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L’Été en pente dure

Source : oeuvre de Robin Doyle

Par Nicolas Lebourg

Fragments sur les Temps Présents propose de temps à autre des petites revues de presse de ses contributeurs. Et chaque mois d’août le site se met au repos / c’est l’été « en pente douce »… On fera donc un peu exception à cette règle-ci avec cette liste de textes publiés ces dernières semaines, faisant entorse également à l’habitude de faire des revues collectives – voir par exemple celle de la fin du printemps.  Il vous suffit de cliquer sur les titres pour y accéder – les articles de Médiapart étant, comme il se doit, réservés aux abonnés.

 

Faut-il une nouvelle nuit du 4 août ?, Slate, 4 août 2018

Un spectre hante la société française: celui de la nuit du 4 août. C’est un souvenir, mais aussi un fantasme. Certains et certaines invoquent la nécessité de son retour, à la façon dont d’autres attendent le messie. Quelques-uns ou unes l’évoquent encore avec frissons, y voyant l’origine de tous leurs cauchemars. Bien au-delà des faits survenus lors de la nuit du 4 au 5 août 1789, ce passé sans cesse présent renvoie à une question qui taraude la population française: qu’est-ce que l’égalité?

L’histoire est connue: résumons-la de quelques mots. Le mois de juillet 1789 voit la colère et la panique saisir la population française. Se répandent dans les territoires des rumeurs sur des hordes de brigands dévastant les campagnes, parfois avec l’idée qu’un «complot aristocratique» serait à l’œuvre qui, en créant ce climat de violences, chercherait à mettre au pas le tiers état. Cette «Grande peur», comme on la nomme, déclenche violences et jacqueries anti-seigneuriales dans un contexte certes confus mais qui souligne une prise de conscience politique des masses.

Affaire Benalla: Emmanuel Machiavel contre Jean-Luc Robespierre, Médiapart, 29 juillet 2018

L’échange, qui s’est déroulé mardi 24 à l’Assemblée nationale, lors des questions au gouvernement, a marqué les esprits. À l’adresse du premier ministre, Jean-Luc Mélenchon, patron des Insoumis, a lancé : « L’opposition a été méprisée quand elle vous demandait de venir au titre de l’article 50-1 et que vous avez préféré le Tour de France ou la buvette. […] Puisque les fautes sont avérées, quelles sanctions comptez-vous prendre autour de vous pour que la vertu soit rétablie dans l’État ? »
Et Édouard Philippe de répliquer, jugeant le sujet de « la vertu dans l’État […] passionnant ». « Au nom de la vertu dans l’État, jusqu’où a-t-on été ? […] Vous savez comme moi que la démocratie s’est trouvée fortifiée lorsqu’elle ne s’est plus posé la question de la vertu mais la question du droit, de la procédure. […] C’est comme cela que les démocraties sont devenues réelles alors qu’avant elles étaient proclamées et qu’on disait que c’était la vertu qui les dirigeait. » « Tirer les conséquences de procédures qui ne sont même pas terminées, je pense que c’est une mauvaise méthode », a-t-il conclu.
Édouard Philippe se réfère à la vertu chez les Romains. La virtus y était une notion centrale. Au départ, elle signifiait le courage martial. Mais Rome fut influencée par la Grèce. Le mot se rapprocha du sens du grec arété qui renvoie à l’excellence et à l’idéal de l’homme accompli et mesuré, et d’où nous vient le mot aristocrate.
S’il y a pouvoir sur les autres, c’est d’abord après avoir exercé son pouvoir sur soi-même. La recherche et l’exercice de la vertu permet à la fois l’accomplissement de soi et l’action éthique. Ainsi, de guerrière la vertu devint volonté de sagesse pour éviter les comportements inadéquats et la démesure. Elle est à la fois un chemin comportemental individuel et une valeur civique nécessaire à la vie en société

Pourquoi existe-t-il un monument à la mémoire de soldats nazis en France?, Slate, 22 juillet 2018

Ce week-end, un certain nombre de Français et de Françaises auront une pensée ou un geste pour la mémoire des résistantes et résistants du maquis du Vercors, massacrés par les nazis à compter du 21 juillet 1944.

Les rites mémoriels autour de la Seconde Guerre mondiale rythment nos étés, des commémorations du 8 mai 1945 à celles de la Libération de Paris le 26 août, en passant par la journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux «Justes» de France, le 16 juillet. On célèbre les victimes, les résistantes et les résistants. Mais dorénavant, on peut «en même temps» honorer la mémoire des soldats nazis.

Répression du salafisme: pistes et impasses, Médiapart, 20 juillet 2018

<Et maintenant, faire du salafisme une secte. C’est ce que les sénateurs ont proposé (<inscrire la mouvance sur la liste des dérives sectaires de la Miviludes – Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), dans le cadre du récent rapport (<https://www.senat.fr/notice-rapport/2017/r17-639-notice.html<), intitulé « Menace terroriste : pour une République juste mais plus ferme » . Une option qui en rejoint d’autres, dans un inventaire à la Prévert qui témoigne de la difficulté de l’État et de la société à cerner les enjeux de la progression de ce courant radical, dont la plus radicale est celle de l’interdiction.

Pour savoir si interdire le salafisme est une i<dée pertinente, il faut d’abord avoir à l’esprit comment le salafisme est parvenu en France. Tout commence en février 1989, du côté de Kaboul et d’Alger. Le 5 du mois, le gouvernement algérien amorce l’ouverture du régime au pluralisme démocratique. Des militants islamistes lancent un parti : le Front Islamique du Salut (FIS). Pour eux, il est temps de passer du prosélytisme religieux à la militance politique : <« <la conversion de ce capital constitué dans la sphère religieuse et l’importation de conceptions religieuses dans la sphère politique sont au cœur des processus de fabrication du FIS <», <i<ndiquent les politistes< Myriam Aït-Aoudia et Alexandre Dézé. C’est une toute autre démarche qui commence le 15 du mois, quand l’armée soviétique quitte l’Afghanistan.

«Le nouvel antisémitisme en France»: qui est vraiment dans le «déni de la réalité»?, Slate, 10 juillet 2018

L’ambassadeur français en Hongrie, Éric Fournier, a été remplacé. Le président de la République a ordonné le 28 juin la fin de ses fonctions, soit la veille de l’article de Médiapart révélant qu’il avait rédigé dix jours plus tôt une note où il faisait l’apologie du régime de Viktor Orbán.

Le diplomate estimait que les critiques émises à l’encontre du régime relevaient du complot: la presse «française et anglo-saxonne» voudrait détourner l’attention du «véritable antisémitisme moderne», celui des «musulmans de France et d’Allemagne», et forgerait donc «le mythe du populisme».

En Hongrie, cette affaire prend de l’ampleur. Vue de France, elle montre comment une théorie du complot, qui se veut légitime car luttant contre l’antisémitisme, est devenue un élément structurant de la représentation du monde d’une partie de nos élites.

Le conspirationnisme n’a jamais été réservé aux jeunes ou aux tenants de sa version antisémite. L’antisémitisme a la capacité d’agréger des personnes de sensibilité de droite comme de gauche, jouant souvent en même temps de signaux envers les uns et les autres, comme le montrait l’analyse du photo-montage soralien relayé par le socialiste Gérard Filoche –la justice ayant relaxé Alain Soral en l’affaire.

C’est pourquoi l’entreprise qui voudrait faire de l’antisémitisme un produit exclusivement de gauche et musulman relève d’un conspirationnisme en progression.

A l’extrême droite, quoi de nouveau ?, Le Nouveau Magazine Littéraire, 25 juin 2018

La transformation du Front national en Rassemblement national n’a pas été accompagnée d’un aggiornamento programmatique et n’a guère focalisé l’attention. En revanche, ces dernières semaines ont vu fleurir les réflexions et remarques sur l’agitation des groupuscules d’extrême droite, au point que la France Insoumise a proposé leur dissolution, qu’un député de la majorité a demandé celle du seul Bastion social, tandis la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) réclame la fermeture des comptes radicaux sur les réseaux sociaux. En fait, quels sont les renouvellements et dynamiques réellement en œuvre dans ce champ ?

Dissoudre des groupuscules politiques: une efficacité limitée, Médiapart, 4 juin 2018

<Les députés de La France Insoumise ont déposé <une résolution< demandant la dissolution des groupuscules d’extrême droite. Marine Le Pen ou Eric Ciotti ont, eux, réclamé la dissolution des <Black blocs<. Ce 4 juin est ouvert le procès d’Yvan Benedetti pour maintien de ligue dissoute, son mouveme<nt <l’Œuvre Française< (OF) ayant été de ceux interdits suite à la mort de <Clément Méric le 5 juin 2013<. C’est aussi, le 12 de ce mois, l’anniversaire des dissolutions de juin 1968, qui frappèrent les mouvements d’extrême gauche. Il y a une passion française de la dissolution : est-ce pour autant efficace ? Si ça l’est, est-ce liberticide ? Pour répondre à ces questions, il faut faire un bilan des dissolutions prononcées par l’État.

Comment le FN est devenu si pro-russe, Slate, 30 mai 2018

La question d’une orientation pro-russe des extrêmes droites françaises est un problème au long cours, qui se comprend sur plusieurs décennies. Cependant, c’est amplement à propos de la question ukrainienne en 2014que les extrêmes droites françaises se sont se satellisées auprès de la Russie, même si, par exemple, le Collectif France-Russie a été fondé dès 2008 pour défendre le pays de Vladimir Poutine dans l’opinion française après l’invasion de l’Ossétie du sud.

De quoi l’exclusion des francs-maçons en Italie est-elle le signe?Médiapart, 25 mai 2018

<En Italie, parmi les mesures du programme gouvernemental Ligue-Mouvement 5 Étoiles, il en est une qui a une force symbolique conséquente : la promesse de l’éviction des francs-maçons du gouvernement. Cela a de l’écho non seulement parce que, dans ce pays, la dictature fasciste avait réprimé la maçonnerie, mais aussi d’autant plus en France que le régime de Vichy, également, eut une politique anti-maçons. Néanmoins, si la thématique du « complot maçonnique » importe on ne saurait réduire la question de cet anti-maçonnisme transalpin à la problématique conspirationniste ou aux lois fascistes contre la maçonnerie. Il ne s’agit certes pas de justifier cette discrimination, car comprendre n’est pas excuser. Mais il faut voir la spécificité italienne pour saisir dans quel contexte apparaît une telle mesure.

Rivarol, l’antisémitisme comme idée fixe, Slate, 11 mai 20018

Jérôme Bourbon est un personnage incontournable de la twittosphère française. Rédacteur en chef de l’hebdomadaire pétainiste Rivarol, il s’est inscrit sur le réseau social en mai 2015 et s’y est fait connaître par des messages fustigeant ce qu’il nomme «l’anti-nazisme primaire».

Une ligne qui lui a valu quelques ennuis judiciaires: il a été condamné en 2016 pour contestation de crime contre l’humanité et provocation à la haine, après des tweets affirmant «Triste époque: les gens ne croient pas en Dieu ni en l’enfer, mais ils croient aux chambres à gaz sans les avoir vues» et «Fabius président du Conseil constitutionnel. Après Badinter et Debré, le petit-fils de rabbin. Le Palais-Royal est un territoire occupé» –la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) réclame d’ailleurs la fermeture de son compte.

Ce qui se cache derrière l’affirmation de l’ultragauche, Médiapart, 2 mai 2018

Depuis la mobilisation contre le CPE de 2006, l’ultragauche revient régulièrement dans l’actualité française. Pourtant, son identification demeure incertaine dans le débat public. Retour sur la définition d’un mouvement qui en dit aussi long sur le maintien de l’ordre que sur la stabilité politique d’un régime.

Quand Jean-Luc Mélenchon a tweeté ce mardi que les violences ayant marqué le défilé parisien du 1er Mai étaient « sans doute » dues à des « bandes d’extrême droite », nombre de Twittos lui ont répondu en s’offusquant que les violences seraient plutôt le fait de ses amis de l’ultragauche. Les deux assertions sont tout aussi fausses, tout comme celle de militants d’ultragauche eux-mêmes réfutant une étiquette qui ne serait pour eux qu’une invention policière. C’est en 1947 à Nantes, lieu significatif au vu des agissements de la mouvance ces dernières années, qu’une organisation nommée « l’ultragauche » avait été fondée par des militants libertaires dissidents de la IVe Internationale trotskyste. Cela situe le mouvement : internationaliste et socialiste. Non pas d’extrême gauche, mais naissant de la rupture avec celle-ci.

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