Penser et archiver les extrémismes

Le dossier du n° 43 de Parlement[s]. Revue d’histoire politique, intitulé « Penser et archiver les extrémismes », est coordonné par Frédéric Attal, professeur d’histoire contemporaine à l’UPHF. Le numéro, publié par les Presses universitaires de Rennes, compte 306 pages et le dossier interroge à la fois la notion d’extrémisme et les sources permettant d’en écrire l’histoire, en s’appuyant fortement sur le Fonds Bourseiller, constitué par l’historien, écrivain et journaliste Christophe Bourseiller puis déposé à l’Université Polytechnique Hauts-de-France.
Ce dossier part d’un constat central : l’extrémisme est omniprésent dans le débat politique contemporain, mais difficile à définir scientifiquement. Il peut être une catégorie d’analyse, mais aussi une accusation disqualifiante portée contre un adversaire. L’introduction de Frédéric Attal pose donc l’enjeu principal : parler des extrémismes au pluriel, en articulant extrême gauche, extrême droite, XIXᵉ-XXIᵉ siècles, comparaisons nationales et circulations transnationales.
Le premier article, « Qu’est-ce que l’extrémisme politique ? », est un entretien conduit par Frédéric Attal avec Uwe Backes et Christophe Bourseiller. Il joue un rôle d’ouverture théorique : avant d’étudier des organisations ou des cultures politiques, il faut clarifier ce que l’on entend par extrémisme. Le dossier suggère que l’extrémisme ne se définit pas seulement par une doctrine fixe, mais plutôt par un rapport au politique : refus du compromis, rejet des règles du jeu démocratique, absolutisation de la lutte politique.
L’article d’Olivier Dard, « Approche nationale et transnationale de l’histoire des extrêmes droites : historiographie et questions de méthode », propose un bilan historiographique sur l’extrême droite. Il insiste sur les difficultés de définition, notamment dans le cas français, où la typologie de René Rémond a longtemps structuré les analyses avant d’être discutée par des travaux plus récents. L’article met aussi en avant le renouvellement des sources, les biographies, l’étude des organisations militantes, les approches par le genre, les comparaisons et les transferts transnationaux.
En miroir, Jean-Numa Ducange signe « Approche nationale et transnationale de l’histoire des extrêmes gauches : historiographie et questions de méthode ». Son apport est de rappeler un paradoxe : les extrêmes gauches se réclament souvent d’un internationalisme vigoureux, mais leur histoire a encore peu été écrite dans une perspective véritablement transnationale. L’article propose donc un bilan sur la catégorie d’« extrême gauche », principalement à partir de la France, mais aussi de l’Allemagne, de l’Italie et des États-Unis, tout en ouvrant des pistes sur l’internationalisme militant.
Ensuite, l’étude de Grégoire Le Quang, « “Le véritable terrorisme, c’est celui de l’État”. Lutte armée et violence d’État en RFA et en Italie vues par la presse révolutionnaire française, 1977-1984 », déplace l’analyse vers les années de violence politique en Europe occidentale. À partir des archives Bourseiller, l’auteur analyse la manière dont la presse marxiste révolutionnaire française observe les violences en Italie et en Allemagne de l’Ouest. Il reconstitue également les réactions des différents groupes. En effet, l’article montre que ces expériences étrangères ne sont pas seulement perçues comme des modèles à imiter : elles suscitent aussi des débats, notamment autour de la répression et des droits des militants emprisonnés. Ces documents permettent de comprendre comment ces militants percevaient la Fraction armée rouge, les Brigades rouges ou la répression étatique.
Avec « Écologie politique et radicalité (France, fin des années 1970-années 1990) », Sébastien Repaire introduit un objet moins attendu dans un dossier sur les extrémismes : l’écologie politique. L’intérêt de cette contribution est de montrer que la radicalité ne se limite pas aux familles politiques traditionnellement classées à l’extrême gauche ou à l’extrême droite. L’écologie politique française des années 1970-1990 se construit dans un rapport complexe à la contestation, aux gauches alternatives, à la structuration partisane et aux formes de mobilisation.
L’article de Marie Tassa, « La question sociale chez CasaPound Italia : discours et modalités d’action », analyse un cas d’extrême droite italienne contemporaine. Il montre comment CasaPound, organisation nationaliste-révolutionnaire, emprunte à un vocabulaire traditionnellement associé à la gauche – question sociale, défense des précaires, critique du libéralisme – tout en l’articulant à des thèmes identitaires et nationalistes. L’intérêt de l’étude est de souligner l’hybridité de certaines droites radicales européennes, qui cherchent à conquérir le terrain social pour renforcer leur légitimité politique.
La partie « Sources » complète utilement les articles de recherche en montrant comment les extrémismes peuvent être archivés, classés et étudiés. Antoine Beauquis, Cannelle Dumortier, Quentin Lemeiter, Nadine Noiroux et Nelly Sciardis signent un article sur le rôle d’une bibliothèque universitaire face à la conservation de documents militants et/ou extrémistes. Cet article s’interroge sur la manière de collecter, classer, conserver et rendre accessibles des documents produits par des organisations extrémistes. Le fonds sert donc à réfléchir au rôle d’une bibliothèque universitaire face à des sources parfois sensibles, mais indispensables à la recherche historique.
Les autres contributions de cette partie donnent à voir des documents précis : Hugo Melchior étudie le BI-30 et les accusations de tentations militaristes visant la Ligue communiste en 1972 ; Christophe Bourseiller et Frédéric Attal présentent Le Voyou, une publication de provocation communiste ; Giovanni Roggia analyse un article du Secolo d’Italia du 15 décembre 1978 sur la jeunesse d’extrême droite italienne ; Martin Lefranc commente une affiche du Mouvement chouan lors du bicentenaire de la Révolution française en 1989.
L’intérêt principal du dossier est de croiser réflexion conceptuelle, historiographie et travail sur les archives. Il évite de réduire les extrémismes à une simple liste de groupes « radicaux » : il les envisage au contraire comme des manières de penser et de pratiquer la politique, souvent marquées par l’intransigeance, le refus du compromis et la tentation de délégitimer les institutions existantes. Ce dossier est également convaincant par son équilibre : il traite des extrêmes droites, des extrêmes gauches, des violences politiques, en incluant l’écologie radicale. Cette diversité permet de comprendre que les extrémismes ne relèvent pas d’une essence unique, mais de configurations historiques, nationales et transnationales variables.
En conclusion, ce numéro constitue un outil utile pour qui veut comprendre les extrémismes non seulement comme des idéologies, mais aussi comme des pratiques militantes, des cultures politiques, des objets d’archives et des problèmes historiographiques. Sa force est de montrer que penser les extrémismes suppose aussi de penser les conditions matérielles de leur conservation, de leur classement et de leur transmission aux chercheurs. De fait, les archives Bourseiller, utilisées dans ce dossier, ne constituent pas un simple arrière-plan documentaire : elles en sont le fil. Frédéric Attal explique que le numéro est nourri par ce « gisement exceptionnel ». Ces archives permettent d’étudier de l’intérieur les multiples familles de l’extrémisme politique depuis les années 1960-1980, à travers des journaux, tracts, brochures, affiches, correspondances et autres productions militantes. Elles ont donc plusieurs fonctions :
1/un objet de réflexion archivistique (réflexion sur le rôle des bibliothèques et des institutions patrimoniales dans la conservation de ce type de documents) ;
2/une source primaire pour analyser les discours et pratiques des extrêmes gauches et droites ;
3/enfin, une façon de renouveler l’histoire des extrémismes, en donnant accès à des matériaux militants rarement exploités de façon systématique.
L’un des messages centraux du dossier est que les extrémismes doivent être étudiés à partir de leurs propres productions documentaires. Le Fonds Bourseiller offre précisément cet accès à des sources souvent dispersées ou difficilement conservées. Il permet ainsi de dépasser les seules études policières, judiciaires ou médiatiques pour retrouver la parole des acteurs eux-mêmes. On ne peut véritablement « penser les extrémismes » qu’en commençant par archiver leurs traces et en les rendre accessibles à l’enquête historique.
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