La Revue française. Il soutient une thèse consacrée à Balzac romancier, la formation de l’art du roman chez Balzac jusqu’à la publication du « Père Goriot » (1820-1835), et reçoit la chaire de littérature du XIXe siècle en Sorbonne (1940), puis enseigne à l’Université de Lille (1942-1944). Spécialiste réputé de Stendhal et Balzac, il réédite après-guerre leurs textes, ainsi que ceux de Bloy et Brasillach, accompagnés de ses commentaires. Il est ainsi à l’origine de la Société des Etudes Balzaciennes. A la demande de Brasillach, avec lequel il co-écrit divers ouvrages, il fournit des chroniques culturelles à la presse pro-Collaboration. Ensemble, et avec l’appoint de Pierre Drieu La Rochelle et Lucien Rebatet, ils lancent La Chronique de Paris (1943). A la Libération, son internement (septembre 1944 – avril 1945 ; aucune charge ne pèse sur lui, il s’agit de contraindre Brasillach à se rendre), l’exécution de son beau-frère, puis sa radiation de l’enseignement supérieur (1946) le mènent à s’engager politiquement. Issu d’une famille républicaine et anticléricale, il devient l’un des principaux penseurs du néo-fascisme en Europe.

Son premier ouvrage politique, Lettre à François Mauriac, constitue également la première charge virulente contre « les crimes de la Résistance » qui ait été éditée. Ce livre rencontre un réel succès de librairie (1947). Il  publie à sa suite le premier texte de l’histoire du négationnisme, Nuremberg ou la Terre promise (1948). Ceci lui vaut une condamnation à la prison ferme pour apologie du crime, rapidement amnistiée, et un prestige incommensurable à l’extrême droite. Il crée alors sa propre maison d’éditions, Les Sept couleurs (1948-1978), dont le nom est repris du titre d’un livre de Brasillach. Certains de ses ouvrages sont traduits en Allemand, en Anglais, en Espagnol et en Italien, tandis que lui même écrit dans la presse des nationaux-neutralistes allemands, dont il contribue au financement. Il réédite les œuvres complètes de Brasillach, en les expurgeant de certains textes violemment antisémites.

Un néo-fascisme européen

Il co-fonde le premier groupuscule d’extrême droite français dont les idées-forces sont la constitution de la troisième force européenne, indépendante des blocs soviétique et américain, l’antisionisme, la revendication d’un Etat autoritaire et populaire (1948). Symptomatiquement, il participe la même année à la création de l’Association des amis de Robert Brasillach (active en France, Belgique et Suisse). En 1950, il est le principal représentant de la France à la réunion européenne néo-fasciste organisée à Rome par le Movimento Sociale Italiano. Il s’implique dans la création et la direction du Mouvement Social Européen qui en découle et qui constitue la première internationale néo-fasciste. L’année suivante il publie L’Œuf de Christophe Colomb, en vue de diffusion des thèses géopolitiques que doit proposer le MSE.

Il y expose longuement que les Etats Unis ont « tué le mauvais cochon » durant la Seconde Guerre mondiale, l’antifascisme ne s’étant avéré qu’un artifice de la domination bolchevique. Seuls les nationalistes ayant toujours combattu le communisme, ils seraient les seuls aptes à construire l’Europe anticommuniste. Cet anticommunisme ne saurait cependant avoir pour corollaire une  accointance avec les Etats Unis, l’Europe nationaliste se devant d’être indépendante des blocs : « Si la pensée de certains est de faire une Europe antifasciste et apatride, qui serait pour ainsi dire télécommandée de New-York ou Tel-Aviv, cette Europe colonisée ne nous intéresse pas du tout, et nous croyons d’autre part qu’une telle conception ne  ferait que préparer l’infiltration communiste et la guerre ».[1]

Chargé par le MSE de fédérer les groupes néo-fascistes français, il fonde un Comité National Français, dont il se voit rapidement évincé, puis un Comité de Coordination des Forces Nationales (1952) ; malgré le fait qu’il n’apparaisse pas officiellement dans la seconde structure, il échoue également à la contrôler. Constatant son échec en tant que cadre politique, il se replie sur le combat intellectuel. A cet effet, grâce aux fonds accordés par le MSI, il crée la revue Défense de l’Occident (première série : 1952-1959 ; deuxième série : 1960-1982), qui se veut Les Temps modernes du nationalisme – son titre est repris d’un ouvrage d’Henri Massis, par ailleurs rédacteur–en-chef de La Revue universelle et co-auteur avec Brasillach d’un ouvrage sur la Guerre d’Espagne (1936). Ouverte à toutes les tendances nationalistes, avec une place importante accordée aux néo-droitiers et aux néo-nazis, la revue jouit de nombreux correspondants en Europe, et fait éclore un grand nombre de thèmes propagandistes. Dès 1955, elle diffuse un antisionisme radical assimilant sionisme et nazisme – un thème récupéré de la propagande soviétique d’alors. Bardèche édite toutes les grandes figures du négationnisme français des années cinquante à quatre-vingt : François Duprat, Robert Faurisson et Paul Rassinier. La violence de son antisémitisme ne l’empêche pas de considérer que le fascisme ne peut ni se réduire à cet élément ni déchaîner toute sa violence contre les juifs :

« Le fascisme, en tant que système politique, n’est pas plus responsable de la politique d’extermination des juifs que la physique nucléaire, en tant que théorie scientifique, n’est responsable de la destruction d’hiroshima. Nous n’avons donc pas à en charger notre conscience. Et nous devons même combattre la propagande essentiellement politique qui assimile le fascisme et l’antisémitisme systématique. Ce qui s’est passé durant ces années témoigne surtout du caractère atroce des guerres modernes, puisque les crimes des démocraties, bien qu’ils aient eu un caractère différent, n’ont pas été moins graves que ceux qu’elles ont dénoncés (…) Gardons cette pensée présente à l’esprit. Il peut exister des fascismes modérés. »[2].

Au début des années 1950, il prône géopolitiquement la constitution d’une alliance entre nationalistes européens et arabes. Ceci ne l’empêche pas de considérer que la décolonisation est illégitime, œuvre du complot juif contre la France. Il conspue l’immigration en la décrivant telle « un véritable génocide moderne » de la race blanche. Négationnisme, antisémitisme conspirationniste et antisionisme, assortis d’un pseudo philo-arabisme anti-immigration : Bardèche contribue à inventer les nouvelles formes de diffusion des racismes.

Doxa et praxis

Bardèche travaille également à la re-définition du fascisme. Toutefois, « il « rêve » son fascisme mais, curieusement, ne semble pas du tout concerné par sa mise en application » (Ghislaine Desbuissons). Sa conception influence amplement le néo-fascisme européen. Il effectue une typologie différenciant les « fascismes authentiques », révolutionnaires et socialisants, les « pseudo-fascismes », réactionnaires, et les « fascismes inattendus », en provenance du Tiers-Monde (1961). L’idée fasciste serait selon lui une vision du monde défiant temps et espace, commune à Sparte et à l’Egypte de Nasser. A son sens, la forme la plus pure du phénomène réside dans l’esprit de la Repubblica Sociale Italiana, établie par Mussolini (1943).

Il rejette toute perspective chauviniste au bénéfice d’un européisme nationaliste, de même qu’il condamne le Führeprinzip et tout culte du chef au profit d’une direction collégiale élitiste. Son goût du vitalisme romantique le mène également, par-delà son exécration doctrinale pour les gauchismes, à louer l’anti-matérialisme et la jeunesse des « enragés » (1968). Ce travail le mène à jumeler l’abonnement de Défense de l’Occident avec celui de la Revue d’Histoire du fascisme de François Duprat (1940-1978), alors numéro deux du Front National et ancien rédacteur en chef de fait de Défense de l’Occident. Bardèche participe à la presse de Duprat et signe les préfaces de ses essais. Les locaux de sa revue servent aussi aux Groupes Nationalistes Révolutionnaires de base, animés par Duprat à la lisière du FN.

Sur le plan partisan, Bardèche est en relation avec à peu près tout ce que l’extrême droite compte de chapelles. Son prestige personnel le place dans une position de figure tutélaire, d’icône légitimante et non militante. Il est le président d’honneur de la section française de l’ Association d’entraide mutuelle des anciens membres des Waffen-SS (1951 ; reconnue d’utilité publique en Allemagne en 1959). Pour dépasser l’échec du CCFN, il participe au lancement du Rassemblement National de Jean-louis Tixier-Vignancour (1954), fédération d’une vingtaine de groupes nationalistes bientôt balayée par la « vague Poujade ». Il contribue à la création des Amis de la Libre Parole (1963 ; titre du journal de l’agitateur antisémite Edouard Drumont, repris dans l’entre-deux-guerres par Jacques Ploncard d’Assac puis Henry Coston). Il apporte sa caution à Europe-Action (1963), au Mouvement Nationaliste du Progrès (1966) et écrit dans la presse de Pour une Jeune Europe (1969). Il est en lien avec Ordre Nouveau dont il soutient la fondation (1970). Il encourage également la démarche métapolitique du Groupement de Recherches et d’Etudes pour la Civilisation Européenne (GRECE ; 1968) de son ancien collaborateur Alain de Benoist. Il participe au Forum de la nouvelle droite (1975) initié par le Parti des Forces Nouvelles puis aux Journées littéraires du FN.

En 1982, il cesse ses activités politiques afin de se recentrer sur ses études littéraires. Il conserve néanmoins les postes de président d’honneur de l’Association des Amis du Socialisme français et de la Commune, et de l’Association des Amis de François Duprat, toutes deux proches du Parti Nationaliste Français (crée en 1983 par d’anciens Waffen SS scissionnistes du FN ; le sigle se réfère au Parti National Fasciste de Mussolini). Son intervention la plus médiatique est sans doute sa participation, peu avant le procès Barbie, à l’émission de Bernard Pivot Apostrophes, où il exprime son négationnisme (1987). Si celui-ci a alors émergé sur la scène médiatique on ne saurait dire pour autant que son inventeur en fut lui-même convaincu. Bardèche écrit ces lignes dans la revue de Duprat :

« Speer, pas plus que les autres Allemands, ne savait ce qui se passait dans les camps de concentration. Il employait des détenus dans ses usines pourtant. Mais il ne savait d’eux que leur désir de rester en usine et de ne pas retourner au camp. Cela ne lui parut jamais suspect. Et on ne voit pas pourquoi il aurait fallu qu’il s’en préoccupât. C’était le cas de presque tous les Allemands et cela prouve que les polices font ce qu’elles veulent dans tous les Etats du monde quand elles ont décidé de le cacher .» [3].

De manière incroyable, le fondateur du négationnisme publie un texte reconnaissant l’existence du judéocide et la volonté d’occultation de ses preuves, dans la revue du plus grand diffuseur du négationnisme…

A son décès, Maurice Bardèche bénéficie d’hommages funèbres dans la totalité de la presse d’extrême droite ; Jean-Marie Le Pen, rendant hommage à « l’historien d’avant-garde », adresse un message pour la cérémonie religieuse en l’église intégriste Saint-Nicolas-du-Chardonnet (Paris). Jusqu’à la fin de ses jours, Bardèche a affirmé sa foi en l’avènement d’une Europe néo-fasciste et en la découverte finale par les masses de « l’inexistence » du judéocide – une « inexistence » dont il ne semble donc pas foncièrement persuadé, loin s’en faut. Il est enterré au cimetière de Charonne, rejoignant une ultime fois Robert Brasillach.


[1]Maurice Bardèche, L’Œuf de Christophe Colomb, les Sept couleurs, Paris, 1951, pp. 1-137.

[2] Maurice Bardèche, Qu’est ce que le fascisme ?, Pythéas, Sassetot-le-Mauconduit, 1995 (1961), pp.53-55.

[3] Maurice Bardèche, « Le National-Socialisme en temps de guerre », Revue d’Histoire du fascisme, mars-mai1973, p.226

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