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A l’école du militantisme extrême : le cas des courants « solidaristes » de 1969 à 1972

Il n’y a rien d’étonnant à déceler des écarts parfois importants entre l’image idéelle et la réalité qui traduisent la difficulté de la tâche à mener compte tenu de l’objectif visé : forger un groupe étoffé, professionnel, prêts à mener la révolution et à prendre la place des élites en place. Cela est d’autant plus vrai que nous verrons plus loin que ces groupuscules étaient victimes d’un turn-over qui pouvait être important.

Les difficultés étaient de plusieurs ordres. Elles avaient d’abord trait aux liaisons entre cellules et BP. Dans le premier numéro de JRI, Jean-Pierre Stirbois annonçait fièrement que les « liaisons secrétariat national-province seront régulières ». Il s’observe en creux que tel ne fut pas le cas. Dès le JRI de mai 1969 était affirmé que les « chefs de cellule et de sections doivent obligatoirement faire parvenir leur rapport mensuel (d’activités et financier) dans la première semaine du mois suivant. Pour ce numéro de JRI, tous les rapports ne sont pas parvenus en temps utile ». Durant toutes ces années furent répétées des injonctions pour que les cellules envoient à temps leurs rapports d’activité et financiers.

Cette question pécuniaire alimenta bon nombre de pages de JRI tant le mouvement semblait manquer de financement. Selon Joseph Algazy, les dirigeants se plaignaient continuellement de la précarité de leur trésorerie et souhaitaient augmenter les cotisations des militants31 dont 70% devaient être envoyées à Paris au siège national32. On trouve en effet des appels récurrents à payer à temps et régulièrement la cotisation. Stirbois s’était fait l’écho de ces problèmes en tant que secrétaire national. Dans une lettre publiée dans le JRI de juin 1969, il annonça qu’il n’y aurait pas de vente de Jeune révolution avant septembre 1969 pour cause de dettes. De même, durant le CSR de décembre 1971, il se plaignit du manque de rigueur dans le versement des cotisations.

Celles-ci étaient d’ailleurs loin d’être négligeables, atteignant au minimum 4% du salaire minimum pour les travailleurs d’après le JRI d’août-septembre 1971. On sait également que les militants prêtaient de l’argent au mouvement qui avait du mal à les rembourser. C’est grâce à cet argent prêté que le MSF a pu imprimer revues et journaux33. Pour pallier à ces difficultés financières furent envisagées toute une palette d’actions, allant de la vente de muguet le 1er mai34 aux soirées dansantes, diners-débats ou encore rallyes35. Ce manque criant de moyens explique en partie pourquoi le groupuscule a eu beaucoup de mal à recruter et a été victime de « déperditions » de militants attirés notamment par l’astre Ordre Nouveau qui possédait alors des moyens sans commune mesure avec ceux du MSF/MJR. Un militant expliqua d’ailleurs comme cela son départ vers Ordre Nouveau durant le CSR de janvier 197136.

Ce décalage entre modèle et réalité se retrouve finalement jusqu’au « militant de base ». Le bulletin interne est émaillé d’appels à un militantisme que l’on pourrait qualifier de « sacrificiel ». Jean-Pierre Stirbois a écrit ces quelques lignes caractéristiques dans le JRI de juin 1969 : « Un militant révolutionnaire MJR ne doit suspendre ses activités politiques qu’un court moment pour reprendre son souffle. Le jeune travailleur milite 11 mois sur 12 dans sa commune ; le 12ème mois, il doit envisager les possibilités de propagande sur son lieu de vacances ». Ces appels au dévouement militant passaient également par des citations qui émaillent le bulletin intérieur. Ainsi, on retrouve en première page du JRI de janvier 1970 un curieux rapprochement d’une citation de l’écrivain fasciste Drieu la Rochelle concernant le risque de la mort à éprouver, sous entendu par le militant, placée juste au dessous d’une phrase de Lénine selon laquelle les militants doivent consacrer toute leur vie à la cause. Preuve est faite là encore de la fascination pour le militantisme communiste qui recouvre une nécessité. Un mouvement avec si peu de moyens financiers et humains se devait de compenser par un dévouement sans faille de tous à la cause solidariste. Au lancement du bulletin interne de la section de Paris du MSF le 1er mars 1972 fut évoqué ce problème concernant la publication de cette feuille : « Qu’ils n’attendent pas que la manne leur tombe du ciel, que ce bulletin soit rédigé, tapé, ronéoté, distribué par un ou deux individus « responsables ». Il devra se former une équipe interchangeable… La participation de tous est indispensable pour sa parution ».

Dévouement, participation aux activités diverses du mouvement allaient ici de pair avec la volonté de former une élite ou comme le dit le JRI de mai 1969, « préparer des agents révolutionnaires et à former des cadres révolutionnaires ». Le mouvement a décidé de prendre son parti de son état groupusculaire d’autant plus qu’il fallait du temps pour devenir militant à part entière. D’après le JRI de mai 1969, on était « stagiaire » entre 3 mois et un an.

L’appel à la formation était constant. Celle-ci passait par divers moyens qui se complétaient et rythmaient la vie du militant. Des réunions dans les cellules et sections devaient se tenir régulièrement. Il y avait également des séminaires organisés. Dans JRI, les militants pouvaient trouver des articles d’analyse des courants politiques ou encore des potentiels sympathisants du mouvement, chrétiens non progressistes ou encore artisans-commerçants. Le bulletin interne a également cherché à imposer la présentation une fois par semaine d’un livre par un militant après ce constat : le militant MJR ne lit pas assez. Le BP jouait sur l’effet d’émulation en laissant miroiter aux meilleurs d’entre eux une publication dans Jeune Révolution vendu selon Joseph Algazy à 3500 exemplaires37. Le temps fort de la formation était le camps-école organisé chaque été durant lequel on se formait physiquement avec des raids, un entraînement au combat mais aussi intellectuellement en assistant à des conférences, des discussions. Ainsi, le camps-école de 1971 proposait des exposés sur le solidarisme, le marxisme, le capitalisme38… Un journal du camp était publié, permettant d’apprendre à ronéotyper affiches et journaux. Sous l’égide des « anciens », on tractait et vendait à la criée, on effectuait des collages39.

Plus largement, le militant avait la possibilité d’apprendre tout ce qui fait un cadre politique aguerri (il n’est pas sûr bien évidemment que tous aient eu le goût, la capacité ou le temps de bénéficier de cette formation). Contrairement aux « grands » partis politiques, chaque militant était incité et avait la possibilité de prendre la plume pour rédiger articles, tracts. Le JRI d’avril 1969 poussait les cellules et sections locales à utiliser les communiqués de presse. Le militant faisait alors l’apprentissage du polissage de la parole ainsi que de son adaptation. Le JRI de mai 1970 donnait toute une batterie de conseils pour parler en public, provoquer « l’enthousiasme dans un meeting ». En voici un parmi d’autres : « De temps à autres, entamer un dialogue entre l’orateur ou un speaker et la masse dans la salle, en lui jetant des questions et en provoquant des ripostes collectives : « oui » ou « non », etc. (une affirmation massive de ce genre agit sur la masse comme un choc électrique en stimulant son ardeur) ». Dans le JRI de mai 1969 était expliqué comment se présenter lors des visites à domicile pour démarcher de futurs militants. Connaître son public, s’adapter, avoir des arguments forts et persuasifs était indispensable pour des groupuscules aussi marqués que ceux d’extrême droite et on ne peut douter qu’avoir été forgé politiquement dans la difficulté a laissé des traces durables.

Chez les « solidaristes », cette formation était vécue comme indispensable, peut-être plus que dans les autres groupuscules, car les carences en moyens se doublaient d’une véritable difficulté d’autodéfinition. Francis Bergeron se souvient : « Nous-mêmes, on s’appelait les « fafs ». On nous traitait de « fachos », on traitait les gars d’en face de « bolchs ». Eux, ils s’appelaient « révolutionnaires », nous, on s’appelait « fafs ». Pas « facho » ni « fasciste », « faf ». […].En fait, on ne savait pas très bien comment se définir et si on se définissait comme solidaristes, cela ne disait rien à personne, car nous étions trois pelés deux tondus à savoir ce que cela voulait dire »40.

La lecture des sources internes ne peut que corroborer ces souvenirs. La définition de ce qu’est ce solidarisme d’extrême droite était répétée régulièrement, que ce soit dans le bulletin interne ou dans l’organe du mouvement, Jeune Révolution. En juin 1971 était publié dans JRI un « catéchisme solidariste », pour diffuser auprès des militants et « normer » les positions. En 1971 était envisagée la création d’un lexique d’orientation solidariste (LOS)41 pour atteindre un « conformisme interne » et une cohésion politique.

La définition de soi passait également pour ces mouvements par une position face à l’autre ou pour reprendre la vision de Carl Schmitt, se définir par la dichotomie ami/ennemi. Ces derniers étaient partout. Le MJR/MSF se voulait en lutte avec le « Système » démocratique, avec la droite, l’extrême droite, la gauche et l’extrême gauche. Le plus dangereux était celui qui apparaissait à tous comme le plus proche et donc le plus menaçant, Ordre Nouveau, créé en 1969 et dissout en 1973. Le problème fut posé explicitement dans le JRI du 20 mars 1971 : « Qu’on le veuille ou que l’on ne le veuille pas, la question : quelle différence y a-t-il entre le MJR et ON ? est toujours posée par des sympathisants, tant à Paris qu’en province ». La réponse était claire : aucune collaboration avec eux n’est envisageable. Ordre Nouveau était même rejeté en tant que fasciste, fascisme qui était définit comme « l’ultime rempart du capitalisme (lorsque les hommes du pouvoir devront durcir le régime) ». Certes, ce groupe concurrent était bien néofasciste mais en lui apposant cette étiquette, les solidaristes se positionnaient dans « l’espace politique » qu’était l’extrême droite de cette époque. Elle permettait de mettre à distance cet autre trop proche42. Ainsi on peut comprendre la réutilisation a priori étonnante de l’approche marxiste de ce phénomène politique qui postule que le fascisme n’est que le stade ultime du capitalisme.

Le but de cette cohésion interne/externe était d’aboutir à une communauté soudée. Le JRI de mai 1969 affirmait haut et fort qu’il devait y avoir une « entraide totale entre les militants du Mouvement » dans une « atmosphère de fraternité et de joie ». Alors même que Jean-Pierre Stirbois fut arrêté aux alentours d’octobre 1970, la position du BP devant être relayé était la suivante : « Stirbois n’est pas seul, le mouvement doit l’aider en lui envoyant de la nourriture, tabac… il est à « la Santé », et nous devons lui montrer au maximum que s’il est séparé de nous par les flics du régime, il n’en demeure pas moins membre de notre communauté solidariste »43. Dans son étude sur le MJR, François Backman avait relevé tous ces appels à un sentiment d’appartenance au groupe, cette insistance sur l’engagement et la cohésion. L’entre-soi était ici particulièrement puissant, les militants partageaient pour beaucoup une vision du monde, une « Weltanschauung » commune au groupe encore renforcée par un culte du secret très présent44 que François Duprat a qualifié de puéril, assimilant le MJR a une « espèce de sous-Cagoule »45.

Une communauté soudée est une communauté homogène et stable, ce que n’ont pas été ces groupes solidaristes. L’appui sur la formation était très certainement un moyen de forger des « solidaristes » qui n’iraient pas voir ailleurs, vers des groupes moins extrémistes ou disposant de plus de moyens.

La difficulté dans le militantisme « jeune » était double : les vacances scolaires et universitaires étaient comme autant de « coupures » dans le militantisme. Le JRI de juin 1969 affirmait que « l’étudiant révolutionnaire n’est pas l’étudiant qui arrête ses activités politiques avec ses examens et les reprend avec l’ouverture des facultés ». De plus, ces jeunes devaient effectuer leur service militaire de 16 mois jusqu’en 1970 puis d’un an ce qui créait une véritable coupure dans le militantisme. Ancien responsable de la région parisienne, Jean-Pierre Stirbois écrit dans le 1er numéro de JRI en avril 1969 qu’il est revenu de son service militaire. On peut imaginer que tous ne sont pas revenus au militantisme extrême. Ce souvenir de Roland Hélie sur le principal parti d’extrême droite concurrent du FN avant 1984, le PFN, confirme d’ailleurs cette analyse : « on le voit moins maintenant mais à l’époque, il y avait une cassure, c’était le service militaire. C’est à dire que les jeunes, étudiants, lycéens composaient le gros de la troupe, mais lorsqu’ils partaient faire leur service militaire, généralement quant ils revenaient, entre temps, ils allaient se marier, ils étaient obligés de trouvaient un boulot, et ci, et ça. Et ça fait que la plupart de ces jeunes militants ne changeaient pas forcément d’idées mais enfin en tout cas se retiraient du mouvement ou se consacraient moins au mouvement »46.

Les exagérations quant au nombre de cellules revendiquées se comprennent mieux si on appréhende ces mouvements comme des communautés d’individus. Le JRI rapportait des « hauts faits » qui n’étaient souvent que quelques affiches collées, un nez cassé dans une bagarre, des « MJR » barbouillés, on se gargarisait de la propagande « antifasciste » que les actions menées suscitaient et on l’interprétait comme autant de signes positifs… Le but ? Gonfler le moral militant, lui faire croire qu’il appartient à une vaste communauté en développement, le dissuader d’aller faire la révolution ailleurs ou de rejoindre le « Système » et surtout maintenir en vie le mouvement. Jean-Pierre Stirbois, en tant que secrétaire général, a su largement manier omissions, mensonges et galvanisations pour maintenir en vie et à flot plusieurs années durant ce mouvement MJR/MSF.