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Populariser le savoir ? Pour une histoire populaire !

coTCrcsFragments sur les Temps Présents continue sa série de rencontres à propos des humanités numériques et de la présence de la recherche en sciences humaines et sociales sur le web. A nos invités de nous dire : comment doit intervenir socialement le chercheur ? quel rôle doit-il tenir sur le web ? que penser de l’idée d’ « humanités numériques » ? comment produire une « vulgarisation » pertinente et efficace ? Après le politiste Fabien Escalona, et l’historien Emilien Ruiz, c’est autour de Michel Deniau de nous faire partager sa conception. Celui-ci est très présent sur les réseaux sociaux (voir sur différents médias : compte Twitter, compte LinkedIn et page Academia.edu). Il anime un blog fourni et très régulièrement mis à jour : L’Histoire est un combat. Il effectue ainsi un important travail de diffusion de la culture scientifique et humaniste, exprimé par le sous-titre de son blog « Se battre pour défendre l’Histoire et la populariser ». Il a participé au Comité de Vigilance sur les Usages publics de l’Histoire, jusqu’à un désaccord (explicité ici). Il n’y a certes ni règle ni dogme à Fragments sur les Temps Présents, mais, globalement, les contributeurs du site penchent plus vers la ligne défendue par Liberté pour l’Histoire : c’est là une raison supplémentaire pour proposer à nos lecteurs un point de vue quelque peu différent, mais très légitime. Les sciences humaines et leurs usages numériques ont un besoin pressant de débats pluralistes, loin des vaines tribunes d’admonestations réciproques qui tiennent trop souvent lieu de placebo au débat intellectuel. Le travail réalisé par Michel Deniau est celui d’un amoureux de la discipline historique qui a pris en compte les nouvelles dimensions sociales de celle-ci à l’ère des réseaux. C’est un cas auquel de nombreux collègues historiens, politistes, etc. devraient réfléchir, c’est un activiste du savoir populaire qu’ils devraient écouter.

A contrario des deux intervenants précédents, Fabien Escalona et Emilien Ruiz, je ne suis pas chercheur. Ni de près, ni de loin. Je n’ai pas réellement fait mes preuves dans le domaine scientifique. Pas encore, diront les optimistes. Il demeure que je ne suis actuellement rattaché à aucune structure universitaire ou quelconque organisme de recherche. Mon dernier fait d’armes universitaire a été l’obtention d’un Master recherche, spécialité histoire ancienne, délivré par l’université de Strasbourg, en juin 2011. D’une si petite « chaire », grande fut donc ma surprise lorsque Nicolas Lebourg me demanda de livrer mes impressions sur ce que devrait être un intellectuel 2.0, sur son « rôle social » et plus largement de livrer mon sentiment sur la popularisation des savoirs. A travers mon blog, j’ai entamé quelques réflexions autour de ces notions, mais je ne saurais me considérer comme un spécialiste de ces questions. Par conséquent, qu’il, ainsi que toute l’équipe de Fragments des Temps Présents, soit ici remercié de la confiance qui m’est témoigné.

Ego trip numérique

Comme beaucoup de personnes, mon « moi numérique » – comme l’a ainsi dénommé Emilien Ruiz – a démarré son existence dans la masse des comptes et autres profils sur les différents réseaux sociaux. Il n’a réellement commencé à prendre son essor il y a environ trois ans, seulement, avec la création de mon premier blog, « unetudianthistorien », le 16 février 2012. Au départ, les deux n’avaient aucune ambition scientifique ou intellectuelle, simplement passer du temps et exprimer des opinions en espérant que mon entourage me lise avec bienveillance. Toutefois, les remous de « l’affaire Métronome » – du nom du premier ouvrage « historique » du comédien Lorant Deutsch – et les hasards d’Internet ont fait que je suis rentré en contact avec plusieurs personnes, notamment William Blanc et Christophe Naudin, qui m’ont amenés à m’intéresser à la thématique de la popularisation du savoir historique. Cela cadrait assez bien le questionnement existentiel qui me travaillais un peu à cette époque : comment faire en sorte que mon savoir universitaire « serve à quelque chose », qu’il soit « utile » à la société ? De même, avec la nécessité de croiser le fer avec ceux – de droite comme de gauche, historiens ou « profanes » plus ou moins bien établis médiatiquement/politiquement – qui se servent de l’histoire et en font donc une « histoire serve ». Je pensais alors – et considère toujours – qu’un lecteur dubitatif devait avoir la possibilité de trouver réponses historiques à ses interrogations. Que la contradiction puisse exister et qu’elle ne demeure pas dans les discussions feutrées d’un cercle amical, que ce soit sur les réseaux sociaux ou autour d’un breuvage plus ou moins alcoolisé. Que soient également mises en lumière les utilisations politiques de références historiques par des acteurs sociaux, notamment des partis ou organisations politiques [1]. En cela, cette vision s’inscrivait assez bien dans la ligne intellectuelle du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire), tout en ne la recoupant pas complètement. In fine j’étais donc très fortement attiré par l’idée de la nécessité morale de cet engagement.

Par conséquent, de discussions (numériques ou non) en billets publiés, la réflexion et le projet du blog s’est peu à peu étoffé. Tellement que pour donner plus d’ampleur à l’ensemble – et m’effacer derrière la tâche à accomplir ainsi que gommer le caractère « post-universitaire » du premier blog – , le changement de nom s’est rendu nécessaire. Voilà donc comment est né, au mois de janvier 2014, « l’histoire est un combat ». Si la métaphore combattante peut être vue comme un peu outrancière, j’assume tout à fait les ambitions d’attaque et de défense que cela implique. Défense contre les usages médiatiques et politiques de l’histoire et attitude offensive pour favoriser la diffusion des savoirs. In fine, ce ne sont que les deux faces d’une même pièce et le point de passage entre le constat amer d’une maltraitance médiatique de l’histoire – se résumant le plus souvent à un panégyrique des grands hommes ainsi qu’une vision plutôt identitaire  et/ou édifiante des faits et individus – vers une attitude positive et créatrice. Proposer une alternative au « grand public » plutôt que se complaire dans les lamentations tout en retournant chacun dans nos bibliothèques. Néanmoins, je n’affirme pas être le créateur d’un contenu nouveau, plutôt, autant que faire se peut, le centralisateur d’éléments riches, mais éparpillés sur le net.

Pour ce qui est de la construction d’une identité numérique, je rejoins en tout point ce qu’en explique Emilien Ruiz dans le lien précédent. Le blogging – que je ne qualifierais pas de scientifique dans mon cas, mais plutôt de « militant » (au sens d’une défense des principes de la profession historienne, non de militantisme politique et/ou idéologique) – est, je pense, un bon outil pour les apprentis chercheurs, doctorants, mais aussi masterants. Après tout il s’agit un média d’expression libre où chacun est créateur de son contenu. Créateur, mais aussi responsable de ses écrits, ce qui amène à envisager de s’habituer aux critiques et donc réfléchir aux possibles réponses à apporter. Par conséquent, cela impose une certaine modération pour éviter les raisonnements trop audacieux, ou alors de penser plus profondément ces derniers. Si tout cela n’apporte quasiment rien sur le plan professionnel et scientifique, il m’est d’avis que l’aspect le plus fondamental n’est pas réellement là. Après tout un blog n’est pas une thèse, tout cela répond à des cahiers des charges et des attentes bien différents. Pour mon cas personnel, j’en retire une grande satisfaction lorsque je vois de nombreuses personnes – du milieu universitaire ou non – s’abonner à mon compter Twitter ou « liker » la page Facebook du blog ou lorsque je reçois un message de félicitations et/ou encouragement pour mon travail. Cela pousse très clairement à continuer. Malgré tout, le fait que par exemple Nicolas Lebourg accepte de publier ce texte sur le site du collectif, cela signale une visibilité plus grande de mes écrits. Ce qui est déjà quelque chose et la preuve que l’on peut se faire « remarquer » par la voie bloggeuse. Ce serait peut-être la seule attente que je pourrais avoir vis-à-vis de ce blog, me faire rencontrer des personnes qui me seraient ordinairement restées hors d’accès, ces personnes permettant la discussion avec d’autres et ainsi de suite…

Après ces palabres égocentriques et introspectives, il est désormais temps de laisser place à la réelle question que veux soulever cet article : celle de la popularisation du savoir.

Populariser le savoir ? De l’art de pouvoir parler de la même manière aux doctes et aux écoliers

Pourquoi populariser (terme que je préfère définitivement à vulgariser puisqu’il n’implique pas de condescendance du « sachant » vers le « non-sachant ») le savoir ? Je suis assez mal à l’aise avec cette question en fait [2]. Elle me paraît au mieux intellectuellement sympathique et distrayante, au pire absolument inutile. Je pourrais écrire – sûrement moins bien que d’autres, je le concède – de grandes proses lyriques sur la démocratie et l’instruction populaire, le savoir comme pouvoir ou sur le « rôle social » de l’intellectuel (même si je ne me définis absolument pas comme cela). Toutefois, ce ne sera pas l’objet de ma prise de parole ici.

Parce qu’au final, une fois cela énoncé, le problème n’est toujours pas solutionné. Cela mettra du baume au coeur à tout le monde, mais ne résoudra pas l’équation qui est devant nous. In fine, la question magistrale – et la seule qui importe réellement – n’est pas le pourquoi, mais le comment. Comment (et donc par quels moyens) produire des outils ou des façons de rendre le savoir – historique dans le cas qui me préoccupe, mais in fine ce peut être un questionnement qui intéresse d’autres sciences sociales – accessible au plus grand nombre ? Un savoir accessible, mais surtout de qualité, vivifié aux dernières découvertes de la recherche. Surtout en un temps où des présentateurs et autres gens de médias se parent dans la toge historique pour diffuser une vision politiquement engagée des faits. Sans cette interrogation fondamentale, tout ne serait que palabre académique et byzantine. Une nouvelle manière de deviser sur le sexe des anges en somme.

Tout d’abord il me semble qu’il soit nécessaire d’abandonner une certaine idée préconçue généralement acceptée par de nombreuses personnes, selon laquelle populariser, ou « vulgariser », ce serait simplifier, ne mettre en évidence que des schémas plus ou moins binarisés. J’ai du mal à souscrire à cette opinion. C’est, en quelque sorte, insulter l’intelligence naturel du « Jacques Bonhomme », du citoyen lambda. Or, j’ai la conviction forte – pas tout à fait rationnelle j’en conviens bien – que toute personne peut accéder à des savoirs plus complexes si elle trouve les bonnes clés pour entrer dans ce nouveau monde de connaissances. C’est à la communauté – je pense ici aux historiens, mais cela est possiblement transposable dans d’autres contextes – de construire les outils en question.

Loin de moi l’idée d’affirmer que ces outils n’existent pas actuellement. Certains, comme Benjamin Stora dans une interview récente, propose la création de nouvelles universités populaires, se rajoutant de fait à celles qui existent déjà. Soit. Outre l’exemple des universités populaires, on pourra argumenter autour de la pléthore de podcasts [3], de cours en ligne traitant d’histoire [4], de vidéos conférences et autres cours dispensés ici et ailleurs [5], tous disponibles sur le net. De même avec les revues scientifiques accessibles à travers des portails (type JStor ou Cairn.info) [6]. Et j’oublie très certainement de nombreuses autres initiatives qui fleurissent ça et là sur le net ou dans les médias. Dans un ordre d’idées on pourrait s’interroger sur l’impact du prix du livre scientifique – et peut-être même du livre en général – sur la diffusion des avancées de la recherche et donc leur meilleure connaissance par le « grand public ». J’avais tenté une réflexion – incomplète et inaboutie – sur ce sujet il y a plusieurs mois.

Toutefois, si travailler sur l’accessibilité du savoir, avec en arrière-plan le projet de sa popularisation, par une politique de l’offre peut avoir un certain sens et faire partie des réponses à apporter au problème, cela ne saurait être le seul axe de réflexion. C’est voir le problème de manière théorique et non la réalité des faits. Par exemple le prix est un critère attractif ou répulsif pour un achat de livres, mais ce n’est pas l’unique déterminant de l’intention d’achat. De même, le fait que beaucoup de contenus soient mis en ligne ne signifie pas que ces derniers soient utilisés par les individus.

Pour reprendre cet exemple précédemment cité, de fait qui assiste aux cours dans les universités populaires ? Qui télécharge les podcasts de La Fabrique de l’histoire ? Qui va scruter les trésors mis en ligne par les musées ? [7] Qui s’intéresse aux parutions scientifiques ? Des études statistiques répondraient mieux que moi à toutes ces questions, mais, sans grande prise de risques, on peut poser l’hypothèse que ce sont le plus souvent des personnes d’un âge respectable, en quête d’une culture générale plus fournie ou possédant un intérêt (de par leur profession ou non) pour la discipline historique. Des personnes qui sont déjà acquises à la cause. Tout ces matériaux permettent donc de prêcher des convertis et pas d’amener de nouveaux croyants. Ce n’est pas un mal en soi et loin de moi l’idée de blâmer toutes les structures qui œuvrent à la plus grande diffusion du savoir par une plus grande accessibilité aux contenus. Comme je le disais précédemment, ces contenus sont utiles et ils répondent à la demande d’une certaine part du public. Néanmoins, ils peuvent être difficiles d’accès dans un premier temps. Non par élitisme de leur part, mais plutôt dans le sens que retirer la « substantifique moelle » des propos tenus par les intervenants et leurs méthodes de travail demandent une certaine expérience [8]. Dans un certain sens, l’histoire peut donc être rapprochée de l’art pictural, en ce sens que le néophyte va d’abord apprécier la « beauté » globale de l’œuvre artistique alors que l’amateur averti – artiste lui-même ou non – verra la finesse du trait et la prouesse technique nécessaire pour aboutir à cette manière de peindre ou dessiner.

Par ailleurs, qu’est-ce-qui fait la force populaire de programmes ou d’objets médiatiques le plus souvent mauvais sur le plan des savoirs bruts [9], mais qui possède une audience plutôt forte ? N’est-ce pas leur capacité à scénariser, à utiliser les techniques narratives de la fiction pour transmettre des discours ? Qui plus est les messages en question sont simplifiés – pour ne pas dire rendus simplistes et manichéens – , ce qui rend leur diffusion et leur compréhension plus aisées. Le tout accompagné par un certain sens du spectacle, d’intérêt pour le stupre et le lucre ainsi qu’un goût pour la phrase qui prête à polémique, qui « fait le buzz ». C’est là – il me semble – leur force. Ils sont très bien adaptés à un monde médiatique qui, par manque de temps, mais pas seulement, apprécie le « prêt-à-penser ».

La communauté historienne – au sens large – ne devrait-elle pas chercher à s’inspirer des succès médiatiques et populaires des sus-nommés pour s’adresser différemment au plus grand nombre et intéresser ces personnes à la discipline historique ? De fait, c’est une question un peu polémique et je ne saurais la résoudre seul. La réflexion autour de cela doit être collective et je n’avancerais ici que des idées et des opinions théoriques qui ne sont certainement pas des vérités et/ou des manuels prêts à l’emploi. De plus, certains auteurs francophones essayent déjà de tendre vers un nouveau style littéraire, moins analytiques et plus narratifs pour l’écriture de l’histoire, comme par exemple Romain Bertrand ou Ivan Jablonka. D’un point de vue personnel, j’entends par là faire, par exemple, meilleur usage d’un sens de la mise en scène ou savoir faire ressentir les personnages en pleine action, leur donner une corporéité. Le tout en ne transigeant pas sur la réalité des faits ou la justesse des interprétations.

Il demeure que quelques saines précautions sont à prendre. Nous – les historiens et autres passionnés d’histoire qui aimons sincèrement Clio – devons veiller à conserver l’âme du métier, notamment le goût pour la modération et la nuance ainsi que la rigueur intellectuelle que cela implique, et ne pas tomber dans les excès de théâtralisation ou de manipulation contemporaine, dénoncés à juste titre. De même, penser demande du temps et produire un savoir élaboré est affaire de patience.

Vers la remise en cause des vecteurs traditionnels de popularisation des savoirs ?

Pour reprendre une nouvelle fois l’exemple des cours dans les universités populaires, est-il pertinent qu’il perdure sous forme de cours magistraux devant, au moins, plusieurs dizaines de personnes ? Pourrait-on imaginer d’autres manières de procéder ? On pourrait penser à des événements différents des cours stricto sensu, comme par exemple ce que fait William Blanc des Goliards avec ses propositions de visites de Paris ou le festival cinématographique Bobines et Parchemins, en association avec le magazine Histoire et Images Médiévales. Ou encore au collectif La Sorbonne à l’école qui se donne pour but de monter

des projets pédagogiques — visite de monuments ou de musées — qui associent des universitaires et des élèves des écoles, collèges ou lycées, afin de rapprocher le monde de la recherche et celui de l’enseignement.

Ces exemples ne sont que des propositions et chaque structure et intervenant doit évaluer ces éventualités au fil de ses moyens et ses envies. Outre cela, l’exemple précédemment cité des MOOC démontre que d’autres voies sont possibles, même si pour ces derniers la jeunesse de l’expérience permet encore difficilement d’en mesurer l’efficacité.

De plus, je demeure profondément persuadé que le Net peut apporter une aide précieuse dans la quête de popularisation. Outre la très large diffusion que cela permet, la configuration en réseau introduit l’idée – certes relative – d’une équité entre celui qui sait et celui qui vient apprendre. Par ailleurs, la configuration numérique permet la combinaison de plusieurs médias (écrit, son, vidéo etc…) autour d’un même but [10]. Ainsi la discipline historique peut quelque peu sortir de l’image qui lui est souvent associée, celle des vieux grimoires poussiéreux.

L’apprentissage du savoir doit-il être « fun » ?

Cette question de l’explosion des codes traditionnels de l’apprentissage (cours magistraux, rapport asymétrique entre le « sachant » et le « non-sachant » notamment) [11], tend également à en poser une nouvelle. En effet, de nombreuses personnes pourraient être tentées de répondre qu’introduire un caractère un peu ludique à l’apprentissage pourrait permettre de rendre les disciplines en question plus attirantes. Je tends à penser que c’est possible, mais que cela dépend assez largement de la manière dont cela est articulé. C’est un fait que mettre en évidence telle ou telle loi mathématique/physique/chimique permettant d’expliquer des faits du quotidien ou singuliers par une expérience amusante a l’avantage de dépasser le caractère arithmétique des choses et donc permettre une meilleure compréhension [12].

Dans le domaine historique, il m’est d’avis qu’il y aurait pléthore d’exemples possibles, mais pour ce billet, je n’en prendrais que deux, récemment venus à ma connaissance. Il s’agit de Confessions d’histoire et des Epic Rap Battles of History. Les deux tendent à vouloir parler d’histoire [13] et ce sur un mode humoristique. Soit. Je ne nie pas le pouvoir d’attraction du rire et que cela puisse permettre une accumulation de connaissances « en douceur », sans s’en rendre compte. Toutefois, après le visionnage de ces contenus, quel souvenir les spectateurs vont-ils conserver ? Celui d’avoir appris quelque chose de sérieux ou d’avoir vécu un moment de plaisir et de franche rigolade ? De même, les spectateurs vont-ils accorder le même sérieux à ces contenus qu’à une publication scientifique, même si le fond peut être plutôt similaire ? [14]. De plus, dans le cas de Confession d’histoire, certains personnages parlent de « pinard » pour qualifier le vin italien. C’est tout à fait le droit du créateur d’utiliser sa licence artistique pour faire parler ses personnages de la manière dont il l’entend. Mais ce n’est pas sans interroger.

Cela peut paraître pinailleur, mais en effet cela soulève une question plus grande, quasiment épistémologique, celle de l’intérêt de l’anachronisme pour rendre compte plus facilement d’une réalité disparue. Doit-on utiliser les mêmes mots que les personnages d’époque, au risque de devoir constamment sous-titrer certains vocables puisque leur sens s’est perdu ou a changé, ou faire usage des mots actuels, surtout dans le cadre de la popularisation du savoir, pour être mieux compris du plus grand nombre, au risque de l’anachronisme ? Au creux de sa retraite résistante, Marc Bloch s’interrogeait déjà sur cette thématique de la pertinence des mots pour la définition des réalités [15]

Les documents tendent à imposer leur nomenclature ; l’historien, s’il les écoute, écrit sous la dictée d’une époque chaque fois différente. Mais il pense d’autre part, naturellement selon les catégories de son propre temps ; par suite, avec les mots de celui-ci : quand nous parlons de patriciens, un contemporain du vieux Caton nous eût compris ; l’auteur, par contre, qui évoque le rôle de la « bourgeoisie » dans les crises de l’Empire romain, comment traduirait-il en latin le nom et l’idée ? Ainsi, deux orientations distinctes se partagent, presque nécessairement, le langage de l’histoire. […]

Reproduire ou calquer la terminologie du passé peut paraître, au premier abord, une démarche assez sûre. Elle se heurte, pourtant, dans l’application, à de multiples difficultés.

C’est d’abord que les changements des choses sont loin d’entraîner toujours des changements parallèles dans leurs noms. Telle est la suite naturelle du caractère traditionaliste inhérent à tout langage, comme de la faiblesse d’invention dont souffrent la plupart des hommes.

[…]

C’est que les transformations, en pareil cas, s’opèrent presque toujours trop lentement pour être perceptibles aux hommes mêmes qu’elles affectent. Ils n’éprouvent pas le besoin de changer l’étiquette, parce que le changement du contenu leur échappe. Le mot latin servus, qui a donné en français « serf », a traversé les siècles. Mais au prix de tant d’altérations successives dans la condition ainsi désignée qu’entre le servus de l’ancienne Rome et le serf de la France de Saint-Louis, les contrastes l’emportaient de beaucoup sur les ressemblances. Aussi les historiens ont-ils généralement pris le parti de réserver « serf » au Moyen-Âge. S’agit-il de l’Antiquité ? Ils parlent d’ « esclaves ». Autrement dit, au décalque ils préfèrent, en l’occurrence, l’équivalent. Non sans sacrifier à l’exactitude intrinsèque du langage un peu de l’harmonie de ses couleurs ; car le terme qu’ils transplantent ainsi dans un entourage romain naquit seulement aux environs de l’an mil sur les marchés de chair humaine où les captifs slaves semblaient fournir le modèle même d’une entière sujétion, devenue tout à fait étrangère aux serfs indigènes de l’Occident.

Que populariser ? Des savoirs bruts, oui, mais pas seulement

Par ailleurs, plus fondamentalement, tous ces exemples amènent à une interrogation finale : que doit-on rendre populaire ? Le savoir brut (les faits historiques, les structures de fonctionnement et croyances des sociétés etc…) ou la manière propre à l’historien de réfléchir et questionner le monde et les documents (la fameuse méthode historique) ? Bien entendu on ne saurait déconnecter l’apprentissage de la méthode de l’accumulation des savoirs bruts – ce qui est la manière par laquelle j’ai été personnellement formé à l’université. J’ai la croyance extrêmement tenace que c’est la méthode historique qui fait l’historien et que c’est donc ce qui est le plus nécessaire de transmettre pour mettre en évidence la valeur ajoutée de la réflexion historique. Par conséquent, là est la plus grande difficulté dans la quête de la popularisation de l’histoire, faire comprendre au plus grand nombre que l’histoire est – de mon point de vue en tout cas – bien plus une porte ouverte vers une certaine manière de réfléchir, faite de beaucoup de doutes, de nuances et d’esprit critique, que des dates, des faits ou des batailles.

φ

Pour conclure, je voudrais reprendre une célèbre phrase du grand historien Marc Bloch [16], résumant assez bien la quadrature du cercle à laquelle la communauté historienne est confrontée. Ce dernier explique :

Je n’imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers. Mais une simplicité si haute est le privilège de quelques rares élus.

Que cette phrase devienne le mantra de tous ceux qui veulent populariser les savoirs, historique ou non. Néanmoins, pour ne pas que ces mots ne définissent qu’un concept théorique, il faut se risquer à trouver au moins un exemple. Il existe probablement de meilleurs choix, mais le mien se porte, au moins pour la partie écolière, sur l’explication d’une certaine part de l’économie contemporaine à travers le personnage de l’économiste Frédéric Lordon par le youtubeur Usul2000. Certes, nous nous éloignons un peu du champ historique, mais j’y trouve là l’habileté d’une personne lambda, avec un bon niveau culturel tout de même, à expliquer des concepts philosophiques et économiques complexes à travers un argumentaire rhétorique simple, assez facilement accessible pour toute personne qui se donne les moyens de vouloir s’intéresser au sujet en question.

Notes

[1] Projet bien titanesque pour une seule personne, je le conçois très bien. Mon ambition n’a jamais été de tout résoudre, tout solutionner, mais au moins d’apporter une pierre à la construction d’un édifice qui me dépasse largement. De « prendre ma part ».

[2] Même si la suite de ce billet va traiter de la popularisation du savoir et se faire fort – peut-être de manière un peu présomptueuse – de proposer une certaine vision de la question, il ne saurait être pris comme une série d’injonctions ou un programme à suivre. Loin de moi l’idée de céder à la facilité du « il n’y a qu’à/il faut qu’on ». De même, les lignes qui vont suivre ne sont en aucun cas une critique plus ou moins radicale de ce qui existe déjà. Simplement que les récents succès médiatiques de certains auteurs démontrent que ce qui faisait déjà n’est pas (plus ?) suffisant – ou en tout cas plus adapté – , qu’il faut aller plus loin, plus vite, plus fort et désormais attirer un public plus large en adaptant la façon de s’adresser à lui. Toutefois, c’est également aux Jacques Bonhomme et autres John Doe de se dépasser et venir à la rencontre du savoir.

[3] A titre d’exemple, on pourra s’en remettre au catalogue – même si ce dernier est multilingue – de la section « Histoire » sur iTunes.

[4] Notamment les fameux MOOC (Massive Open Online Course) comme ceux-ci ou encore celui proposé par le Grand Palais au moment de son exposition sur l’empereur romain Auguste.

[5] Ici il me sera permis de faire référence à, par exemple, Canal-U, webtv de l’enseignement supérieur et de la recherche, ou encore la mise en ligne des vidéos historiques d’Henri Guillemin (ici ou) ainsi que les cours d’histoire des religions et d’histoire de la philosophie sur la chaîne Youtube de Jean-Michel Dufays, assistant-professeur à la Haute Ecole Henri Spaak de Bruxelles.

[6] Même si on pourrait largement et sérieusement discuter les pratiques commerciales des grands éditeurs de revues scientifiques qui fournissent ces portails (Elsevier ou Nature Publishing Group par exemple). En un sens le hacking – à la manière de celui qu’avait effectué Aaron Swartz, et qu’il a payé de sa vie – peut être une solution – extrême, je le conçois bien – de libérer le savoir d’une forme cynique de marchandisation. De même que la promotion des plateformes libres et gratuites du type Hal-SHS ou Academia.edu ou les copy parties (expliquées ici et).

[7] Outre les exemples des grands musées internationaux comme ceux de Paris, New York, Londres ou encore Taipei, ma spécialisation universitaire tend à vouloir mettre en lumière les fonds impressionnants des cabinets numismatiques de l’American Numismatic Society à New York, du Cabinet des Médailles, partie intégrante de la Bibliothèque Nationale de France à Paris ou encore du Münzkabinett au sein du Staatliche Museen zu Berlin.

[8] Je pense par exemple ici aux discussions entre Emmanuel Laurentin – et ses collaboratrices – et les historiens dans le (très bon) programme La Fabrique de l’Histoire sur France Culture. Loin de moi l’idée de formuler ici une critique acerbe, mais d’essayer, autant que faire se peut, de me placer – par l’imagination – dans la peau d’un primo-auditeur pour lequel la – nécessaire – prudence des historiens et le manque d’autorité dans leurs réponses pourraient ressembler à un manque de courage et d’audace intellectuelle, alors que ce ne sont que saines précautions sur des thèmes où parfois la recherche est difficile par manque de sources ou que le champ sémantique en question est pollué par des mots désormais sujets à controverses.

[9] A la volée on pourra penser, par exemple, à Lorant Deutsch, Franck Ferrand ou Stéphane Bern, Dimitri Casali et dans une certaine mesure Max Gallo. Cette petite liste n’est en aucun cas exhaustive.

[10] Le lecteur intéressé par une telle démarche pourra trouver un exemple très récent et réussi sur le plan de la forme avec le webdocumentaire de Robert Genoud, « Nos ancêtres sarrasins ».

[11] Je n’insinue pas nécessairement que de telles modifications soient absolument les bienvenues dans la formation universitaire classique. Il m’est simplement d’avis que pour les personnes rebutées par la formule scolaire classique, cela peut être un moyen de les attirer vers l’apprentissage de nouveaux savoirs.

[12] Comme par exemple la fameuse expérience de la bouteille de soda et du bonbon mentholée dont le contact peut rendre le tout instable en certaines circonstances. Dans un autre genre on pourra penser aux maquettes de l’émission télévisée C’est pas sorcier.

[13] Même si dans le cas des Epic Rap Battles of History on pourrait douter du caractère « historique » de certains personnages choisis, notamment ceux de fiction comme dans les cas de Goku vs Superman ou de Batman vs Sherlock Holmes.

[14] Chacun notera que je ne nie aucunement – à priori – la véracité historique des faits énoncés ou insinués dans ces vidéos humoristiques, notamment dans le cas de Confessions d’histoire, notamment parce que leur travail semble bien documenté, comme on peut le constater sur leur site internet.

[15] M. Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, p. 136-37 (édition de 1993)

[16] M. Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, p. 37 (édition de 1993)

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